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Haïti : Honneur/Respect pour le Professeur Michel Hector


lundi 8 juillet 2019

Par Jhon Picard Byron*

Soumis à AlterPresse le 8 juillet 2019

Lorsque Laënnec Hurbon m’a informé tôt hier matin (6 juillet) du décès du professeur Michel Hector, cela a été un immense choc. Je l’ai vécu comme la perte d’un membre de ma famille. En effet, notre famille UEH a perdu un membre important. C’est pourquoi je me suis tourné vers les rares moments de communion de cette famille. J’ai été contempler et publier cette photo de Michel Hector prise au moment où il s’apprêtait à parler après avoir reçu, au mois de novembre, la Médaille Jean Price-Mars 2016 des mains du Recteur de l’UEH et du Doyen de la Faculté d’Ethnologie. Je me souviens de cet instant de silence, plein d’émotions, où l’on était tous accrochés aux lèvres du Professeur pour entendre ses premiers mots.

J’ai commencé à connaître vraiment le Professeur Michel Hector au travers de ses interventions publiques et de certaines activités de la Fondation Ulrick Joly (FUJ) qu’il dirigeait au début des années 1990. C’était après son retour d’exil du Mexique au cours duquel il a poursuivi une carrière universitaire du milieu des années 1960 au milieu des années 1980. Dans ces années 1990, il était engagé dans ses recherches sur le mouvement syndical et sur les luttes populaires en Haïti. Sa publication « Syndicalisme et socialisme en Haïti » avait reçu le deuxième prix de la Société haitienne d’histoire, de géographie et de géologie (Shhgg) en 1987. Michel Hector était de cette génération de ce qu’on pourrait appeler « la nouvelle histoire », haïtienne formée au Département des sciences sociales de l’École normale supérieure (ENS), influencée par l’Ecole des Annales. Historien chevronné, reconnu pour ses travaux dès la fin des années 1960 et le début des années 1970, il a poursuivi ses recherches en Haïti en tant qu’acteur de la société civile, en dehors du cadre institutionnel public (qui n’existait pas à l’époque), quoiqu’il ait été professeur au Département des Sciences Sociales de l’ENS, à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH).

Le professeur Michel Hector est un pionnier dans l’institutionnalisation de la recherche à l’UEH. Il a fondé, à la FASCH, avec le professeur Luc Smarth le Centre de Recherches Historiques et Sociales (Crehso) et sa revue Itinéraires. Il est parmi ceux qui ont contribué à faire reconnaitre à l’UEH l’activité de recherche comme une tâche à part entière du Professeur d’université (qu’on prend trop souvent en Haïti tout simplement pour un donneur de cours payés à la pièce).

La reconnaissance de l’UEH envers le professeur Michel Hector est d’autant plus grande qu’il n’avait aucun intérêt particulier à s’engager dans cette voie. Son statut de professeur chevronné reconnu, sa notoriété pouvaient lui assurer des financements pour continuer à faire ses recherches en tant qu’acteur privé dans une ONG, ou simplement comme un chercheur rattaché à une institution étrangère. Mais, il avait en vue le renforcement du service public d’enseignement supérieur et de recherche. Il tenait à faire de la recherche une affaire publique, une affaire d’Etat (à ne pas confondre avec l’affaire d’un gouvernement) !

Cette reconnaissance de l’UEH ne s’arrête pas à cette contribution institutionnelle. L’UEH est très fière des travaux de Michel Hector. Je laisse aux historiens le soin de relever ses contributions les plus importantes à l’histoire d’Haïti. Je voudrais simplement noter le caractère très moderne des travaux scientifiques de Michel Hector. Ce patriote intransigeant est parmi les historiens haïtiens le plus familier des travaux de ses contemporains étrangers (Eric Hobsbawm, Edward Palmer Thompson, Pierre Vilar…), et des débats entre historiens et philosophes. J’ai en mémoire les échanges riches et vifs (mais pas du tout tendres) qu’on a eus, lorsque j’avais proposé un article à la revue du Crehso, Itinéraire. Je me rappelle de son éloge de P. Vilar, cet historien français de la Catalogne, suite à une remarque que je lui avais faite à propos de Michel Foucault.

Je pourrais passer sous silence son expérience malheureuse au Rectorat de l’UEH. Mais, je voudrais souligner qu’avec toute la bonne volonté du monde le plus éminent de nos chercheurs et de nos professeurs n’avait pas pu transformer l’Université. Les dirigeants politiques (au sommet de l’Etat et même dans « les oppositions ») n’ont jamais pensé à concevoir des politiques publiques (ou des politiques tout court) pour l’enseignement supérieur et la recherche (sinon qu’à faire de la politicaillerie).

Je salue enfin le départ d’un homme de gauche, d’un militant syndical pour sa contribution tant pratique que théorique aux luttes démocratiques et populaires), au mouvement communiste haïtien à des moments cruciaux.

Je salue le départ d’un homme qui a cru jusqu’au bout en l’idéal du changement, mais, qui demeure un matérialiste pensant les conditions matérielles de ce changement.

Michel Hector fut surtout un penseur libre, un homme de science non attaché à une vulgate quelconque.

En cette pénible circonstance, moi et mes collègues du laboratoire LADIREP, avons une pensée spéciale pour l’épouse de Michel Hector, Denise, qui l’a accompagné dans son exil et partout, pour toute la famille, ses enfants. Nous pensons à son fils, Maxime, disparu avant son père de manière tragique. C’est une famille qui a éprouvé dans sa chair les problèmes du pays. Nous adressons donc toutes nos sympathies à la famille, aux proches de Michel Hector et à tous ses collègues, en particulier, Luc Smarth, Jean Casimir, Laënnec Hurbon, Pierre Buteau et tous les membres de la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie (dont il a été longtemps Président).
 
* Enseignant-chercheur à l’UEH