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Face à des menaces persistantes, Radio Haïti Inter éteint ses émetteurs


vendredi 21 février 2003

P-au-P., 21 fév. 03 [AlterPresse] --- Les perspectives demeurent sombres pour la presse haïtienne, en proie a des menaces constantes. C’est la station privée Radio Haïti Inter, une des plus anciennes du pays, qui a cesse d’émettre ce 21 février à Port-au-Prince, pour ne pas faire les frais d’attaques annoncées pour les jours qui viennent.

La Directrice de l’Information de Radio Haïti Inter, Michèle Montas, veuve du Directeur de la station, Jean Dominique, assassiné en avril 2000, a expliqué dans un éditorial la nécessité d’observer "une pause temporaire à durée indéterminée" en vue de protéger la vie des journalistes et techniciens de la station.

Michèle Montas a fait état d’une lettre adressée à la direction par les journalistes, le 1er février dernier, pour exprimer "leurs inquiétudes profondes". De nombreux incidents se sont produits depuis le 9 janvier 2003, date des funérailles de son garde du corps, Maxime Seide, tué lors d’une attaque de sa résidence le 25 décembre 2002, a indiqué Michèle Montas.

Parmi les actes d’intimidation énumérés, la Directrice de l’Information de Radio Haïti Inter a mentionné de nouveaux tirs sur sa résidence après le 9 janvier, de persistantes menaces téléphoniques anonymes, des agressions contre les reporters et la présence de voitures sans plaque d’immatriculation aux abords de la station.

"Pouvons-nous travailler quand chaque journaliste craint pour sa vie (…) quand chaque opérateur ne veut pas que son nom soit cite de peur d’être identifié", s’est interrogé Michèle Montas. Selon elle, les reporters de Radio Haiti Inter ne peuvent plus jouer leur rôle de témoin librement et sans peur.

"Seul un changement objectif dans les conditions qui entourent Radio Haïti peut rendre l’exercice de notre métier de nouveau possible", a fait valoir la journaliste, qui a pris en compte le "climat général d’intolérance et d’impunité" et l’"issue incertaine du dossier judiciaire de Jean Dominique".

L’attentat contre Jean Dominique, qui a été abattu en compagnie du gardien de la station Jean-Claude Louissaint, n’était-il pas "la partie visible d’un vaste complot pour faire échec à la lutte que mène Radio Haïti depuis 68 ans", s’est interrogé Michèle Montas. Le dossier est pour le moment dans une phase cruciale. L’ordonnance finale est attendue pour la mi-mars.

Michèle Montas a assuré que la fermeture temporaire de Radio Haïti Inter n’affectera pas la lutte en faveur de la justice pour Jean Dominique. Ce combat "ne sera pas abandonné", a-t-elle dit, avertissant qu’elle ne se rendra pas en exil.

En début d’après-midi de ce 21 février, aucune réaction officielle n’a été enregistrée après la fermeture de Radio Haïti Inter, a confié à AlterPresse la direction de la station. Cependant, la solidarité au niveau national et international s’est vite manifestée, notamment par de nombreux appels téléphoniques.

Cette fermeture pourrait durer des semaines et même des mois, a en outre fait savoir la Direction de Radio Haïti à AlterPresse. Il est prévu de profiter de ce temps pour produire des émissions de fond et, éventuellement, informatiser la salle des nouvelles et la discothèque. Mais dans l’immédiat la fréquentation des bureaux et studios sera très réduite car "l’équipe a besoin de respirer".

Radio Haiti, créée dans les années 30, a été en première ligne de la lutte contre la dictature des Duvalier, de 1957 a 1986, et a été fermée par le régime en 1980. La plupart des journalistes ont été emprisonnés et contraints a l’exil, dont le directeur, Jean Dominique.

Après la reprise de ses émissions au lendemain de la chute des Duvalier, Radio Haïti a été obligée en octobre 1991 de cesser a nouveau ses émissions, suite au coup d’Etat militaire contre l’ancien président Aristide.

La cessation des émissions de Radio Haïti Inter intervient 3 jours après le silence d’une journée sur les informations, observée par Radio Métropole, autre station privée de la capitale, qui a dénoncé de nombreuses menaces subies par ses journalistes.

Parmi d’autres actes d’intimidation, la résidence d’un des journalistes de Radio Métropole, Goudou Jean Numa, a été attaquée dans la nuit 14 au 15 février et des individus non identifiés ont incendié une voiture qui se trouvait au garage. Le confrère a été contraint de se mettre à couvert.

Le Groupe de Réflexion et d’Action pour la Liberté de la Presse (GRALIP) a émis, ce 20 février, une note de solidarité avec les journalistes et médias menacés. Dressant le constat de multiples agressions physiques et verbales ces derniers temps contre la presse, par les secteurs proches du pouvoir en place, le GRALIP s’est dit "vivement préoccupé par la généralisation de l’intolérance politique qui menace et viole outrageusement la liberté d’expression, d’opinion, met en péril l’exercice du métier de journaliste, du droit à l’information, solidaire de toutes les autres libertés citoyennes (…)".

Le GRALIP a mis en exergue un fort investissement du pouvoir "dans la propagande massive", alors que l’action des "médias d’Etat", répond a des "principes de perdition et de perversion (…) fondés sur le mensonge, la calomnie, la propagation de la haine et l’incitation à la violence".

Le groupe a déploré également "la démission intellectuelle et l’indécence morale
caractérisée de certains médias privés ou para-étatiques, totalement dédiés
à la cause du pouvoir". Le GRALIP appelle les confrères et consoeurs de la presse indépendante à la solidarité et à l’effort collectif en vue de sauvegarder la liberté de la presse

Dans une récente lettre au Président Jean Bertrand Aristide, l’organisation internationale de défense des journalistes, Reporters Sans Frontières (RSF) s’est montrée de plus en plus préoccupée par les multiples attaques perpétrées contre les membres de la presse par les supposés partisans du Chef de l’Etat. RSF a appelé Aristide à "condamner une bonne fois pour toutes ces agressions et actes d’intimidation".

Une autre organisation internationale de défense des journalistes, Committee to Protect Journalists (CPJ), a exprimé également cette semaine ses préoccupations, dans une lettre ouverte a Aristide. Le gouvernement haïtien, lit-on dans la lettre, a "failli à sa tache d’assurer la sécurité des journalistes du pays, qui travaillent dans un environnement de plus en plus hostile et instable". [gp apr 21/02/03 17:50]