Haiti
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Dialogue intertemporel entre Manigat et Jean-François sur l’avenir de la République d’Haïti


lundi 30 décembre 2019

Ce texte n’est pas une interview. Il s’agit d’un dialogue imaginaire intertemporel directement inspiré de certaines interviews majeures accordées par feu l’ancien Président de la République d’Haïti, le Professeur Saint-Roc Leslie François Manigat , sur la situation politique, sociale et économique de son pays.

Par Jacob Eliezer Jonas II JEAN-FRANCOIS

Soumis à AlterPresse le 10 novembre 2019

À l’heure où mon pays va mal, à l’heure où mon pays semble être au bord du gouffre, à l’heure où mon pays risque un affrontement armé qui pourrait déboucher sur la disparition lente, mais certaine de la civilisation haïtienne, j’ai songé à établir un dialogue intertemporel constructif avec feu l’ancien Président de la République d’Haïti, Professeur Saint-Roc Leslie François Manigat, sur les déterminismes de l’échec tangible de nos dirigeants passés et actuels, de nos oppositions passées et actuelles.

-  Professeur Manigat, pensez-vous que Haïti est une terre maudite ?

-  Jean-François, je ne cesse de le répéter. Haïti est une patrie. Haïti est une authentique patrie. Quantité de gens se disent qu’ils veulent vivre à l’étranger. Pourtant, ils continuent à vivre ici. On voit des gens revenir ici.
J’ai exercé dans toutes les iles de la Caraïbe. Vous savez que j’ai été pendant 5 ans près, Directeur de l’Institut des Relations Internationales, de l’University of the West Indies. À ce titre, mon institut couvrait l’ensemble de la caraïbe anglaise. Je l’ai étendu à la caraïbe hispanophone et francophone. Imaginez-vous, à la faveur de ces voyages dans ces différentes îles, j’ai tâté le sentiment national. Nulle part, le sentiment national n’a l’intensité et la qualité du sentiment national haïtien. Je ne le dis pas parce que je suis haïtien. Mais c’est un fait. Notre histoire nous a marqué. Notre histoire nous a identifié. Et si aujourd’hui nous sommes si malheureux, c’est parce que nous nous rendons compte que nous sommes des êtres déchus par rapport à ce que nous devrions être.
Mon grand-père écrivit juste avant de mourir : « Haïti, patrie chérie ! Des fils dégénérés t’ont trahie ».
C’est cela le problème. Je ne parle pas d’un tel individu qui peut briller et qui peut être quelqu’un d’extraordinaire sur la scène internationale. Excusez-moi, je sais ce dont je parle. Ce n’est pas cela qui est important. Collectivement où est-ce qu’on en est ? Et nous sommes des dégénérés dans la situation présente, dans les conditions présentes. C’est la raison pour laquelle qu’il faut changer la situation présente. Il faut changer les conditions présentes pour que nous permettions aux haïtiens de révéler leurs valeurs.

-  Professeur Manigat, le pays vit une situation extrêmement difficile. Cela fait déjà plus de deux (2) mois que nous ne pouvons plus vaquer à nos activités habituelles. Je ne dis pas que les choses allaient mieux avant. Mais je pense que maintenant la plaie est visible de l’extérieur.
Avec un Produit Intérieur Brut (PIB) par habitant de 870.00 USD en 2018, le développement économique et social est compromis. En considérant l’Indice de Capital Humain de notre pays, un enfant né en 2019 n’a qu’un potentiel de 45% à l’âge adulte, de ce qu’il aurait pu avoir s’il avait bénéficié d’une éducation de qualité et d’un service de santé adéquat.

-  Jean-François, écoutez ! Ne désespérons pas ! J’aime dire deux (2) choses. Première chose, dans les mornes et les collines d’Haïti, combien de « petits Christophe » sont là et qui n’ont pas la chance de devenir des « Christophe » à cause du système social. Ce système social qui ne leur donne pas cette chance.
Il faut créer un autre système social qui crée l’égalité des chances. Il y a des hommes de valeur dans les mornes. Il y a des « Firmin » qui attendent. Je dis dans les mornes, mais dans les villes aussi. Dans la bourgeoisie aussi. Partout il y a de la valeur. Partout il y a de la compétence. Partout il y a de l’honnêteté. Ne faisons pas de sectarisme en excluant telle catégorie sociale des possibilités offertes à Haïti pour son développement.
Deuxième chose, regardez les haïtiens quand ils ont la chance d’aller dans un autre pays. Regardez leurs positions. Regardez ce qu’ils font. Regardez des femmes et des hommes qui brillent. Des femmes et des hommes qui sont en premier plan. Ces femmes et ces hommes viennent des tréfonds du pays que nous appelons communément le pays en dehors. Voilà que ces femmes et ces hommes occupent des positions éminentes dans une société qui leur donnent au moins les moyens de s’épanouir.
Un pays qu’on classe de dernier du continent. Un pays qui est 168e sur 189 pays, du point de l’Indice du Développement Humain en 2018. Un pays qui est le seul moins avancé du globe sur le continent Américain, et cependant des haïtiens arrivent à briller dans des universités au niveau international. Il existe aussi de grands fonctionnaires haïtiens brillants et compétents à l’échelle internationale. Quel est ce paradoxe ! Il faut trouver la racine de ce succès dans l’indépendance. C’est 1804. Ne crachons pas dessus.
1804 nous a permis d’être libre. 1804 nous a permis de développer des échantillons de qualité.
Et ce n’est pas seulement au niveau des femmes et des hommes. Haïti a le café le plus odorant du monde. Haïti a la mangue francisque. Haïti a des plages avec un aménagement naturel, d’ailleurs, les plus belles de la Caraïbe. Ne parlons même pas de l’artisanat haïtien et de la peinture haïtienne. La peinture haïtienne est un phénomène de la peinture contemporaine.
Nous avons avant tout, la Citadelle La Ferrière. C’est une merveille du monde. C’est une grosse affaire classée patrimoine mondiale de l’humanité par l’UNESCO depuis 1982.
Haïti était synonyme de qualité. C’est pourquoi son effondrement est si attristant.
« Nous étions, comme disait Edmond Paul, à cet honneur étonnant. Et nous tombons aujourd’hui au niveau de toutes les abjections ».
Malheureusement, nous continuons à explorer et à patauger dans les bas-fonds.

-  Professeur Manigat, que nous reste-t-il maintenant étant donné que le pays continue à explorer les bas-fonds ? Plus de 6 millions de nos compatriotes vivent en dessous du seuil de pauvreté avec moins de 2.41 USD par jour. Plus de 2.5 millions sont déjà dans la pauvreté extrême avec moins d’1.23 USD par jour. Je ne mentionne même pas cette dépréciation rapide de notre monnaie nationale (près de 30%).

-  Jean-François, il reste un certain nombre de choses en Haïti qui ne meurent pas facilement.
L’expérience que font les haïtiens à l’étranger montre que les coutumes haïtiennes sont toujours là. Voilà pourquoi les orchestres haïtiens ont beaucoup de succès à l’étranger.
La cuisine haïtienne est une réalité qui permet de maintenir Haïti à l’extérieur.
Maintenant, il est clair aussi qu’il faut redonner à l’haïtien le sens citoyen, le sens de l’« haïtianité ». Pour y arriver, il faut réinstaurer l’enseignement du civisme dans les écoles classiques haïtiennes.
Haïti a une culture qui résiste à l’absorption totale, à la digestion totale. Il faudrait parler le Créole Haïtien. Il faudrait parler du Vodou. L’âme haïtienne s’exprime à travers cette religion populaire qui est une partie de notre culture.
Mais cette tâche consistant à sortir le pays des bas-fonds est immense, titanesque. Il ne faut pas s’étonner que le peuple se trompe en cherchant le leader qui pourrait lui faire sortir de cette situation. D’ailleurs, le peuple haïtien ne cesse de se tromper sur les quinze dernières années. Le drame est, quand le peuple se trompe, c’est tout le pays qui en pâtit. Il en résulte des souffrances politiques énormes. Ce sont des erreurs qui sont difficiles à corriger.

-  Professeur Manigat, le peuple haïtien est par conséquent un élément incontournable dans le processus de regain d’intérêt pour une citoyenneté engagée et consciente. Or comment y parvenir quand on sait que la majorité d’entre nous n’a pas l’instruction suffisante qu’il faut pour prendre des décisions éclairées ?

-  Jean-François, c’est entendu. Comme disait l’autre, « analfabèt pa bèt », mais il est limité. Il n’a pas nécessairement les termes de comparaison. Son jugement se trouve ainsi affaibli. Sa capacité de choix est une conséquence immédiate de son ignorance. Evidemment, il a une expérience de la vie courante de par son intelligence humaine innée, cependant il est limité, car n’ayant pas accès à un savoir plus large. Par conséquent, il va être porté à choisir beaucoup plus émotionnellement que rationnellement.
Plus d’instruction marche avec davantage de possibilités de choisir rationnellement. Moins d’instruction marche avec plus de risque de choisir émotionnellement.
Donc, pour que la démocratie arrive à mieux fonctionner en Haïti, on doit travailler activement et urgemment à élever le niveau d’éducation du peuple. Il existe un niveau d’éducation à partir duquel la démocratie est capable de bien fonctionner. Si ce niveau n’est pas atteint, la démocratie fonctionnera avec beaucoup de difficultés.
Ce n’est pas tout. Considérons la pauvreté. Quand quelqu’un est beaucoup trop pauvre et que son existence se résume à réfléchir sur le primum vivere, celui-ci n’est pas libre de choisir. Peut-être qu’il va choisir en fonction d’une personne qui lui donne une petite somme d’argent aujourd’hui, mais qu’il perdra 100 fois plus demain.
La misère assure une tentation constante qui limite la capacité de la personne et sa liberté de choix.
Par exemple, les élections en Haïti deviennent une « zafra » politique. A partir de ce moment, ce sont les candidats ayant de l’argent qui seront élus, mais pas ceux qui sont nécessairement dans l’intérêt du peuple. La situation actuelle en est la résultante de ces choix dirigés depuis des décennies.
La pauvreté est un obstacle au plein épanouissement de la démocratie. Il faut travailler à l’amélioration des conditions de vie de la population.
Voilà pourquoi il est incontournable que d’une part, le niveau d’instruction et d’éducation de tout le monde soit élevé et d’autre part, que tout le monde soit porté vers un niveau minimum décent de bien-être pour que le peuple ne se trouve pas dans une situation où il est obligé de se pendre politiquement parce qu’il a besoin de se nourrir rapidement.
Par ailleurs, il faut exiger dès maintenant un minimum de décence et d’honnêteté dans les élections pour que les résultats soient acceptables.

-  Professeur Manigat, j’ai toujours dit que la démocratie n’est pas non plus le partage du pouvoir. C’est l’exercice du pouvoir par la majorité. Toutefois, on doit admettre que la majorité n’est pas toujours capable de faire des choix avisés.

-  Jean-François, l’ignorant ne peut pas résoudre non plus les problèmes complexes de gouvernement d’un pays dans le monde d’aujourd’hui. Quand l’incompétence s’associe à la corruption, le pays meurt plus vite.
La compétence doit s’allier à l’intégrité pour produire ses fruits.
Ce que jusqu’ici le monde politique haïtien a réussi à faire, c’est de marginaliser les femmes et les hommes compétents, de savoir et de bien. Le système les a intimidés. Alors qu’avoir des femmes et des hommes compétents au pouvoir devrait être une exigence de bien commun.
Le pays ne sera pas sauvé tant qu’il n’aura pas au pouvoir une équipe de femmes et d’hommes compétents, intègres, avec le sens du bien commun et patriotes.
Un patriote est celui qui est capable de faire passer son intérêt privé après l’intérêt national. Car l’intérêt national est la loi suprême.
Nous devons promouvoir l’intérêt national. Ce ne sont pas les Américains qui vont le faire pour nous. Ce ne sont pas les étrangers non plus qui vont le faire. Ils peuvent avoir de la commisération, ils peuvent nous donner une aide. Mais c’est à nous de concevoir et de réaliser le bien commun national. Pour cela, il faut être patriote.
Car dans ce pays, vu son état actuel, si on n’est pas patriote, on abandonne !

-  Professeur Manigat, quand vous dites que les américains ou autres étrangers ne vont pas promouvoir l’intérêt national à notre place. Pourtant, je constate qu’aussi bien le pouvoir en place qu’une partie de l’opposition cherchent l’appui du « blanc ». Ils refusent de dialoguer entre eux. Peut-être que c’est une myopie sociale que j’ai qui me pousse à dire cela.

-  Jean-François, écoutez. Je vais vous surprendre. L’étranger n’a même pas besoin de donner un diktat à nos dirigeants actuels. Ils sollicitent les décisions étrangères. Ils attendent de l’étranger les moyens de solution aux problèmes nationaux.
Ce n’est pas une démission. Ce n’est même pas une question de « sousou », comme on dit chez nous. Il y a une volonté d’être esclaves des deux côtés.
Un Président haïtien va à une ambassade pour recevoir des injonctions. On le convoque à l’étranger pour recevoir les récriminations ou les remontrances d’un ministre étranger.
Pire encore, une partie de l’opinion publique aussi attend une décision d’un sénateur américain ou d’un chef d’Etat étranger pour se réjouir. D’autres compatriotes sollicitent que le « blanc » vienne taper sur la table pour un changement de situation. Les commentaires sur les réseaux sociaux en témoignent.

-  Professeur Manigat, je crains que cela soit le résultat de la dépendance du pays vis-à-vis de l’étranger.

-  Jean-François, soyons sérieux. Ce n’est pas de la dépendance. Beaucoup de pays sont dépendants, mais ils ne font pas ce que font nos dirigeants et une partie de l’opposition haïtienne à l’heure actuelle. C’est l’atavisme de l’esclavage colonial qu’on retrouve dans le comportement de certains haïtiens. Ils considèrent que tout ce qui est bon dans le pays vient du « blanc ». Tout dépend du « blanc ». Tout doit provenir du « blanc ». C’est le « blanc » qui a toujours raison.
Je ne dis pas que le « blanc » est venu pour nous exterminer. Je ne suis pas de cette pensée extrémiste. Car il y a beaucoup d’étrangers qui ont de la bonne volonté. Mais je dis que c’est à nous de tracer notre destin de peuple. Si nous ne le faisons pas, personne ne le fera pour nous.

-  Professeur Manigat, pour vous répéter, même avec leurs bonnes intentions, les étrangers doivent être introduits à certaines réalités haïtiennes avant de pouvoir faire les choses correctement. Le rôle des haïtiens est capital quand il s’agit des rapports avec l’étranger. Mais malheureusement, ce rôle est effacé. Ce rôle est effondré.

-  Jean-François, quand j’entends des gens parler d’ingérence, je souris. Car il n’y a même pas d’ingérence. Comme on dit chez nous, « se chwal papa, nan jaden papa ».
Au niveau économique, le pays est en difficulté. Le tissus social est totalement déchiré. C’est la dépravation au niveau moral la plus effrénée qu’on ait jamais connue. C’est un phénomène de décomposition, de pourriture qu’il y a à l’heure actuelle et qui s’étale et se déploie en Haïti.
Les normes, les principes et les valeurs morales sont ignorés. Si quelqu’un à l’heure actuelle cherche à faire triompher ces normes, on va le regarder comme un extraterrestre.
Pour la majorité d’entre nous, il suffit de faire de l’argent par tous les moyens. Du moment qu’on en fait pas, on est bête, on est ridicule et on ne comprend pas le jeu. Et c’est cela le drame. Là où il devrait y avoir de la transparence, il y a de la corruption.

-  Professeur Manigat, Haïti est un pays extrêmement vulnérable aux catastrophes naturelles. Malheureusement, 96% de nos compatriotes sont exposés aux aléas naturels. Le dernier ouragan en date est parti avec 32% du PIB de 2015. Pour ne rien arranger, en 2019, on assiste à des taux d’inflation élevés autour de 20% et une contraction du PIB estimée à 0.5%, réduisant ainsi les marges de manœuvre de cette administration pour ce qui est de la croissance et des dépenses publiques visant à la réduction de la pauvreté.
Depuis toujours, les administrations et gouvernements qui se sont succédés ont fait le choix de la dilapidation des fonds publics.
Comment s’y prendre pour sortir le pays définitivement de ce marasme économique, de ce bourbier social et de cet environnement politique malsain ?

-  Jean-François, je dois avoir le courage de vous dire que certaines personnes ne veulent pas que le pays sorte de cette situation économique historiquement désastreuse qui risque d’hypothéquer ce que nos ancêtres ont légué comme héritage au monde entier et pas seulement aux peuples noirs.
Certaines personnes aiment cet enlisement de la situation su pays, car c’est de cette façon que ces gens gagnent grassement leur vie. C’est dans de telles situations que ces gens assoient leur pouvoir. C’est au bénéfice de l’ignorance du peuple que ces gens construisent leur pouvoir. Voilà pourquoi ces personnes font tout ce qui est possible et inimaginable pour que le pays continue à patauger dans cette boue infeste et nauséabonde.

-  Professeur Manigat, il faut dire aussi que 5% de la population détient 50% des revenus, et les 9% restant de nos concitoyens se battent avec les 50%, où tous les coups sont permis. Avec un coefficient de Gini de 0,595 en 2016, on voit très bien que les inégalités des revenus en Haïti sont les plus élevées de la sous-région caribéenne. Nous avions l’un des revenus les plus inégalitaires au monde. Cela traduit une autre réalité : 20% des ménages les plus riches profitent de 64% du revenu total, contre 1% pour les 20% des ménages les plus pauvres.
Le pays est dans une situation où seulement 2% de la population est capable d’avoir un coût de consommation journalier dépassant les 10 USD.
Le peu de gens qui ont un petit emploi se trouve dans une situation financière instable. Aux premiers chocs, ils retombent dans la pauvreté.
Les gens ne sont pas en mesure de consommer. C’est très grave socialement et suicidaire pour la croissance économique.
J’aime dire que l’économie telle une boite, pour grandir, doit bénéficier d’investissement direct étranger. Or, il se trouve que le fonctionnement de la justice haïtienne est un frein au développement économique. Aucun investisseur étranger sérieux ne fera confiance à une justice pareille qui est à la disposition des plus offrants. Quantité de prisonniers – plus de 76% du total de la population carcérale – n’ont jamais pu passer devant leurs juges naturels.

-  Jean-François, il se fait tard. Je dois retourner dans ma demeure éternelle. Mais retenez tout de même ceci. Ces gens pensent qu’ils pourront à perpétuité empêcher au peuple haïtien d’ouvrir leurs yeux. Ils savent pertinemment que l’ignorance du peuple va continuer à aveugler leur liberté de choisir rationnellement.
Ils savent que si le peuple n’a pas d’emploi, il sera constamment dans la mendicité et dépendra totalement d’eux. Le peuple sera dans une logique de reconnaissance manipulée.
Il y a un déterminant important pour un pays qui se respecte. Sinon, le pays n’est pas un endroit. Le pays n’est qu’un trou perdu, une jungle. Ce déterminant n’est autre que la justice sociale.
La justice sociale est très simple à comprendre. Un pays est malade quand sa production permet uniquement à un petit groupe de vivre une vie décente, voire une vie luxueuse. Alors que la majorité n’a aucun accès aux services sociaux de base. C’est du sous-développement.
Vous ne devez pas être parmi ceux qui prêchent la haine et la violence non plus. Mais c’est cette situation d’injustice, parce qu’elle n’a pas été corrigée, qui est à l’origine de cette haine et de cette violence que nous voyons dans les rues aujourd’hui, en Haïti.
Et si cette situation perdure, ce que nous ne souhaitons pas, la civilisation haïtienne disparaitra pour toujours. Si vous continuez avec cette stratégie de fouler aux pieds les plus vulnérables et les plus faibles, le pire arrivera.
J’ose croire aussi que le jour viendra où cette stratégie arrêtera de fonctionner. Et à ce moment-là, la nouvelle situation ne sera en rien profitable à quiconque.
En Haïti, nous avons cette stratégie de destruction qui a fonctionné pour l’indépendance. D’une manière générale, cet instinct de destruction n’est pas une bonne chose.
Le pays recule. Le peuple recule. Les disparités deviennent énormes. Cette minorité qui jouit de l’injustice sociale continue de progresser. Elle est dans la technologie moderne. Elle est dans un confort déroutant.
Voilà pourquoi je dis que Dieu ne veut pas de cette société. La nature ne veut pas non plus d’une société aussi injuste.
Ce que nous allons produire et ce que nous allons mettre ensemble pour développer le pays doit être mieux distribuer.
Le secteur privé doit être suffisamment intelligent pour comprendre que c’est dans l’intérêt du pays que le peuple soit dans une situation de mieux-être, que ses fils et filles deviennent de véritables consommateurs.
Nous devons aller vers une société de solidarité. C’est à cette unique condition que la justice sociale deviendra effective. Et c’est à ce moment précis que Haïti sera un pays digne de son nom en tant que nation qui a créé la liberté.

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Professeur Saint-Roc Leslie François Manigat, né le 16 août 1930 à Port-au-Prince et mort le 27 juin 2014 dans la même ville, est un homme d’État haïtien de tendance démocrate-chrétienne, président de la République d’Haïti en 1988.
Leslie Manigat est issu de l’élite progressiste du Nord d’Haïti. Il a suivi des études universitaires à la Sorbonne où il obtint un doctorat en philosophie.
Il fut directeur des affaires politiques au ministère des Affaires étrangères dans les années 1950. Il créa en 1958 l’École des hautes études internationales.
Reconnu pour ses solides connaissances en histoire et son expertise dans les questions relatives aux relations internationales, il fut appelé à enseigner dans plusieurs universités dont l’université Johns-Hopkins à Baltimore aux États-Unis, l’Institut d’études politiques de Paris, l’Université des Indes occidentales à Trinité-et-Tobago, l’université Yale (pour une brève période) et à l’université de Caracas au Venezuela (aujourd’hui université centrale du Venezuela).
Il milite pour l’opposition de l’extérieur et crée en 1979 à Caracas le Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP), un parti se réclamant de la démocratie chrétienne.

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Leslie_Manigat

Jacob Eliezer Jonas II JEAN-FRANCOIS, Ingénieur-agronome, Economiste, Doctorant en Biologie et Sciences de la Vie E-mail : jonasii2@hotmail.com

 

 

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