HaitiWebdo

HaitiWebdo - Numero 33


mardi 10 décembre 2002

Tapez "manifestation", "casses", "profanation", "grève", "assassinats"… dans un moteur de recherche sur Internet : vous avez de fortes chances, malheureusement, d’être référés à l’actualité en Haiti. Où, par ailleurs, des questions qu’on croyait révolues (critères de couleur - noirs, mulâtres) refont surface. Malgré un apparent retour au calme, on ne semble pas enregistrer de progrès notable, dans le sens d’une stabilisation socio-politique. Ce qui ne permet pas d’espérer une amélioration à court terme de la situation socio-économique. Vous avez dit droits humains ?

FLASHBACK SUR UNE ACTUALITE VIOLENTE ET MOUVEMENTEE

Dossier préparé par : Vario Sérant

Mardi 3 décembre 2002, Port-au-Prince a vécu une journée de violences inouïes. Les pires violences enregistrées depuis le déclenchement, il y a plus de deux semaines, ça et là en Haïti, d’un vaste mouvement de protestation contre le président Aristide.

Fauves lâchées.- Plusieurs centaines de partisans du régime lavalas ont dispersé à l’aide de pierres, bâtons, "rigwaz", (fouet en cuir) et d’urine, une manifestation de l’opposition et du patronat qui devait démarrer à la place des Nations-Unies, au Bicentenaire, à Port-au-Prince.

Lourd bilan.- Cinquante-deux blessés dont deux par balles, selon les chiffres communiqués par les organisateurs de la marche. Ces violences se sont produites sous les regards de la police qui n’a effectué aucune arrestation dans les rangs des partisans du président Aristide.

Sueurs froides.- Plusieurs responsables de l’opposition ont connu un mauvais quart d’heure. Parmi eux, le professeur Myrlande Hypolite Manigat, l’épouse de l’ancien président Lesly François Manigat, l’avocat haïtien bien connu René Julien et le dirigeant de l’Union des Patriotes Démocrates (UPD), Rockfeller Guerre.

Cernés par les membres de groupes pro-lavalas qui se lançaient sur eux comme des fauves, ces responsables politiques ont dû prendre refuge dans un véhicule de l’une des unités spécialisées de la police nationale qui était tout proche.

Au nombre des autres citoyens ayant été malmenés par les partisans d’Aristide figuraient des membres du secteur privé des affaires. D’autres citoyens, pour la majorité des gens du peuple, ont subi les pires humiliations. Ils ont été contraints par des militants lavalas de se mettre à genou et de crier « Vive Aristide ».

Terreur à l’Université.- Au cours de la journée du 3 décembre, les partisans de Jean Bertrand Aristide ont également semé la terreur dans l’enceinte de diverses Facultés de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH).

Dans plusieurs unités de l’UEH, comme par exemple aux Facultés d’Ethnologie, de Médecine et des Sciences, des policiers présents ont, non seulement assisté, mais ont aussi participé aux violences. Bilan : six étudiants blessés. Cinq autres ont dû gagner le maquis. Sept véhicules, qui étaient garés sur la cour de la Faculté des Sciences, ont été endommagés.

Des handicapés mal pris.- Les groupes lavalas ont effectué leur raid contre la Faculté des Sciences à un moment où l’auditorium du dit établissement hébergeait un colloque à l’occasion de la journée internationale des handicapés, le 3 décembre. De nombreux handicapés visuels, moteurs et mentaux assistaient à ce colloque.

Profanation.- Un peu plus tôt dans la matinée du 3 decembre, les groupes lavalas avaient profané l’église Saint Pierre, à Pétion-Ville, où l’Association des Patrons de Médias (ANMH) faisait chanter une messe de requiem pour le journaliste Brignol Lindor tué à coups de machettes par des membres de l’organisation pro-lavalas « Dòmi Nan Bwa ».

Des partisans de Jean Bertrand Aristide, estimés à quelques dizaines, ont en effet largué des photos du président Aristide et des tracts dans l’église, du parvis jusqu’à l’autel où officiait le prêtre.

Des personnalités diverses - journalistes, écrivains, hommes d’affaires, dirigeants de droits humains et diplomates étrangers accrédités en Haïti- ont assisté à cette messe de requiem.

Protestation.- La communauté universitaire a observé un arrêt de travail de 48 heures, les 5 et 6 décembre, suite à ces violences. Dans sa note de protestation, le Conseil de l’Univesité, qui réunit toutes les composantes de l’UEH, se demande si on n’est pas revenu au temps « des tontons macoutes » (milice des Duvalier).

Impunité.- Un an après l’assassinat du directeur de l’information de Radio Echos 2000, Brignol Lindor, ses assassins continuent de courir les rues.

Une ordonnance du cabinet d’instruction a prononcé la culpabilité de dix personnes dans ce meurtre odieux. Seulement, deux d’entre elles ont été arrêtées.

De plus, cette ordonnance a blanchi l’ex-maire lavalas de Petit Goâve, Dumay Bony, considéré comme l’auteur intellectuel de l’assassinat de Brignol.

M. Dumay avait appelé publiquement à l’application de la formule zéro tolérance contre le directeur de l’information de Radio Echos 2000. Trois jours après, ce mot d’ordre a été exécuté par les membres de l’organisation « Dòmi Nan Bwa ».

Paralysie.- En signe de protestation contre les violences du 3 décembre, l’opposition et le patronat ont appelé séparément à une grève générale pour le mercredi 4 décembre. Ce mot d’ordre a été soutenu par une vingtaine d’organisations de la société civile.

Cette grève a eu un succès mitigé. Le secteur industriel, le grand commerce et les banques privées ont été paralysés ce jour-là . En revanche, les transports en commun et le commerce informel ont fonctionné presque comme à l’ordinaire.

Représailles.- Au lendemain de cette grève, des inspecteurs du service d’immigration ont été dans plusieurs commerces tenus par des citoyens étrangers pour vérifier leur papier (permis de séjour, passeport, etc.).

En outre, la Direction Générale des Impôts a agité, après la grève, la menace de recouvrement forcé à l’encontre de quatre-vingt-deux entreprises privées établies en Haïti. Le patronat a, en réaction, dénoncé une campagne de répression fiscale.

La question de couleur.- En visite dans le sud du pays les 4 et 5 décembre, le Chef de l’Etat a une nouvelle fois, devant des milliers de ses partisans, imputé aux nantis et à l’opposition la dégradation de la situation socio-économique du pays.

Jean Bertrand Aristide a aussi remis sur le tapis la question de couleur. « S’ils me détestent tant, c’est parce que je vous ressemble. C’est parce que j’ai la même couleur de peau que vous. C’est parce que j’ai les cheveux crépus comme vous » : C’est en substance le discours tenu par le président du 26 novembre 2000, qui a par ailleurs écarté toute idée de démission avant la fin de son mandat de cinq ans.

Discours anachronique.- Plusieurs voix se sont élevé pour condamner ces propos jugés anachroniques. Selon Evans Paul du parti Convention Unité Démocratique, un tel discours traduit une certaine panique au niveau du régime lavalas face à la contestation qui s’amplifie de jour en jour dans le pays.

Jean Bertrand Aristide lançait ses diatribes contre les mulâtres en compagnie de son épouse au teint clair, Mildred Trouillot.

Le vice-président de la Conférence Episcopale d’Haïti, Mgr. Guire Poulard, a rappelé au président Aristide une phrase célèbre dans l’histoire d’Haiti : « Les mulâtres pauvres sont des nègres, les nègres riches sont des mulâtres ». Une façon pour l’évêque de Jacmel de dire à Aristide qu’il appartient désormais à la classe des nantis, étant donné que, selon les dires, il serait l’homme le plus riche d’Haïti.

Journalistes à couvert.- L’actualité aussi, ce sont les sempiternelles tracasseries contre la presse indépendante haïtienne.

Pas moins de sept journalistes des Gonaïves ont dû prendre refuge à Port-au-Prince, ce depuis tantôt une semaine. Ils fuient la persécution de « l’armée cannibale » dirigée par le fugitif pro-lavalas Amiot Métayer.

En conférence de presse cette semaine, ces confrères ont déclaré qu’ils n’entendaient pas porter plainte par devant la justice des Gonaïves. Car, ont-ils précisé, « l’armée cannibale » est au-dessus et de la justice et de la police dans la Cité de l’Indépendance.

La CIDH sollicitée.- L’Association des Journalistes Haïtiens (AJH) envisage de porter le dossier de ces confrères en difficulté devant la Commission Interaméricaine de Droits Humains (CIDH) pour les suites légales.

Quoique réfugié à Port-au-Prince, les sept confrères ne sont pas de tout repos. L’un d’entre eux, Esdras Mondélus, directeur de Radio Etincelle aux Gonaïves, a dit détenir des informations selon lesquelles des individus mal intentionnés seraient à leur recherche.

Mise à feu.- Sur un autre plan, des individus non identifiés ont mis le feu, dans la nuit du 6 au 7 décembre, au local du Parti Mobilisation pour le Développement National (MDN), une formation de la mouvance duvalieriste, membre de la Convergence Démocratique et dirigée par le professeur Hubert De Ronceray.

De Ronceray pointe du doigt le régime lavalas. Le gouvernement réfute cette accusation et banalise l’événement en précisant que le feu a d’abord éclaté, non dans le bâtiment principal, mais dans un dépôt situé derrière l’immeuble. Une enquête est ouverte sur la question, indique le ministre de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales, Jocelerme Privert.

L’incendie du MDN survient alors que le gouvernement lavalas n’a même pas encore bouclé le dossier de l’indemnisation des partis politiques dont les locaux avaient été incendiés par des partisans du pouvoir le 17 décembre 2001.

Homme d’affaires assassiné.- Des individus non identifiés ont abattu par balles le 6 decembre au soir, le commerçant bien connu, Gérald Khawly, frère de Jacques Khawly, Président de la Chambre de Commerce du Sud-Est.

Son beau-fils qui l’accompagnait, Joà« l Edouard Vorbe, a été grièvement blessé par balles. Les agresseurs, qui seraient au nombre de deux, n’auraient rien emporté après avoir perpétré leur forfait.

Les 7 et 9 décembre 2002, de nombreux habitants de Jacmel, ville natale de Gérald Khawly, ont manifesté dans les rues pour réclamer l’arrestation des auteurs du meurtre. La police a dispersé ces manifestations.

Controverse.- La semaine du 8 décembre s’est ouverte sur une vive controverse entre le très influent sénateur lavalas Dany Toussaint et le secrétaire d’Etat à la sécurité Publique, Jean Gérard Dubreuil, autour d’un attentat (manqué) que le parlementaire du 21 mai 2000 a dit avoir été l’objet dans la soirée du 6 décembre, à Pèlerin 5, dans les hauteurs Pétion-Ville.

Selon M. Toussaint qui dit avoir riposté pour échapper à l’attaque, les individus ayant fait feu sur son véhicule circulaient à bord d’un véhicule tout-terrain de couleur blanche.

Le Secrétaire d’Etat a émis des réserves sur l’attentat, tout en disant n’avoir relevé aucun impact de projectiles sur un quelconque véhicule de la police qui serait impliqué dans cette affaire.

Dany Toussaint est revenu à la charge en accusant nommément Jean Gérard Dubreuil dans cet attentat raté et en l’invitant à consulter des spécialistes en sécurité avant d’avancer n’importe quoi sur un sujet qu’il ne maîtrise pas.

L’attentat a eu lieu, selon le parlementaire lavalas, après que les policiers affectés à sa sécurité rapprochée depuis 1994 eurent été relevés par les autorités. Le Secrétaire d’Etat a évoqué des problèmes d’effectif de la Police Nationale pour justifier une telle disposition qui s’appliquerait aussi, a-t-il affirmé, a beaucoup de personnalités du régime. Une explication qui n’a nullement convaincu Dany Toussaint.

Mots clés.- Manifestation, casses, profanation, grève, tracasseries contre la presse, incendie, fuites en avant ont caractérisé la semaine écoulée.

La mobilisation anti-Aristide va continuer, affirme l’opposition. Le Président Aristide n’a de cesse lui de dire tout haut qu’il n’entend pas se retirer pas avant la fin de son mandat de cinq ans le 7 février 2006.

La résolution 822 et les diverses étapes qu’elle a prévues (Conseil Electoral, élections législatives et locales en 2003 entre autres), auxquelles semble encore s’accrocher l’OEA, ont totalement perdu la vedette sur un terrain politique qui flambe.

Requiem.- Entre-temps, la dégradation des conditions de vie de la population et des droits humains en général s’accélère dans le pays. Le titre d’un document publié par le Centre Oeucuménique des Droits Humains qui a reçu de la France le prix des droits de l’Homme 2002 dit tout : « Requiem pour les droits humains ».