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Haiti : Honneur aux étudiants !


dimanche 18 décembre 2005

Haiti : Honneur aux étudiants !

Débat

Par Daniel Simidor

Soumis à AlterPresse le 18 décembre 2005

On ne traite pas de corrompu ou d’abruti l’hôte chez
lequel on s’amène. Leonel Fernandez est le type du
mec qui, comme l’on dit chez nous, cherche des
comptes, et qui les trouve. Et qui pleurniche après,
en réclamant des excuses ! En chahutant ce maladroit,
les étudiants ont dit tout haut ce que le reste du
pays pensait tout bas : qu’il n’avait rien à f... chez
eux.

Le président Fernandez a d’ailleurs du sang haitien
sur les mains. Ses discours sur la souveraineté qui
font d’Haiti “une menace pour le monde†, rappellent
étrangement les “déclarations transcendentales†du
dictateur Trujillo qui, invoquant le massacre de
quelque 20,000 Haitiens en 1937, parla le premier de
“l’invasion pacifique†des Haitiens. “J’ai lancé le
gant à un peuple sans honneur et le gant ne fut pas
relevé.†Trujillo se flatta aussi en la circonstance
d’avoir “changé par une position de définitive
suprématie la position d’infériorité et d’humiliation
dans laquelle nous avons vécu pendant près d’un siècle
en face d’un peuple racialement inférieur†.

Mais les gens, même sanguinaires ou grossiers,
agissent toujours d’après des intérêts très
particuliers. Ce que l’on ne dit pas assez, c’est que
le massacre de 1937 visait en premier lieu à déraciner
la présence haitienne dans les territoires cédés à la
Dominicanie [1] en 1929, par suite de l’arbitrage du
Vatican sur le tracé des frontières entre les deux
pays. “[A]près deux jours de profonde méditation,
j’arrivai à la conclusion que les moyens diplomatiques
ne me conduiraient pas à résoudre le problème†,
racontait Trujillo, toujours dans ses “déclarations
transcendantales†de Santiago de los Caballeros.

Il faut donc admetre que le sieur Fernandez agit à 
partir d’une tradition bien définie, qui revient à ne
traiter avec Haiti qu’à coups de pied ou de valises
d’argent - ce qui marche d’ailleurs à merveille avec
nos dirigeants corrompus jusqu’à la moelle ! C’est
Trujillo qui faisait passer des valises de dollars à 
ses compères Vincent et Lescot, en guise de règlement
pour les rizières de sang versé en 1937. C’est
Balaguer qui s’achetait une main-d’oeuvre à bon marché
pour la zafra dominicaine, à tant de dollars le
bracero, aux comptoirs des Duvalier, père et fils.
C’est Hipolito Mejia qui signait avec Aristide en
avril 2002 l’accord secret de Maribahoux dont les
termes réels, déshonorants pour Haiti, puent le
scandale et la corruption (expropriations,
transformation de greniers agricoles en parking pour
usines... la liste est longue).

Ce qui nous amène à faire la relation avec
aujourd’hui. Qu’est-ce qu’il était venu faire au
juste en Haiti, le bonhomme Fernandez, avec cette
visite mal avisée ? En le regardant venir, on se
demande quels infâmants petits cadeaux de fin d’année
ne cachait-il pas dans ses valises, tant pour M.
Boniface, son homologue, que pour ces canailles de
politiciens et hommes d’affaire présents au
rendez-vous manqué de Pétionville. Une autre façon de
poser cette question revient à quérir la cause de tant
de cruauté envers les ressortissants haitiens
actuellement en Dominicanie. Pourquoi ces
déportations provocantes, cette fureur xénophobe
chauffée à blanc ?

Ce n’est pas pourtant que le labeur haitien soit
superflu aujourd’hui. A Villa Trina, dans
l’Espaillat, où les ressortissants haitiens ont dû
s’enfuir vers les montagnes pour échapper à un
pogromme certain, le président de l’Association des
planteurs de café annonce la ruine de 40% de cette
denrée ... à cause du manque de bras haitiens pour la
cueillette des fèves. Ce qui est vrai c’est que
l’économie dominicaine, qui avait connu le taux de
croissance le plus élevé de la zone Caraibe/Amérique
Centrale (6 à 8% annuellement) pendant les années
1990, a aujourd’hui atteint ce seuil d’élasticité où
la loi des rendements décroissants de l’économie
classique (diminishing returns) annonce une misère
sociale accrue pour la population. Les meilleurs
boucs émissaires dans ces moments là , ce sont toujours
les malheureux Haitiens égarés en Dominicanie.

Le dialogue entre Haitiens et Dominicains est souvent
un dialogue de sourds, faute de référents communs. Du
côté haitien, une conscience nationale émergea dès
1791, avec le symbolisme du serment de Bois-Caiman.
Les mauvaises langues disent que notre plus grand
talent est aussi notre plus grand défaut : la table
rase, le “koupe tét, boule kay†! En tout cas, le
nationalisme haitien est né dans la lutte contre
l’esclavage et le colonialisme.

Du côté dominicain, l’idéologie dominante fait des
blancs du terroir (“blancos de la tierra†, comme ils
s’appelaient complaisamment) les héritiers légitimes
des Espagnols, c’est-à -dire les vrais maîtres de
l’île, et les Haitiens des intrus à surveiller. Le
mimétisme dominicain occulte d’ailleurs le génocide
des premiers habitants de l’île, avec cette
appellation d’†Indios†octroyée aux Dominicains qui
sont trop nègres pour passer comme blancs !

La Dominicanie [2] s’est proclamée indépendante une
première fois en 1821, une deuxième fois en 1844, et
une troisième fois en 1865, mais sa libération des
foutus Haitiens en 1844 est la seule, la vraie !
L’historien Gérard Pierre-Charles, de regrettée
mémoire, avait remarqué que “la notion de souveraineté
qui est essentielle dans la construction de la
nationalité n’existait pas chez les dirigeants
dominicains.†A chaque indépendance, ils rêvaient
aussitôt de se rattacher à une autre nation : Haiti ou
la Colombie après 1821, l’Espagne après 1844, et les
Etats-Unis après 1865, n’était-ce l’opposition de
Charles Sumner au Sénat américain. Ce qui fait dire
que l’annexionnisme et l’anti-haitianisme sont les deux
pôles du nationalisme dominicain.

Les ultra-nationalistes dominicains parlent d’ailleurs
d’une double frontière qui se voit sur certaines
cartes d’époque : celle de 1929, déshaitianisée, mais
pas tout à fait, en 1937 ; et celle, nostalgique, du
Traité d’Aranjuez en 1777, qui repousse les Haitiens
au-delà de la ligne élliptique Hinche-Mirebalais.
Aujourd’hui, ils rêvent d’une ultime revanche de
l’histoire : l’occupation d’Haiti par la République
dominicaine. Mais les étudiants haitiens ont donné à 
leur émissaire, Fernandez, la démonstration que cette
sous-occupation au service de l’impérialisme américain
ne passera pas.

Et maintenant ? Aux dernières nouvelles, un contingent
d’étudiants s’était porté sur le Bel Air dans une
démarche de front uni avec les militants lavalassiens.
Les étudiants sont repartis bredouille, tant il est
vrai que les aristidiens n’ont qu’une seule chose à 
l’esprit : le pouvoir, avec les sinécures qui viennent
avec. Un autre contingent d’étudiants est monté à 
l’assaut du Palais de Justice en solidarité avec les
juges révoqués, comme si ces messieurs n’étaient pas
eux-mêmes des piliers de l’injustice en Haiti.

En 2004 le mouvement étudiant, incapable de dépasser
la logique du GNB, battait déjà de l’aile.
Aujourd’hui on constate aussitôt un certain
épuisement, faute d’une vision qui aille au-delà d’une
première flambée nationaliste. Les organisations
populaires, les intellectuels engagés, les
syndicalistes, les alter-mondialistes, et les
progressistes de tout poil, devraient rallier de toute
urgence la révolte salutaire du 12 décembre, afin de
la renforcer et la transformer en un vaste mouvement
de contestation et de réflexion sur les vrais
problèmes d’Haiti et du monde. La révolte est
légitime mais non viable sans une pensée profonde pour
la mener à terme.

C‘est un lieu commun de dire que les problèmes d’Haiti
seraient résolus si les Haitiens étaient plus
solidaires. Les Haitiens ne sont pas moins solidaires
que d’autres peuples. Mais à la solidarité, qui est
déjà engagement et prise de conscience, doivent
s’ajouter l’esprit d’organisation et une science
exacte du domaine de la lutte. En politique, l’esprit
solidaire a son inverse qui n’est pas l’égoïsme (une
déviance de l’individu) mais plutôt le sectarisme, la
suffisance, l’esprit de chapelle, l’attentisme, le
défaitisme, l’opportunisme, l’autarcisme, le
gauchisme, ces “maladies infantiles†qui font avorter
nos aspirations les plus nobles.

Il est aussi à espérer que les étudiants d’origine
haitienne de la diaspora qui sont plus nombreux que
les étudiants en Haiti suivront l’exemple tracé par
leurs camarades de l’intérieur. Une manifestation de
soutien en faveur des travailleurs haitiens en
République dominicaine est prévue chaque premier
vendredi du mois devant le Consulat dominicain à New
York.

Contact : danielsimidor@yahoo.com

[1République Dominicaine

[2Ibidem

 

 

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