HaitiWebdo

HaitiWebdo numéro 63

Haiti " ne peut plus être dirigée avec des slogans ", selon l’unique candidate à la présidence, Judie C. Roy


mercredi 16 novembre 2005

Des décisions majeures sont attendues cette semaine à propos du processus électoral en cours en Haiti. Des médias annoncent l’éventualité de la tenue du premier tour du scrutin 4 jours avant la fin de l’année.

Cependant le quotidien ne représente jusqu’à présent qu’une chronique d’obstacles, au moment où, timidement, les candidats à la présidence poursuivent leur campagne. " Où nous trouvons nous aujourd’hui ? ", se demande perplexe Judie C. Roy, seule femme candidate à la présidence, aux cotés de 34 hommes.

Pourra-t-elle faire la différence ?

HAITI « NE PEUT PLUS ETRE DIRIGEE AVEC DES SLOGANS », SELON L’UNIQUE CANDIDATE A LA PRESIDENCE, JUDIE C. ROY

Interview avec la candidate à la présidence, Madame Judie C. Roy (réalisée le 12/11/05)

Par Nancy Roc

N. Roc : Mme Roy, vous êtes la seule femme candidate à la présidence. Qu’est-ce qui a motivé votre choix dans un pays réputé pour son machisme ?

J.C. Roy : Oui, c’est un pays connu pour son machisme, mais je pense que le moment est venu de passer outre pour défendre les intérêts stratégiques de la nation et particulièrement ceux des femmes. Il y a beaucoup de choses qui m’ont motivé : d’abord l’état actuel du pays, ensuite le déficit de vision chez cette pléthore de candidats qui n’offrent aucune alternative au peuple haïtien. Nous avons donc évalué le discours de ces hommes qui prétendent vouloir diriger ce pays comme leur bien privé. J’ai consulté beaucoup de gens ici et dans la diaspora, j’ai écouté aussi des aînés et finalement je me suis décidée à participer à ces élections.

N.Roc : En quoi, selon vous, une femme pourrait-elle faire la différence en tant que président aujourd’hui en Haïti ?

J.C. Roy : Une femme peut faire la différence en gouvernant d’une autre manière, en appliquant une nouvelle vision de développement en appliquant un plan qui prendrait en compte les ressources et les capacités réelles de ce pays. Une femme pourrait faire la différence en disant la vérité et en se mettant à la place des autres pour sentir, comprendre et entendre les besoins de la population et faire la transposition. Une femme peut faire la différence en rassemblant tout le monde car nous sommes la matrice du monde, nous l’avons enfanté. Une femme peut faire la différence en dirigeant ce pays pour les intérêts supérieurs de la nation et en transcendant les intérêts mesquins. Une femme peut faire la différence en laissant enfin une nation construite cette fois car cela fait trop longtemps que cette construction a été bloquée par des intérêts personnels et une femme peut rassembler et créer une synergie d’espoirs afin que cette construction devienne définitive.

N. Roc : Je vais prendre au vol ce mot ‘’construire’’ car il est à la base de votre programme de gouvernement. Il stipule que le pouvoir n’est pas à prendre mais à construire. Pourriez-vous nous présenter les grandes lignes de votre programme ?

J.C. Roy : Il est bâti sur trois grands axes : d’abord l’organisation de l’espace car celui-ci n’est pas organisé chez nous. Nous avons des délimitations géographiques mais aucune vocation économique dédiée à cet espace. Il faut donc l’organiser politiquement, économiquement et socialement. Tout est concentré dans les villes et il n’y a rien dans les sections communales. Nous pensons donc au REPAREN qu’il faut absolument organiser cet espace.

Le deuxième axe est la revalorisation de l’être et du patrimoine. En Haïti aujourd’hui, si vous avez besoin d’un mécanicien c’est un médecin qui fera le travail. La bonne personne n’est jamais à la bonne place. Il faut remettre à l’honneur la compétence, s’appuyer sur l’expérience pour commencer la construction de ce pouvoir. Il faut aussi mettre en avant le patrimoine national et nos ressources : l’exploiter mais aussi maximiser les revenus qu’on peut en tirer.

Ensuite il y a la gestion de l’espace par et pour les citoyens. J’insiste sur ce point car les Haïtiens ne sont pas motivés par ce qui se passe autour d’eux. Ils se sentent comme des étrangers chez eux et c’est pour cette raison que nous voulons tous partir aujourd’hui. La plupart des Haïtiens ne rêvent que d’obtenir un visa et de partir. Il faut donc faire de son mieux pour permettre aux citoyens de s’impliquer et pour cela, il faut qu’ils se sentent valorisés.

Ces trois axes sont donc les bases de notre programme. Lorsque nous disons qu’il n’y a pas de pouvoir à prendre c’est parce que le pouvoir politique n’est qu’une résultante de trois autres pouvoirs, les pouvoirs économique, social et culturel. Aujourd’hui il n’y a pas de pouvoir économique en Haïti. Le produit per capita est de $US 1 par habitant. Le pouvoir social n’existe pas non plus. Quant au pouvoir culturel, aujourd’hui, lorsque les Haïtiens se retrouvent à l’étranger, ils ont peur qu’on les identifie comme Haïtiens. Nous avons peur de nous afficher pour qu’on ne nous pointe pas du doigt. Donc, si ces trois pouvoirs n’existent pas, par ricochet, le pouvoir politique non plus.

N. Roc : L’outil privilégié que prône votre programme est une démarche en spirale à travers les ZDIs, zones de développement intégré. Comment vont-elles selon vous répondre aux besoins de la population ?

J.C. Roy : Lorsque nous avons conçu ce programme, nous avions travaillé sur cinq modèles et avons conclu notre choix final sur ce dernier. Il est en spirale car il part des coins les plus reculés de l’espace territorial haïtien pour aboutir aux centres urbains. Ces zones de développement intégrés sont une délimitation virtuelle que nous avons effectué dans certaines localités en fonction de trois critères : d’abord la densité de la population, ensuite la proximité géographique et, enfin, les ressources que ces zones possèdent pour la création de richesse. Cette démarche nous a donc permis de faire une évaluation réelle de chaque zone et localité, c’est une sorte de diagnostic du territoire. Il faut que dans dix ans nous ayons une « Haïti standard ».

Or, le fléau auquel nous sommes confrontés est le chômage. Les ZDIs priorisent la création d’emplois et d’opportunités. A l’intérieur de ces zones et localités que nous avons regroupées à travers cette délimitation virtuelle, nous avons non seulement évalué leurs ressources mais également effectué des études parallèles : études de marché, de faisabilité et ainsi nous avons proposé la création d’une dizaine d’entreprises qui permettront d’augmenter l’emploi, le produit per capita de moins d’un dollar américain à quatre dollars américains et, enfin, de contrôler le flux migratoire. Le pays ne peut plus être dirigé avec des slogans. Il faut des réponses concrètes aux attentes de la population.

N. Roc : Madame Judy C. Roy, votre programme stipule que le plus grand défi est de vaincre la pauvreté. Vous êtes économiste de formation et j’aimerais prendre un exemple concret : le budget national- auquel vous devrez vous cantonner si vous accédez au pouvoir- est de 300 millions de dollars US et l’aide internationale de 500 millions de dollars US. Ceci donne donc un total de $US 800 millions, divisé par 8 millions d’habitants, il ne restera donc au prochain gouvernement quel qu’il soit que $US 100 par habitant par an. Comment vaincre la pauvreté avec une telle contrainte budgétaire ?

J.C. Roy : L’erreur que commettent nos dirigeants c’est d’avoir un budget de dépenses dont les 2/3 reposent sur l’aide externe. On ne peut pas diriger un pays ainsi. C’est pour cela que nous avons dit qu’il faut une autre vision du développement d’Haïti.

Du budget qu’on a voté pour l’année 2005-2006, il est dit que d’ici mars il ne restera plus rien. Il ne répond donc pas aux attentes de la population. Nous ne comptons pas contourner le budget national, au contraire nous souhaitons l’ingérer dans un ensemble. Nous avons proposé notre programme régional et fait une étude de budget pour l’implémenter. Ce budget s’élève à 7 milliards de dollars pour installer les 45 zones de développement intégré. A côté de ces 7 milliards de dollars américains nécessaires au développement irréversible du pays et de ses infrastructures, nous avons également étudié un projet de financement du programme d’investissement et c’est ce qui manque aujourd’hui. Ce dernier s’élève à seulement 200 millions de dollars que nous pourrons obtenir à travers quatre macro projets qui ne demandent que huit à quatorze mois pour être rentables.

N. Roc : Quels sont ces projets ?

J.C. Roy : Je vais en savoir deux au hasard pour vous. Il y a le sel marin par exemple. Nous avions trouvé des investisseurs intéressés à en acheter pour la fonte de la neige chez eux mais ce projet a été bloqué. Or ils étaient prêts à faire construire un quai géant pour accueillir des bateaux et ce projet était évalué à 3 millions de dollars. Il y a aussi un autre projet qui a été étudié par l’USAID et d’autres instances, c’est celui de l’élevage de crevettes en bassin. Pour 2 millions de dollars d’investissement, cela pouvait rapporter à l’époque, deux milliards de dollars par an. Il y a donc des ressources qui, si l’on s’atèle à la tâche, peuvent aider à la création de zones de développement intégré. Il y a un autre projet avec le miel...enfin, je vous ferai grâce de l’ensemble des ressources naturelles et minières qu’on a identifié à travers le pays et qui peuvent être utilisées.

Le problème en Haïti est que nos dirigeants ne prennent pas le temps de conceptualiser une politique économique qui puisse permettre de transformer un Etat presque féodal en un pays où chaque Haïtien puisse subvenir à ses besoins. Nous ne pouvons pas continuer à exercer une économie caritative. Si nous voulons fonder une nation, il nous faut casser les chaînes économiques qui nous retiennent à nos nouveaux colons. Que sera ce pays dans 25 ans ? C’est cela le grand défi auquel il faut répondre et c’est aussi ainsi qu’on sortira du cycle de la pauvreté.

N. Roc : Que pensez-vous du processus électoral qui est toujours dans l’impasse ?

J.C. Roy : Nous avons en maintes fois alerter la population pour qu’elle demande une redéfinition de cette transition mais nos cris n’ont pas été entendus et aujourd’hui nous nous retrouvons dans une impasse qui ne nous étonne pas. C’était prévisible : il y avait trop de divisions au sein du CEP et celui-ci n’est pas indépendant. Même la contribution de l’Etat haïtien se retrouve dans les fonds communs gérés par l’ONU. Le processus électoral est géré par l’OEA. Le CEP n’est qu’un figurant pas même un exécutant valable.

Les membres du CEP sont malheureusement plus nuls les uns que les autres et ils n’arrivent pas à imposer une symbiose qui pourrait faire office de contre poids dans la balance.

Prenons l’exemple des cartes électorales. Il est inadmissible qu’on ait choisi qu’elles soient imprimées à l’étranger. L’OEA a choisi cette entreprise qui n’arrive pas à délivrer les cartes. Où nous trouvons nous aujourd’hui ? Allons nous avoir des élections ? Allons nous avoir des cartes ? Il y a tellement d’autres questions qu’on se pose.

Par exemple, en 1990 il avait fallu 23.000 bureaux pour le vote de la population. On ne tient même pas compte des gens dans les mornes. Aujourd’hui il n’y a que 809 bureaux de vote installés. Il va falloir que les paysans marchent deux à trois heures de temps pour atteindre un bureau. Comment motiver les gens dans de telles conditions ?

Nous sommes des démocrates et nous continuerons à nous battre pour que nous ayons des élections crédibles, libres et honnêtes mais nous nous sentons concernée par l’ensemble de nuages qui recouvre ce processus électoral. Nous sommes très inquiète mais nous essayons de réunir le maximum de partis politiques agréés pour voir comment simplifier la tâche et arriver à avoir une vision commune pour avoir les meilleurs résultats possibles.

N. Roc : Madame Roy, je vous remercie.