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Haïti : Insécurité sismique – Un maillon de la chaîne de l’insécurité globale et systémique


mardi 24 août 2021

Ma ville à genoux

Souvenirs balayés

Lumière et Espoir

Pour nos Morts

Pour les Survivant.e.s

Force et Lutte !

Par Chantal Ismé*

Soumis à AlterPresse le 24 août 2021

Le 14 août 2021, journée historique de la célèbre cérémonie du Bois Caïman, point de départ du mouvement révolutionnaire qui mènera à la victoire la révolte des esclaves noir.e.s à Saint Domingue, la terre a tremblé une fois encore en Ayiti !

Cette fois-ci, le Grand Sud, relativement épargné le 12 janvier 2010, est durement touché par un séisme de magnitude 7.2, avec plus de 500 répliques à date.

Selon les chiffres officiels, en date du 18 août 2021, plus de 2,100 décès, 12,268 blessé.e.s, environ 77,000 maisons endommagées, 52,953 maisons détruites, 135,000 familles sinistrées, 600,000 familles en état de vulnérabilité. Ce bilan est très conservateur, étant donné qu’il y a des zones encore totalement inaccessibles, suite aux éboulements qui ont coupé les routes, et ne possédant pas de terrain d’aviation.

Les condoléances aux familles éprouvées. La solidarité au peuple Haïtien, qui traverse, encore une fois, un carrefour difficile. Un salut au courage et à la détermination de ce fier peuple.

Cette tragédie, aussi grande soit-elle, risquant d’ailleurs de tourner en une crise humanitaire, ne doit pas faire oublier la crise politique sous-jacente.

En effet, avant cet événement, le pays vivait l’une des pires crises de son histoire, après dix années de règne du régime néo-duvaliériste du Parti haïtien tèt kale (Phtk). Trois ans de contestation continue d’un gouvernement illégitime et illégal. Assassinat d’un président, même illégal, tout bonnement à l’intérieur de sa maison et, plus d’un mois après, l’enquête se poursuit sans l’ombre d’un indice sur les vrais assassins.

Point besoin de mentionner la longue liste des victimes d’exécution sommaire ou de massacres, dont l’étudiante Évelyne Sincère, le bâtonnier de l’ordre des avocats Me. Monferrier Dorval, plus récemment l’activiste féministe Antoinette Duclaire, à titre illustratif, les massacres de Bel Air, La Saline, Cité Soleil, etc., qui attendent toujours que la lumière soit faite sur leur assassinat. Cette incapacité de faire aboutir des enquêtes traduit la vassalité du système judiciaire, inféodé au pouvoir en place.

Ce déni de justice parle aussi de la crise institutionnelle, qui secoue le pays depuis quelques années.

Toutes les institutions de l’État ont été démantelées par feu le président de facto Jovenel Moïse, dans sa velléité de garder le pouvoir à tout prix, avec la complicité du Core Group. Le parlement a été disloqué, la Cour supérieure des comptes démantelée, des juges de la Cour de Cassation illégalement révoqué.e.s. À la mort de Monsieur Moïse, même le poste de Premier ministre était dans un imbroglio, avec un sortant et un nommé non installé.

Ce séisme, suivi d’un cyclone, frappe le pays dans une période, où la souveraineté d’Ayiti, déjà mise à mal par tous les gouvernements depuis des décennies, est encore plus en jeu. En effet, le même Core Group, qui a contribué à maintenir le régime Phtk au pouvoir, à travers Jovenel Moïse, faisant fi des désidératas du peuple haïtien d’avancer vers une transition, dite de rupture avec l’impunité, la corruption et la gabegie administrative, imposa un premier ministre de la continuité du règne de Moïse. En effet, Monsieur Ariel Henry a été nommé par ce dernier, quelques jours avant son décès.

Cette mise en contexte a pour objectif de mettre en exergue que la vulnérabilité plus aigüe d’Ayiti aux catastrophes naturelles n’est pas une fatalité.

C’est le résultat de politiques néolibérales, imposées par la communauté internationale et appliquée par ses laquais locaux. C’est la résultante de la cooptation des richesses du pays par une classe dominante insouciante et gloutonne, dont la rapacité est sans fin. C’est le fruit de l’irresponsabilité criminelle de dirigeant.e.s corrompu.e.s et véreux/véreuses.

Alors que plus de 3,8 milliards de dollars américains des fonds PetroCaribe ont été dilapidés par des gouvernements successifs, alors que le régime Phtk a gaspillé des millions dans une reconstruction cosmétique pendant dix ans : des tronçons de routes, qui n’ont pas pu supporter une averse, des abris provisoires devenus définitifs, etc, aucune mesure de prévention n’a été prise pour parer une hécatombe à chaque catastrophe. Des abris antisismiques et anticycloniques ne sont pas prévus.

11 ans après le séisme ravageur du 12 janvier 2010, 5 ans après le passage de l’ouragan Mathew (octobre 2016), des villes se retrouvent encore sans aucun matériel lourd pour le déblaiement des décombres, laissant aux seules mains nues d’une population courageuse et solidaire d’entreprendre les opérations de recherche et de sauvetage. 11 ans après, il n’existe pas d’infrastructures sanitaires adéquates, certaines sections communales n’ont même pas un centre de santé, voire un hôpital. 11 ans après il y a encore des personnes sous les tentes. 11 ans après, la population haïtienne doit entendre, impuissante, l’appel des secours du tréfonds des décombres.

Et pourtant, d’après le sismologue Ing. Claude Preptit, des efforts techniques ont été faits pour doter le pays d’un réseau, pour surveiller la sismicité locale et donner l’alerte en cas de Tsunami. Toujours d’après lui, des Plans de contingence ont été élaborés pour planifier la réponse et limiter la vulnérabilité, en cas de séisme. Des guides sont rédigés pour les réparations des édifices endommagés, des formations sont données aux maçons. Le code national du bâti haïtien a été revisité et mis à jour.

Toutefois, ces informations se heurtent au mur de l’absence d’une vision et d’objectifs stratégiques. La léthargie des dirigeant.e.s haïtien.ne.s ne concrétise pas les informations, colligées en actions pour des réponses adéquates aux catastrophes sismiques ou autres. Le bien-être du peuple haïtien ne constitue pas la priorité de ces gouvernements apatrides et intéressés que par leurs intérêts personnels et de classe, trop occupés à piller les caisses de l’État.

Pendant que nous apportons notre aide plus que nécessaire à la population du Grand Sud, il ne faut pas oublier la crise politique non résolue, qui perdure. Si une démonstration était nécessaire, citons, à titre d’exemples, ces deux faits qui parlent d’eux-mêmes.

Le premier ministre actuel a négocié un couloir humanitaire avec les gangs armés du G9 et l’accord parle de ‘’laisser passer ‘’sans crainte’’ 2 convois humanitaires par jour dans la zone’’ (selon une agence de l’Onu, rapporté par rezonodwes.com le 17 août 2021). Rappelons que le chef du G9, Barbecue, avait proposé à feu Monsieur Moïse de nommer Monsieur Henry comme Premier Ministre.

Les États-Unis d’Amérique du Nord ont annoncé que les élections n’auront plus lieu comme prévu à la fin de l’année. À noter que ce n’est pas le gouvernement fantoche d’Ayiti qui en a fait l’annonce, mais les vrais organisateurs de cette élection.

Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons continuer à défendre les initiatives progressistes et de la société civile pour une solution haïtienne à la crise, qui ne disparaîtra pas avec les catastrophes naturelles. Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons nous battre pour reprendre notre destin en main et pour l’autodétermination du peuple haïtien.

Aujourd’hui, plus que jamais, nos réflexions doivent nous amener à reconsidérer notre modèle de développement. Aujourd’hui, plus que jamais, notre vision de la vie, de la nature, de notre cohabitation doit être revue, pour correspondre à notre environnement et à nos valeurs ancestrales. Aujourd’hui, plus que jamais, la mobilisation doit être maintenue sur les deux plans : politique et solidarité.

Nous lançons un vibrant appel à la solidarité respectueuse de la dignité et à la hauteur de la tragédie.

Vive Ayiti Libre !

Vive la solidarité entre les peuples !

Chantal Ismé

Montréal, le 22 août 2021

• Militante féministe et communautaire

Photo : Réseaux sociaux