Perspectives

Mondialisation et Prostitution : le commerce du sexe


vendredi 22 avril 2005

Par Alain St.-Victor

Montréal, 22 avr. 05 [AlterPresse] --- Le dernier livre de Richard Poulin [1] La mondialisation des industries du sexe [2] interpelle les consciences sur le problème de la prostitution, un des problèmes les plus criants connus depuis des siècles, mais qui actuellement prend une dimension encore jamais atteinte dans l’histoire de l’humanité. Plusieurs études ont été faites, particulièrement au xxe siècle, pour montrer le caractère déshumanisant de la prostitution, la considérant comme l’ultime aliénation qui consiste à se déposséder soi-même de son corps, transmuté en objet de plaisir pour satisfaire le « besoin » d’un autre [3].

Toutefois, aujourd’hui, le problème de la prostitution va au-delà d’une simple « activité commerciale » entre deux individus, et il ne s’agit pas simplement de répéter différemment une vérité reconnue, à savoir que la prostitution est un produit d’une société fondée sur l’injustice et l’inégalité. Le livre de Poulin aborde la prostitution dans ce qui fait son actualité, c’est-à -dire sa transformation en termes quantitatif et qualitatif : elle est partie prenante maintenant dans ce que l’auteur appelle des industries du sexe.

Le mot « industrie » n’est pas ici utilisé dans le but de faire de la surenchère, mais répond plutôt à une pratique qui prend de plus en plus un caractère industriel. Ces industries « sont définies comme la somme totale des activités - opérations commerciales et production - des entreprises du sexe ainsi que des réseaux opérant la traite des femmes et des enfants en faveur desdites industries du sexe, au premier chef celle de la prostitution, sans laquelle la traite et le tourisme sexuel n’existeraient ».

En ce sens, la prostitution s’érige en système, « une organisation nationale et internationale » qui va au-delà d’une « simple question de conduites personnelles ou privées » ; comme toutes les industries, elle dispose d’une matière première (constituée de femmes et d’enfants à 90%) qui se transforme par le biais d’un traitement particulier (géré par le proxénétisme) en « marchandise sexuelle » destinée à la consommation.

L’existence d’une telle industrie n’est compréhensible (c’est là la thèse principale de Poulin) d’une part sans une analyse « des inégalités structurelles du système capitaliste, son développement inégal ainsi que sa hiérarchisation entre les pays impérialistes et les pays dépendants » et d’autre part sans « une étude des rapports sociaux de sexe, car cette industrie est la confluence des relations marchandes et de l’oppression des femmes qu’elle amplifie singulièrement (le patriarcat) ».

Cette approche théorique de « l’économie politique » de l’industrie de la prostitution nous permet de comprendre pourquoi la prostitution connaît une croissance exponentielle et se transforme en industrie mondiale : pour Poulin, elle est inscrite dans la mondialisation néolibérale, dont elle tire sa subsistance et sa raison d’être. Car cette mondialisation néolibérale, donc capitaliste, « impliquent à la fois une exploitation accrue de la main d’œuvre et une marchandisation grandissante des êtres humains, dont les femmes et les enfants sont les principales victimes. Trafic de migrants et de marchandises, traite des femmes et des enfants à des fins prostitutionnelles, libéralisation économique, inégalités sociales, pauvretés, conflits armés et processus de mondialisation capitaliste sont étroitement liés. »

La mondialisation du commerce sexuel

L’importance économique du commerce sexuel sur le marché mondial et l’impact de ce commerce sur la vie des êtres humains qui en sont victimes sont stupéfiants. Tous les ans, 500.000 femmes victimes de la traite aux fins de prostitution « sont mises sur le marché de la vénalité sexuelle dans les quinze pays de l’UE (Union Européenne) ». Ces femmes viennent particulièrement des pays pauvres et dépendants. En Hollande, 80% des personnes prostituées sont d’origine étrangère, au Portugal, 50%, en Autriche, 90%.

Poulin estime qu’en dix ans, « de 1990 à 2000, 77 500 jeunes femmes étrangères ont été la proie des trafiquants.. On évalue à 145 millions les contacts sexuels rémunérés pour des revenus (...) de 7,5 milliards de dollars américains. Ces jeunes femmes, souvent des mineurs, dont le prix d’achat sur les marchés balkaniques est 500 euros (environ 600 dollars américains) subissent en moyenne de 30 à 100 contacts sexuels par jour. »

L’industrie du sexe et le développement des services (tourisme sexuel, pornographie, etc.) qui s’y rattachent ont pris une telle ampleur sur le marché international ( plus de 72 milliards de dollars en chiffre d’affaire) qu’il est permis de considérer cette industrie comme une activité économique non marginale, ayant une influence, par le flux de liquidité qu’elle génère, sur la structure même de ce marché. Les services sexuels qui y sont disponibles se divisent en plusieurs branches, reproduisant ainsi le schéma de la division internationale du travail : les personnes prostituées sont disponibles dans leur pays d’origine (c’est le cas d’une prostitution interdite dans les pays du centre, particulièrement la prostitution enfantine qui « exploite 400 000 enfants en Inde, 100 000 aux Philippines, entre 200 000 et 300 000 en Thaïlande... ») ou elles peuvent être l’objet du trafic sexuel contrôlé par le crime organisé (c’est le cas entre autres de plusieurs milliers de femmes qui s’exilent chaque année vers les pays riches).

Ce trafic touche de façon considérable les femmes des anciens pays « socialistes » de l’Europe de l’Est. Plusieurs milliers de ces femmes, trompées, manipulées, assujetties par un réseau de proxénètes, arrivent en Occident pratiquement sans aucune protection, complètement dépendantes de plusieurs proxénètes qui souvent les brutalisent et les violent impunément.

Poulin mentionne le développement même de « marchés à femmes » ( particulièrement en Bosnie et en Serbie) où des Ukrainiennes, des Moldaves, des Roumaines, des Bulgares, des Russes y sont mises aux enchères. « Déshabillées, exhibées, elles sont achetées environ 500 euros (600 dollars américains) par des souteneurs serbes qui les violent et les molestent avant de les convoyer en Albanie. Les filles passent de main en main et sont vendues plusieurs fois. » Les gains générés par ce trafic sont atterrants : « un proxénète gagne [...] plus de 24 000 dollars par mois. »

Une forme particulière de l’industrie du sexe, dont sont victimes notamment les femmes et les enfants des pays de la périphérie, est le tourisme sexuel. Plusieurs de ces pays, particulièrement ceux du sud-est asiatique et de l’Amérique latine, pour attirer les touristes, affichent parfois de manière explicite un exotisme où non seulement sont prises en compte la beauté des femmes, mais également l’accès facile aux différents services sexuels. Poulin cite un guide de voyage qui souligne « qu’il est plus facile de se procurer une jeune Thaïlandaise que d’acheter un paquet de cigarettes. »

La prostitution enfantine joue un rôle important dans le développement du tourisme sexuel. Un pays comme le Cambodge, dans lequel cette prostitution est particulièrement développée, est visité chaque année par de nombreux touristes, 65% desquels sont des hommes. Poulin remarque : « en 1998, on estimait à 200 000 environ le nombre d’Allemands qui se rendaient à l’étranger chaque année pour avoir des relations sexuelles avec des enfants, leur préférence allant souvent aux filles au début d’adolescence [...] En 2003, on évalue que 62 % des enfants prostitués costaricains ont été la proie des touristes sexuels. »

Le triomphe de la vénalité

Ces différentes formes de la prostitution obéissent à la logique du capitalisme qui, poussée jusqu’au bout, transforme en marchandises tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénables : la nature, le savoir, la culture, etc. On arrive de plus en plus à cette dernière phase de l’échange que Marx appelait la valeur vénale à sa troisième puissance, c’est-à -dire au « temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en termes d’économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché pour être appréciée à sa plus juste valeur [4]. »

Dans le cas de la prostitution, il est question précisément de la transformation du corps humain en marchandise, et, bien entendu, cette marchandisation ne se fait, comme le souligne Poulin, qu’au « prix d’une tension et d’une violence considérable. » Mais ce processus de marchandisation ne peut se faire non plus sans une certaine conception du corps de la femme et de la sexualité. Et c’est là que la pornographie, qui en elle-même constitue une industrie, joue un rôle capital. Elle codifie et normalise la violence sexuelle ; elle constitue en quelque sorte l’idéologie de l’industrie du sexe. Cette représentation de la sexualité n’est pas sans lien avec ce que Foucault appelle « une culture du sperme [5] » où la femme joue le rôle de réceptacle du plaisir de l’homme et, par ce fait même, contribue à garantir le pouvoir masculin.

La prostitution s’est transformée en industrie parce qu’elle est avant tout surdéterminée par la mondialisation capitaliste qui charrie et reproduit non seulement les inégalités sociales (en les accentuant particulièrement dans les pays dominés), mais également le machisme en réifiant le corps de la femme, le portant au marché international comme n’importe quelle marchandise. Ce qui fait la force et l’originalité de l’ouvrage de Poulin, c’est de montrer justement le lien existant entre le néolibéralisme et l’industrie de la prostitution. [as apr 22/04/2005 09:00]

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[1Professeur de sociologie, Université d’Ottawa

[2La Mondialisation des Industries du Sexe. Prostitution, pornographie, traite des femmes et des enfants, Editions L’Interligne, Ottawa, 2004

[3Lire notamment Le deuxième sexe, tome 2 de Simone de Beauvoir

[4Marx, Karl, Misère de la philosophie, Editions sociales, Paris, 1972

[5Foucault, Michel, Histoire de la sexualité. I. La volonté de savoir, Gallimard, Paris, 1976