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Haïti-Économie : À la rescousse de la gourde (2 de 2)


jeudi 6 juin 2019

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 4 juin 2019

L’instabilité de la conjoncture politique renforce les anticipations négatives de la population en général et des entrepreneurs en particulier. Étant donné que les revenus sont en Gourdes et qu’on doit acheter à l’étranger en Dollars, chaque commerçant augmente ses prix dans la perspective qu’il aura besoin de plus de Gourdes pour remplacer les marchandises qu’il vient de vendre. Ce raisonnement est aussi valable pour le distributeur de riz que pour le garagiste ou le vendeur de carburant. Un cas extrême est celui de la DIGICEL qui, tout en engrangeant des profits énormes en Gourdes en Haïti tels que mesurés par son excédent brut d’exploitation (EBITDA en anglais i.e. résultat avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissements), s’est retrouvé déficitaire l’an dernier à cause de la chute de 40% de la Gourde [1].

Dans une conjoncture où d’un côté, le procès PetroCaribe est sur toutes les lèvres tandis que le statu quo entend noyer les revendications de justice dans des élections bidon, il y a fort à parier que la Gourde va continuer de se déprécier. La dernière semaine du mois de mai 2019, un commerçant qui voulait obtenir 10 000 Dollars d’une banque de la place pour placer une commande a dû le faire au taux de 95 Gourdes et à la commune de l’Estère dans l’Artibonite il faut déjà débourser 100 Gourdes pour avoir 1 Dollar. À ce rythme, tout laisse croire que le cap des 100 Gourdes pour 1 Dollar sera franchi bientôt. Cette situation catastrophique va continuer à se répercuter sur les prix à l’importation de carburant sur le marché local. Cela avait été le cas même à un moment où le prix du carburant avait baissé sur le marché international.

Personne n’a échappé aux perturbations qui ont affecté alors la population qui refusait d’accepter l’abolition des subventions du prix du carburant. Cela a abouti à ce que l’économiste Thomas Lalime nomme « les émeutes de la dépréciation de la Gourde » [2]. La loi de la rue risque-t-elle de trancher à nouveau ? L’Association des Professionnels du Pétrole (APPE) a annoncé les couleurs dans une lettre en date du 29 Mai 2019 adressée à Ronald Décembre, Ministre des Finances. Pour l’APPE, la situation « n’a fait qu’empirer dû à l’augmentation des prix du pétrole sur le marché international et à la dépréciation continue de la Gourde  » [3]. L’APPE a expliqué que si ses membres ne sont pas payés par l’État, ces derniers ne pourront plus continuer à importer et subventionner le carburant.

Politique monétaire et politique du crédit à l’agriculture

La crise ne fait que s’aggraver et le remue-ménage au sein du système monétaire haïtien continue de profiter au Dollar. C’est le cas même si la BRH tente d’assécher les liquidités excédentaires en relevant le coefficient des réserves obligatoires sur les passifs libellés en Dollar américain tout en modifiant leur mode de constitution [4]. En février 2019, les trois principaux ratios utilisés pour mesurer la Dollarisation dans le système bancaire ne font qu’augmenter. C’est le cas avec les « actifs en devises converties », les « dépôts en devises converties en pourcentage des dépôts totaux » et le « ratio du portefeuille de prêts nets en devises converties en pourcentage des prêts nets totaux ».

L’augmentation par la BRH des réserves obligatoires à 51% sur le passif en Dollars des banques commerciales, mesure décrétée le 29 janvier 2019, a pour objectif de tenter de diminuer le crédit offert par les banques privées. Ce durcissement de la politique monétaire a été mal accueilli par l’Association Professionnelle des Banques (APB), qui s’était déjà plaint quand cette augmentation des réserves obligatoires sur le passif en Dollar des banques commerciales avait été portée à 49,5% le 4 décembre 2018. Mais avec la pratique continuelle du financement monétaire du budget, cette mesure risque de n’avoir aucun effet sur l’inflation. D’un côté, le secteur privé bloque le développement ; de l’autre, l’État et la BRH constituent des obstacles de taille.

En réalité, les besoins en Dollars de l’économie haïtienne n’ont cessé d’augmenter avec le modèle économique en vigueur qui met l’accent sur l’importation des produits alimentaires dont les prix ne font qu’augmenter sur le marché international. À cette augmentation, il faut ajouter celle du prix du pétrole [5]. Heureusement que les transferts de 3 milliards US$ en provenance de la diaspora ont empêché l’apocalypse en aidant la BRH à renflouer ses Réserves Internationales Nettes (RIN).

On ne saurait prétendre résoudre le structurel avec des approches conjoncturelles. Pour réduire le déficit commercial, il faut investir dans la production. Dans le cas d’Haïti, il faut investir dans l’agriculture pour diminuer les importations alimentaires. On donnera à la politique monétaire la dimension d’une politique du crédit à l’agriculture qui n’est actuellement qu’une quantité insignifiante de 0.13% des prêts du secteur privé bancaire. Cela prendra du temps pour donner des résultats. Au moins une année sinon deux. Mais il faut commencer par éliminer les obstacles qui font que depuis 1804 les problèmes fonciers, l’irrigation, les politiques de prix et le niveau d’éducation contribuent à la diminution de la production agricole et réduisent la sécurité alimentaire. La demande pour les produits alimentaires haïtiens est d’autant plus importante qu’elle est solvable, car soutenue par les transferts de plus de 3 milliards US$ provenant des émigrants haïtiens.

Quant aux capitaux pour investir, ils existent aussi bien dans le secteur public que secteur privé. Les banques de la place ont « des taux de rendement sur les capitaux propres de 20,5 % en 2014, 22,5 en 2015, 38,4 % en 2016, 45,7 % en 2017 et 18 % en 2018 [6]. » Des taux de rendement dont une bonne partie est imputable au marché des changes et aux bons BRH. Ces bénéfices nets réalisés par les investisseurs et actionnaires tels que présentés par la BRH dans son Rapport Statistiques et Indicateurs Financiers du Premier trimestre 2019 ne sauraient être attribués à l’aide internationale reçue par Haïti après le tremblement de terre. En effet, au cours des années précédant le séisme du 12 Janvier 2010, les banques de la place ont eu des taux de rendement annuel sur les capitaux propres de 34,1 % en 2006, 27,1% en 2007, 21,6 % en 2008, et 18,2 % en 2009.

Les enquêtes menées par DAI Global LLC [7] révèlent que les ressources d’épargne disponible (hors réserves obligatoires) en Haïti ne sont utilisées qu’à 70% par les banques sous forme de crédit. Par exemple, le crédit au secteur privé n’a été que seulement 40%, 36% et 34% de l’épargne collectée de 175 millions de Gourdes, 207 millions de Gourdes et 240 millions de Gourdes en 2015, 2016 et 2017. Ce faible financement ne permet pas de booster l’économie en général et par ricochet l’épargne globale. Remarquons que la baisse du crédit au secteur privé de 2015 à 2017 s’est accompagnée d’une croissance de plus de 100% des placements en bons BRH. Les travaux d’autres économistes tels que Kesner Pharel [8], Etzer Émile [9] arrivent aux mêmes conclusions. Pendant ce temps, sur le plan macroéconomique, depuis une quinzaine d’années, la balance des opérations courantes est dans le rouge et le déficit augmente.

Les possibilités existent pour la mise en oeuvre d’un modèle de substitution d’importations permettant de remplacer les importations de produits alimentaires en provenance de la République Dominicaine par des produits provenant des plaines haïtiennes de Léogane, de l’Arcahaie, de l’Artibonite, du Cul-de Sac, etc. Signalons que 93% des travailleurs dans les secteurs de l’agriculture et de l’élevage, dans la construction et dans le commerce en République Dominicaine sont des Haïtiens [10]. Insatisfaits des conditions de travail, les paysans haïtiens s’expatrient. Par exemple, la valeur ajoutée du secteur agricole il y a 20 ans dans l’année budgétaire 1997-1998 avait chuté de 2,5% par rapport à l’année précédente, tandis que la part de la valeur ajoutée du secteur agricole dans le produit intérieur brut alors était de 30,1%. Mais deux décennies plus tard dans l’année budgétaire 2017-2018, la valeur ajoutée du secteur agricole est supérieure de 1% par rapport à l’année antérieure, toutefois la part de la valeur ajoutée du secteur agricole dans le produit intérieur brut a diminué à 20.1%.

Perdre une bataille pour gagner une guerre

La politique monétaire de la BRH a consisté en l’utilisation de l’offre de monnaie et des taux d’intérêt pour influencer la demande de crédit et combattre l’inflation. D’où ces nombreuses actions du genre « open-market » qui ont visé essentiellement la masse monétaire. Depuis son arrivée au pouvoir en 2016, le gouvernement Jovenel Moïse est empêtré dans une multitude d’opérations visant à lutter contre la détérioration du taux de change et la hausse de l’inflation. En mars 2016, la BRH intervient par l’injection de 120 millions de Dollars. Un an plus tard, à partir de mars 2017, le même montant de 120 millions de Dollars est vendu pour l’année budgétaire afin d’améliorer l’offre de devises à travers plusieurs interventions en juin et décembre 2017. Les injections de Dollars de la BRH ont continué de plus belle en 2018. Les autorités monétaires ont procédé́ à des interventions sur le marché́ des changes à hauteur de 41,41 millions de Dollars de janvier à mars 2018 puis à des ventes nettes totalisant 59,6 millions de Dollars en septembre 2018.

La roue de la vente des devises pour tenter désespérément de contenir la dépréciation de la Gourde a continué de tourner en 2019 où les ventes de devises par la BRH ont déjà atteint le chiffre de 60,21 millions de Dollars. Malheureusement, d’autres forces qui ne sont pas pris en compte par les autorités monétaires font échec à leur politique. Avec l’annonce d’un total de 150 millions par le gouverneur Dubois, il est permis de se demander si le système bancaire haïtien ne souffre pas d’un problème d’accoutumance. Dès que les devises sont vendues par la BRH, elles disparaissaient dans les caisses des quelques grands opérateurs contrôlant le marché et la Gourde continue de se déprécier. Comme le souligne l’économiste Eliccel Paul, « Concernant la mise de Dollars sur le marché, il est à souligner que dans un système de marché oligopolistique comme celui d’Haïti, les quelques millions de Dollars injectés seront toujours capturés par les opérateurs de change, et l’on va assister malheureusement à l’effet translaté d’une telle mesure. Au lieu que les consommateurs bénéficient d’une diminution du taux de change qui résulterait d’une abondance de devises sur le marché, ce sont de préférence les opérateurs de change qui vont tirer la part du lion [11]. »

Enfin, en ce qui concerne les transferts privés, ils ne sont pas canalisés dans le financement du développement. Ce qui exigerait un autre état d’esprit de la part des dirigeants. Il est tout à fait possible d’exploiter les transferts de capitaux vers des activités de développement en recourant à des mécanismes qui ont fait leur preuve ailleurs. Par exemple, on pourrait lancer des emprunts d’État qui pourraient être placés, entre autres, sous la forme des bons de la diaspora dans le cadre d’opérations de titrisation. Cela devrait être fait selon les critères les plus rigoureux et dans la plus grande transparence. Un tel changement de cap permettrait de renverser la tendance constante à la dépréciation de la Gourde et d’engager Haïti dans le cheminement d’une monnaie forte.

* Économiste, historien

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[1Joe Brennan, “Digicel revenue falls 6% due to currency weakness”, Irish Times, February 24, 2017.

[2Thomas Lalime, « Les émeutes de la dépréciation de la Gourde », Le Nouvelliste, 23 juillet 2018.

[3Association des Professionnels du Pétrole (APPE), lettre en date du 29 Mai adressée à Ronald Décembre, Ministre des Finances, 29 Mai 2019.

[4BRH, Notes sur la politique monétaire, Port-au-Prince, Mars 2019, p. 2.

[5Ibid., p. 4.

[6Thomas Lalime, « Une politique monétaire restrictive et pénalisante ou accommodante ? », Le Nouvelliste, 6 mai 2019.

[7DAI Global LLC, Rapport sur le marché de collecte de l’épargne au niveau des banques, January 2017, p. 23.

[8Kesner Pharel, PDG Groupe Croissance, « Haïti, Défis et Opportunités », Massachussetts Institute of Technology (MIT), Cambridge, Mass, 2016.

[9Etzer Émile, Haiti a choisi de devenir un pays pauvre, Les vingt raisons qui le prouvent, Presses Université Quisqueya, 2017.

[10Jhonatan Liriano, « Haitianos son el 93% de obreros del campo », Diario Libre, 01 de febrero de 2011.

[11Eliccel PAUL, « L’inefficacité des politiques monétaires face à l’inflation galopante en Haïti », Le Nouvelliste, 20 Août 2018.