Perspectives

Haïti / Sécurité : Le hic ne serait que Port-au-Prince


mardi 12 juillet 2005

P-au-P., 12 juil. 05 [AlterPresse] --- Un responsable sortant de la Mission de stabilisation des Nations Unies en Haïti (MINUSTAH) a affirmé que « la grande partie d’Haïti est sécuritaire », tout en déplorant que, à l’étranger, « on ne parle que de Port-au-Prince ».

Le chef d’Etat-major au commandement des Forces de la MINUSTAH, Jacques Morneau, s’exprimait lors d’une réception organisée à la résidence de l’ambassadeur du Canada en Haïti, dans la soirée du 11 juillet, à l’occasion de la fin de sa mission en Haïti.

Jacques Morneau a déclaré partir avec la satisfaction d’avoir contribué à une certaine stabilisation du pays. Le colonel canadien a rappelé que « il y a trois à quatre mois, la menace principale était les ex-FAD’H » (les anciennes Forces armées d’Haïti) et que aujourd’hui « ce problème était réglé ».

Tout en soulignant la délicatesse de la mission de la Force ONUsienne, Morneau s’est félicité d’un certain nombre de progrès enregistrés. Il faisait ainsi allusion aux opérations de sécurisation conduites ces derniers mois par la MINUSTAH dans des quartiers chauds de Port-au-Prince contrôlés par des partisans armés de l’ancien président Jean Bertrand Aristide. Ces opérations ont été couronnées de succès, s’est réjoui le chef d’Etat major sortant, tout en promettant qu’il y en aura d’autres.

Une incursion entreprise par plusieurs centaines de casques bleus le 6 juillet dernier à Cité Soleil, le plus grand bidonville de Port-au-Prince, s’est soldée par la mort de cinq présumés bandits. Parmi ces individus tués figurerait le puissant chef de bande réputé proche d’Aristide, Emmanuel Wilmé dit « Dread Wilmé ». Mais la Police nationale d’Haïti et la MINUSTAH se gardent jusqu’ici de confirmer la mort de Wilmé.

Le colonel canadien s’est par ailleurs félicité du fait que « le processus électoral est sur la bonne voie », tout en soulignant la nécessité de « maintenir les efforts » devant concourir à son aboutissement.

L’ambassadeur du Canada en Haïti, Claude Boucher, a fait savoir que le départ de Jacques Morneau, après six mois de service comme chef d’Etat major au commandement des Forces de la MINUSTAH, intervenait à un moment crucial de la vie de la mission. Le diplomate canadien a salué « l’excellent travail » fourni par le colonel canadien « à ce poste stratégique ». Il a vanté son courage et son professionnalisme.

Le chef militaire de la force ONUsienne a pour sa part indiqué que le départ de Jacques Morneau représente « une perte énorme pour la MINUSTAH ». Augusto Heleno Ribeiro a vanté « sa capacité d’organisation, sa discipline, sa fine éducation, sa ponctualité, sa patience, son équilibre et son professionnalisme ». « Vous avez représenté avec excellence le Canada », a renchéri Le général brésilien.

C’est le colonel canadien Michel Douhalté qui succèdera à Jacques Morneau au poste de chef d’Etat major au commandant des Forces de la MINUSTAH.

Présent en la circonstance, le ministre haïtien de la justice et de la sécurité publique, Henry Dorléans a entre autres mis l’accent sur la nouvelle donne introduite par la résolution 1608 du Conseil de sécurité des Nations unies. Le paragraphe 8 de la dite résolution étend le mandat de la MINUSTAH en conférant à celle-ci un rôle déterminant dans l’enregistrement et la certification des policiers.

Lors d’une rencontre avec les directeurs de médias le 6 juillet, un haut responsable ONUsien en Haïti a affirmé que la principale motivation de l’article 8 de cette résolution demeurait la réforme de la Police nationale d’Haïti. « La résolution dit que nous devons donner des conseils et recommandations au gouvernement haïtien. Nous ne procédons pas sans les autorités haïtiennes, mais avec ces dernières », a expliqué le numéro 1 de la MINUSTAH.

La résolution 1608 était très mal accueillie dans certains milieux en Haïti du fait que, selon ces derniers, elle donnait à la Force Onusienne une certaine prééminence sur les institutions haïtiennes et grignotait un autre pouce de ce qu’il reste encore au pays comme souveraineté.

Ces commentaires ont fait tiquer récemment le Premier ministre Gérard Latortue qui est allé jusqu’à qualifier de faux nationalistes les tenants d’un tel discours. Le chef du gouvernement de transition a mis en garde la population contre « des individus qui traditionnellement affichent une posture nationaliste, mais qui se retournent vers les puissances occidentales comme les Etats-Unis et la France quand ils veulent défaire des gouvernements ».

Certains secteurs ont affirmé ne pas comprendre de tels propos, surtout quand ils émanent d’un des principaux bénéficiaires du mouvement GNB, la mobilisation ayant conduit au départ (pour l’exil) de l’ancien président Jean Bertrand Aristide. En plus du mouvement GNB, les observateurs retiennent généralement parmi les facteurs ayant concouru à la chute du régime lavalas l’insurrection armée menée par des anciens militaires et paramilitaires et la pression exercée contre ce dernier par la communauté internationale, en particulier les Etats-Unis, la France et le Canada.

A la différence du chef du gouvernement de transition, le ministre de la justice et de la sécurité publique a été plus prudent et plus nuancé dans ses commentaires sur l’article 8 de la résolution 1608 du Conseil de sécurité. Henry Dorléans estime que « ce paragraphe 8 est à inclure dans une double incompréhension ».

La première incompréhension viendrait, selon le ministre, de la communauté internationale qui « n’a pas mesuré la sensibilité de la communauté nationale sur la question de la souveraineté nationale ». Si ce facteur était pris en compte, l’élaboration de ce passage aurait été mieux travaillée, de l’avis de Dorléans.

La deuxième incompréhension viendrait, a-t-il poursuivi, de la communauté nationale qui ne mesure pas toujours le défi de la professionnalisation de la police nationale d’Haïti (PNH), la nécessité et les moyens de relever un tel défi.

Henry Dorléans a enfin souligné un certain énervement de la communauté internationale face à l’échec de plusieurs efforts bilatéraux et multilatéraux ; des échecs dus souvent au fait que « des dirigeants ne se sont pas montrés à la hauteur ».

Depuis son déploiement en Haïti il y a plus d’un an, la Mission de stabilisation des Nations unies était vivement critiquée par divers secteurs de la population en raison notamment de sa passivité à l’égard des groupes armés qui sèment la violence dans le pays, particulièrement à la capitale.

Un haut responsable ONUsien a expliqué cette apparente passivité de la MINUSTAH par le fait que celle-ci était placée jusqu’ici sous le chapitre 6 de la charte des Nations unies qui la confinait dans une posture défensive. Mais depuis l’adoption de la dernière résolution, la mission est passée sous le chapitre 7 (de la charte des Nations unies) ; ce qui lui confère désormais une dimension plus offensive que par le passé.

« Le contexte demande une action plus agressive contre les organisations criminelles », a souligné le diplomate ONUsien lors de cette récente rencontre avec les patrons de presse, le 6 juillet. « Nous sommes décidés à finir avec les gangs armés avant la période électorale. Nous vous en avons donné la démonstration à Cité Soleil ce mardi », a-t-il martelé.

Quelques jours auparavant, le premier ministre Gérard Latortue a eu à tenir des propos empreints d’un même optimisme et d’une même fermeté. Le chef du gouvernement a notamment promis que le mois de juillet serait le dernier mois où le peuple haïtien aurait à vivre l’insécurité telle qu’il la connaît actuellement.

Les violences enregistrées à Port-au-Prince depuis le 30 septembre, date du déclenchement par des partisans du président déchu de l’opération Bagdad, ont fait plus d’un millier de morts, selon une organisation de droits humains.

Le secrétaire d’Etat adjoint américain pour les affaires hémisphériques, Roger Noriéga, a accusé le 23 juin dernier Jean Bertrand Aristide d’alimenter la violence en Haïti à partir de l’Afrique du Sud, où ce dernier a trouvé refuge. [vs apr 12/07/05 9:35]