Haiti
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Archéologie des élites haïtiennes

Contre la pensée sclérosée d’une intelligentsia
mardi 9 août 2005

Par Guy-Robert Saint-Cyr

Soumis à AlterPresse le 3 août 2005

« Les intellectuels doivent étudier le passé, non pour
s’y complaire, mais pour y puiser des leçons, ou s’en
écarter en connaissance de cause. »
Cheikh Anta Diop

Les graves crises politiques et économiques qu’a connu la société haïtienne depuis bientôt vingt ans, les violences que subit le pays depuis déjà un an et les inévitables conséquences désastreuses qui en découlent, interpellent l’esprit de plusieurs observateurs avisés sur le rôle des élites en Haïti. Car il est inconcevable qu’un pays qui a généré autant de sommités et d’individualités dans maintes disciplines au niveau international puisse être rendu à un degré si bas et si pitoyable à l’échelle des nations, en tout cas selon la critériologie onusienne du sous-développement. Vue de l’extérieur, la République d’Haïti paraît toujours au bord de la faillite, toujours à l’article de la mort. Mais, appréhendée de l’intérieur, quel contraste ! On ne peut s’empêcher en toute objectivité d’être frappé par la sclérose de la pensée des élites haïtiennes, par leur refus d’une pensée cohérente et par l’absence d’un discours éclairé sur le progrès et le développement. Et, en cas de coup dur, comme lors des catastrophes naturelles ou des scènes de barbarie humaine, rien n’est prévu, hormis l’espoir d’une intervention étrangère, considérée du reste comme une fatalité historique.

Aux yeux de plusieurs amis étrangers non avisés des réalités du pays, Haïti n’a produit que des tontons macoutes, des cannibales, des boat people et, aujourd’hui, des chimères. Evidemment face à ces constats peu élogieux et dégradants, les intellectuels et les élites haïtiens crient au racisme, à la xénophobie et au mépris. Mais qu’ont-ils fait concrètement pour renverser ces images dégradantes ? Comme toutes excuses, ils sortent les même rengaines : séquelles de l’esclavage, la dette de l’indépendance, l’impérialisme européen, l’impérialisme américain, le néolibéralisme, etc. Mais ils semblent ignorer cette leçon, pour répéter avec Axelle Kabou, que « tout peuple est, en première et en dernière analyse, responsable de l’intégralité de son histoire, sans exclusive. »

En ce début du XXIième siècle, l’heure n’est plus aux prétextes et à la bouc-émissairisation, mais à l’action. Comme toute action découle indubitablement de la pensée, il nous faut des penseurs et des intellectuels pour façonner l’avenir de ce pays qui ne cesse d’être la risée du monde. Dans le début des années 1990, Claude Moïse et Emile Ollivier ont co-signé un ouvrage intitulé « Repenser Haïti ». à€ part quelques éclaircissements sur certains événements qui ont marqué la dictature de François Duvalier, l’ouvrage en question n’a apporté rien de neuf dans l’histoire des idées en Haïti. D’ailleurs, auraient-ils pu faire autrement ? On ne peut pas repenser quelque chose qui n’a jamais été pensé. On n’a jamais rien pensé, ni même d’ailleurs planifié pour ce pays. En tout cas, pas par les élites haïtiennes. En ce sens, les Haïtiens sont probablement parmi les seuls individus au monde à croire que leur développement et leur bien-être peuvent être pris en charge par d’autres personnes que par eux-mêmes. Ils devraient se réveiller et se rendre à l’évidence que le monde ne fonctionne pas de cette manière. Loin de là . C’est l’ère du vide. On serait tenté d’affirmer, pour pasticher Alain Finkielkraut, que c’est réellement la défaite de la pensée en Haïti.

Traditionnellement, les intellectuels haïtiens se contentent souvent d’appuyer politiquement les régimes corrompus et sanguinaires, les auréolant ainsi de leur prestige académique et professionnel. Ils ne se rendent pas toujours compte qu’ils se font utiliser par des politiciens allergiques à toute forme de pensée critique et constructive. Ainsi, on a vu des intellectuels de premier plan appuyer la dictature des Duvalier et le régime fasciste d’Aristide. Dans ce cas, on ne peut nullement s’étonner de leurs analyses erronées et souvent tendancieuses des réalités du pays. Ces derniers temps, on a même entendu certains d’entre eux (parmi ceux vivant au Canada) cautionner politiquement cette vague de violence qui déferle sur Port-au-Prince en affirmant sans vergogne qu’il s’agit d’une révolte de classes entre une majorité de pauvres contre une minorité de nantis. Sans vouloir polémiquer, il n’est peut-être pas superflu de rappeler que ces messieurs ont été des idéologues et même des ministres d’Aristide, qu’ils sont, de ce fait, partie intégrante de la débâcle du pays et, donc, voués, comme leur chef, aux poubelles de l’Histoire. De toute façon, on sait depuis Alexis de Tocqueville, « qu’une idée simple mais fausse est plus facile à répandre qu’une idée vraie mais complexe. »

L’aile libérale de ce qu’on pourrait considérer (faute de mieux) comme étant la bourgeoisie haïtienne a introduit depuis quelque temps dans le paysage du pays l’idée d’un nouveau contrat social. Là encore, il s’agit d’un concept vide, d’un fourre-tout. Ce n’est pas que l’idée soit mauvaise en soi. C’est qu’elle n’est pas explorée. On ne retrouve pas dans cette idée de nouveau contrat social des réflexions approfondies sur les institutions politiques, sur les organismes de contrôle, sur l’aménagement du territoire, sur les grands problèmes de santé publique, sur les graves problèmes environnementaux qui menacent le pays, sur la place d’Haïti dans la mondialisation et, bien entendu, rien sur la problématique des bidonvilles. Bref, on n’y retrouve aucun projet de société fiable et viable pour l’avenir de la nation.

L’avenir ?

L’avenir de ce pays dépend d’un changement radical de paradigme. Il incombe à la jeunesse de penser et de façonner la société dans laquelle elle souhaite évoluer. Ces hommes et ces femmes qui ont entre 20 et 45 ans aujourd’hui et qui sont étudiants, qui sont dans l’enseignement (secondaire et universitaire), qui sont dans le journalisme, dans l’édition et dans les centres de recherche doivent prendre leur destinée en main en disant haut, fort et de manière cohérente ce qu’ils veulent. Cette jeunesse doit aussi dire non avec conviction à certains maux qui rongent la société. En ce sens, la lutte contre l’impunité doit être un de leurs principaux chevaux de bataille. Ceux et celles qui ont commis des crimes de sang et économiques sous les Duvalier et Aristide qui courent en toute quiétude nos rues ou, encore, qui vivent paisiblement en Europe et en Amérique du Nord doivent savoir, contrairement à ce qu’ils pourraient penser, que leur passé les poursuivra toujours. Ils doivent savoir que le crime (quelle que soit sa catégorie) ne paie pas et que les décisions judiciaires peuvent être rétroactives. Car, il serait trop facile de tuer et de dilapider des fonds publics et penser s’en sortir aussi facilement. En regard de l’économie et du social, les jeunes doivent avoir une approche progressiste du développement. Il faut qu’ils soient tout simplement des patriotes du développement, ce qui nécessiterait une vision à long terme de la société. De la façon dont la situation se présente actuellement, il serait maladroit et même suicidaire d’espérer quoique ce soit de la part de nos aînés ou de nos intellectuels. Ces derniers sont manifestement fatigués, déphasés et même dépassés par leur mission historique. L’avenir d’Haïti dépend aussi d’une véritable bourgeoisie nationale, dans le sens, bien entendu, où l’entendait l’économiste marxiste haïtien, Alix Lamaute. Autrement dit, une bourgeoisie qui saurait que sa sécurité, sa survie et son prestige dépendent du bien-être généralisé de la population.

S’il y a quelque chose de positif qui peut sortir de ce chaos que l’on connaît actuellement, c’est qu’il y a dorénavant urgence de réfléchir et de penser sérieusement à l’avenir du pays. La misère et la violence ne sont pas des fatalités pour nous. Après deux cents ans d’indépendance, après des décennies de dictature et de violence politiques, l’heure a sonné de finalement penser ce pays et de dénoncer sans équivoque l’insoutenable légèreté historique de nos intellectuels et de nos élites.

Guy-Robert Saint-Cyr,
Courriel : saintcyr24@yahoo.fr

 

 

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