Perspectives

Jovenel Moïse s’offre la tribune du Conseil de sécurité de l’Onu, au fort d’une grave crise politique et institutionnelle en Haïti


mardi 23 février 2021

Actualisé à 23:00

P-au-P., 23 févr. 2021 [AlterPresse] --- Jovenel Moïse, dont le mandat présidentiel constitutionnel est arrivé à terme le 7 février 2021, réitère qu’il reste au pouvoir jusqu’au 7 février 2022, lors d’une rare intervention d’un président, le lundi 22 février 2021, devant le Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies (Onu), observe l’agence en ligne AlterPresse.

Contre l’avis de l’ensemble des institutions juridiques en Haïti et malgré la mobilisation, qui ne cesse point de grandir en faveur du respect de la Constitution et « contre la dictature », Moïse soutient que son mandat de cinq ans court jusqu’au 7 février 2022.

Jovenel Moïse, qui a eu droit à 27 minutes de paroles, au lieu des 15 généralement accordées, a présenté un tableau considéré peu adapté à la réalité quotidienne des Haïtiennes et Haïtiens.

« La démocratie se porte bien en Haïti », a-t-il déclaré, au moment où son administration est qualifiée de dictatoriale par de nombreux secteurs dans le pays et par des organisations de la société civile au niveau international.

Jovenel Moïse a indiqué que son gouvernement, en quatre ans, "avait dû faire face à sept tentatives d’interruption de l’ordre constitutionnel par la violence".

"À la base de tout cela, il y a le refus du régime démocratique et des élections comme seul moyen d’accéder à la gestion des affaires de l’État", a-t-il dit, en évoquant les "efforts inlassables de son administration pour apaiser le climat socio-politique".

Comme dans ses discours répétés en Haïti, il a mis sur le dos d’un « lobby puissant », associé aux « mauvais perdants », la non tenue d’élections durant 4 ans, afin de renouveler le personnel politique, alors que son parti disposait de la majorité au parlement.

A propos du climat social, qui s’est considérablement dégradé ces derniers mois, notamment à cause de la multiplication des gangs et des cas d’enlèvements, Jovenel Moïse a fait part de progrès notables.

Le nombre d’enlèvements a "considérablement baissé", a-t-il affirmé, mettant en avant le démantèlement "agressif" de "64 sur 102 gangs existant". Un bilan, jamais communiqué par la police en Haïti, alors que les organisations de défense de droits humains indiquent qu’une moyenne de 5 enlèvements est enregistrée chaque jour à Port-au-Prince.

L’augmentation de la criminalité suscite des mouvements de protestations, sévèrement réprimés par la police, qui n’épargne nullement les journalistes, dont plusieurs ont été, ces derniers jours, blessés par balles ou des bombonnes de gaz lacrymogènes. Des confrères et consœurs victimes qui ne sont, pour Moïse, que des « gangs (qui) se déguisent en (...) journalistes » pour attaquer la police.

"La violence des gangs a augmenté de plus de 200 % en 2020", a rétorqué l’ambassadeur Jeffrey DeLaurentis des États-Unis d’Amérique, tandis que la Russie s’est inquiétée d’un "regain d’activité des groupes criminels" en Haïti.

« Je pose la question sans détour : comment est-il possible aujourd’hui que Jimmy Cherizier (Ndlr : chef de gang, alias « Barbecue », cité dans plusieurs rapports nationaux et internationaux, et accusé dans la perpétration de plusieurs massacres) soit toujours en liberté ? », a demandé l’ambassadrice Nathalie Broadhurst de la France.

« Les responsables des massacres de La Saline ou de Bel Air doivent être traduits en justice. Je constate également que l’enquête sur l’assassinat de Monferrier Dorval (bâtonnier de l’ordre des avocates et avocats de Port-au-Prince) ne progresse pas. La lutte contre l’impunité doit être la priorité des autorités », a-t-elle ajouté.

Sur le plan politique, il faut "mettre fin à la politique par décrets", ont souligné les États-Unis, qui ont réclamé des élections "aussi tôt que possible, pour rétablir le rôle constitutionnel du Parlement", rendu dysfonctionnel depuis le lundi 13 janvier 2020.

Certains des décrets, pris par Jovenel Moïse, sont « une source d’inquiétude » pour la France, « notamment celui créant l’Agence nationale d’intelligence, celui élargissant l’imputation de ‘terrorisme’ ou encore celui qui a conduit au renvoi de trois juges, pourtant inamovibles selon la Constitution. Je le dis sans ambiguïté, cette situation n’est pas tenable sur le long terme », a martelé Nathalie Broadhurst.

La transition est inévitable en Haïti, en raison de la complexité de la crise politique et constitutionnelle que traverse le pays, estiment les partis et plateformes politiques, regroupés au sein de la Direction politique de l’opposition démocratique (Dirpod), dans une correspondance adressée à la présidente du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (Onu), Barbara Woodward.

La Dirpod rejette le référendum inconstitutionnel sur une nouvelle Constitution, illégalement programmé par le pouvoir de facto. Ces partis et regroupements politiques déclarent aussi qu’ils « n’accepteront pas non plus de participer à des pseudo-élections législatives, locales et présidentielles, organisées par un tel régime, avec un tel organe électoral ».

Une Commission protestante contre la dictature et la société civile appellent à une marche, le dimanche 28 février 2021, contre le prolongement de mandat de Jovenel Moïse et en faveur du respect de la Constitution. [apr 23/02/2021 04:00]