Perspectives

Haïti-Crise : Au moins quatre faux pas de Jovenel Moïse, le 22 février 2021, devant la tribune du Conseil de sécurité de l’Onu


mardi 23 février 2021

Par Emmanuel Marino Bruno

P-au-P, 23 févr. 2021 [AlterPresse] --- L’ancien président Jovenel Moïse, devenu de facto après l’expiration, le dimanche 7 février 2021, de son mandat constitutionnel, ne cesse point de multiplier les maladresses, tant au niveau national qu’international, observe l’agence en ligne AlterPresse.

Son adresse devant la tribune du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (Onu), le lundi 22 février 2021, témoigne d’une piètre figure, en faisant etalage de mensonges éhontés pour la consommation de la communauté internationale.

Après de multiples louanges en faveur du support obtenu par l’Organisation des Nations unies, Jovenel Moïse a tenu à vanter, avec audace, les différentes actions qui auraient été entreprises par son administration, en vue de redresser la situation du pays.

Premier faux pas

Des dispositions « extraordinaires » ont dû être prises, pour protéger la population haïtienne contre la pandémie de Covid-19 (le nouveau coronavirus) dont les deux premiers cas ont été détectés le jeudi 19 mars 2020, fait valoir, sans vergogne, Jovenel Moïse.

Il évoque la fermeture rapide des ports, aéroports, ordonnée par son gouvernement, le contrôle des frontières ainsi que de prétendues mesures sociales et économiques, qui auraient permis « à de nombreuses personnes de respecter le confinement et les dispositions sanitaires visant à enrayer la propagation du virus ».

Plusieurs secteurs de la vie nationale avaient vivement critiqué le gouvernement haïtien d’avoir fermé, de manière unilatérale, les frontières terrestres avec la République Dominicaine, sans mettre en place les dispositions de suivis efficaces.

Malgré tout, de telles décisions n’ont pas réellement mis un terme aux vagues de rapatriements de migrantes et migrants haïtiens, ainsi qu’au flux migratoire sur la frontière haïtiano-dominicaine, dans le contexte de propagation du Covid-19, en Haïti.

Les centres spéciaux, créés pour recevoir les premiers cas de nouveaux coronavirus, comme signalés par Jovenel Moïse, ont été insuffisants, obligeant les autorités sanitaires à encourager la prise en charge domiciliaire, dans des conditions non satisfaisantes.

De plus, la population a été très réticente à croire à l’existence d’une quelconque épidémie de Covid-19 dans le pays, en raison de sa méfiance à l’endroit des membres du gouvernement, porteurs de messages de sensibilisation mensongers et non convaincants.

En pleine période de Covid-19, durant laquelle beaucoup de pays endurcissent les mesures de prévention, le président de facto haïtien a, quand même, tenu un soi-disant carnaval national à Port-de-Paix (Nord-Ouest), les dimanche 14, lundi 15 et mardi 16 février 2021.

L’ancien président a ainsi boudé l’appel des autorités sanitaires, qui avaient demandé au gouvernement, en janvier 2021, de décréter, à nouveau, l’état d’urgence sanitaire sur tout le territoire national, en vue de freiner la propagation de la pandémie de Covid-19.

247 Haïtiennes et Haïtiens décédés de Covid-19, parmi 12 mille 039 cas confirmés, ont été dénombrés, du 19 mars 2020 à février 2021.

Deuxième faux pas

Au lieu d’assumer son rôle de garant de l’ordre social, durant ses quatre ans de gestion publique, Jovenel Moïse a rejeté, sans cesse, toute la faute à ses opposants politiques, affirmant que son gouvernement avait dû faire face à sept tentatives d’interruption de l’ordre constitutionnel par la violence, de la part « des oligarques corrompus », opposés aux réformes économiques.

Il a aussi dénoncé « un système économique, qui permettait le pillage systématique de l’État, par des oligarques puissants, et l’appauvrissement de la population », sans mentionner qu’il fut lui-même indexé dans le gaspillage de fonds publics, à travers les rapports de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (Cscca), relatifs au programme PetroCaribe de l’aide vénézuélienne à Haïti.

Plus d’une soixantaine de plaintes, non encore suivies d’effets, ont été déposés devant le tribunal, dans le cadre du dossier PetroCaribe.

Le juge instructeur à l’époque, Ramoncite Accimé, réputé partisan du régime politique tèt kale au pouvoir, n’a pris aucune disposition réelle, pour faire avancer le dossier de dilapidation des fonds PetroCaribe de l’aide vénézuélienne à Haïti, alors que le troisième volet du rapport y relatif a exigé, de nouveau, la mise en place de mécanismes de récupération de ces fonds publics mal utilisés.

Le troisième document faisait suite à deux autres audits de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (Cscca), publiés respectivement en janvier et mai 2019.

Ces trois rapports ont indexé de hauts dignitaires de l’État, dont des premiers ministres, ainsi que d’anciens ministres, d’anciens directeurs généraux et des responsables de firmes de constructions, dans la mauvaise gestion de plusieurs milliards de dollars américains de ces fonds publics.

Ces trois audits ont été donc effectués, suite à une résolution, en date du 1er février 2018, de l’assemblée des sénateurs, qui avait demandé un travail d’approfondissement du dossier, allant de septembre 2008 à septembre 2016.

Troisième faux pas

Non content de feindre son laxisme vis-à-vis des gangs proches de son pouvoir, Jovenel Moïse va jusqu’à tenter de faire croire que des mécanismes auraient été mis en place pour affronter l’existence de nombreux gangs ainsi que du groupe Fantôme 509, qu’il qualifie de terroriste.

Il déclare que son gouvernement aurait démantelé 64 gangs sur les 102 existants, dont la plupart seraient supportés, selon lui, par des oligarques corrompus.

Contrairement à ce qu’affirme Jovenel Moïse, dans son discours devant le Conseil de sécurité de l’Onu, l’évidence montre que l’exécutif n’a fait que faciliter la prolifération des gangs, au lieu de les démanteler.

En fait, la Commission nationale de désarmement, de démantèlement et réinsertion (Cnddr), mise en place par l’exécutif, a grandement contribué à la création, en prévision des prochaines joutes électorales, d’une fédération de gangs armés, au service du pouvoir, selon plusieurs voix.

« Le G9 en famille et alliés contrôle, à lui seul, en moyenne 36 % de l’électorat national. Une alliance avec la Brigade de sécurité des aires protégées (Bsap), soutenue par les délégations et vice-délégations, permettra au pouvoir de contrôler plus de 80% de l’électorat et de se renouveler », a révélé le Centre d’analyse et de recherche en droits humains (Cardh), dans un rapport en date du 19 janvier 2021.

Peu de temps après la création du regroupement de gangs G9, une remontée des actes de criminalité, dont le kidnapping (enlèvements et séquestrations de personnes), est observée en Haïti, jusqu’à date.

9 nouveaux chefs de gangs armés (G9) ont été installés par Serge Alectis alias Ti Junior, Micanor Altes alias Wa Mikanò et l’ancien policier national Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », dans différents quartiers fraîchement conquis par ces derniers, avait révélé un rapport du Réseau national de défense des droits humains (Rnddh).

Plusieurs secteurs ont indexé des proches et membres du gouvernement comme complices dans plusieurs massacres, perpétrés par ces chefs de gangs à La Saline (à proximité du bord de mer de Port-au-Prince), au Bel Air (quartier qui surplombe le Champ de Mars, vers le nord-est de la capitale) ainsi que dans les multiples violations systématiques de droits humains.

A maintes occasions, encadrés par des agents de la Police nationale d’Haïti (Pnh), les chefs de ces bandes armées défilent, avec armes en mains, dans les rues de la capitale, Port-au-Prince, au vu et au su de tout le monde.

Quatrième faux pas

Jovenel Moïse a aussi mentionné que « souvent des gangs se déguisent en manifestants et journalistes pour attaquer nos policiers en service ».

Le président de facto ne tente-t-il pas de voiler les répressions et brutalités policières contre les journalistes dans l’exercice de leur métier ?

Beaucoup, dans la corporation, évoquent une autorisation à peine voilée, à la Police nationale d’Haïti (Pnh), d’assassiner les journalistes, qui couvrent les manifestations de protestation et de mécontentement grandissant contre la dictature en Haïti.

Ces derniers jours, plusieurs journalistes ont été soit agressés, soit blessés par des agents de la Police nationale d’Haïti (Pnh), lors de mouvements de protestations contre le pouvoir en place.

Le photojournaliste Dieu-Nalio Chéry de l’Associated Press (AP) ainsi que le journaliste Johny Fils-Aimé de la Radio Télé Kajou de Floride (États-Unis d’Amérique) ont été blessés, le mercredi 10 février 2021, lors d’une manifestation d’étudiantes et d’étudiants de l’Université d’État d’Haïti (Ueh) contre la dictature en Haïti.

Le lundi 8 février 2021, les journalistes Alvarez Destiné d’« Actualité locale TV » (Altv) et Janril Méus de « Télé Pa m » ont été blessés par balles, tirées par des agents de police, lors d’un mouvement contre le pouvoir de facto en place, au Champ de Mars (principale place publique de la capitale, Port-au-Prince), non loin du Palais national.

Le jeudi 28 janvier 2021, plusieurs dizaines de journalistes ont protesté, dans les rues de Port-au-Prince, contre les brutalités policières sur les journalistes en Haïti.

Un rapport conjoint, publié en janvier 2021, du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits humains et du Bureau intégré des Nations unies en Haïti, avait fait état de près de 700 abus et violations de droits à la vie et à la sécurité de la personne en Haïti, dans des manifestations de 2018 et 2019.

Au total, il y a eu 131 abus et violations de droits à la vie et à la sécurité de la personne, lors des manifestations de 2018, et 567 violations et abus pour celles de 2019, précise le rapport conjoint onusien.

Plusieurs enquêtes, annoncées par la Direction centrale de la Police judiciaire (Dcpj), sur ces abus policiers, lors de manifestations antigouvernementales, demeurent lettre morte. [emb rc apr 23/02/2021 14:00]