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La décapitalisation d’Haïti sous le masque du « Nord-Est open for business »


jeudi 11 avril 2019

Par Rency Inson MICHEL*

Soumis à AlterPresse le 8 avril 2019

« Le Nord-Est d’Haïti. La perle d’un monde fini : entre illusions et réalités », tel est le titre du nouvel ouvrage de l’Historien-géographe Georges Eddy LUCIEN, paru en 2018 dans les éditions L’Harmattan, à Paris, et préfacé par le professeur Roger PETIT-FRERE.

L’auteur, dans le cadre de cette étude, qui se veut descriptive et analytique, procède à l’intelligibilité du lien, qui existe entre les grandes lois du système capitaliste mondial et le Nord-Est d’Haïti, pris dans la nouvelle réalité qu’il vit au cours de cette dernière décennie, tant dans sa dimension spatiale que dans sa dimension administrative et surtout socio-économique.

En effet, le Nord-Est vit une nouvelle structuration économique, qui n’existe pas ex-nihilo.

Elle résulte d’une dynamique néo-libérale, dont les dispositifs sont mis à l’étude dans cet ouvrage de 347 pages et divisé en trois parties, dont les deux premières comportent chacune trois chapitres, et la troisième en a quatre.

La première partie de l’ouvrage a le mérite de dévoiler ce que cache le discours « Nord-Est Open for Business ».

A cet effet, au chapitre premier, l’auteur laisse voir que le Nord-Est fait objet d’un marketing territorial, orchestré par les médias, et n’est nullement anodin.

Ces médias, à travers leurs discours, fabriquent un territoire, doué de capacité d’ouverture et de compétitivité, et, par cet acte, se font complices de la mise en œuvre d’un système de production d’ordre néolibérale, où des investisseurs étrangers font leur beurre. D’ailleurs, dans le fond, le discours médiatique, qui fonde ce marketing territorial, est un puissant mécanisme de ce que l’auteur appelle la fabrication du consentement et de la soumission au service des affaires.

Le discours, que portent les médias sur le développement du Nord-Est, est mystificateur, tautologique, simpliste, dénué de scientificité. Il a la fonction de « masquer les intérêts des investisseurs, en les présentant comme ceux de l’ensemble de la population du Nord-Est », explique-t-il.

Aussi, récuse-t-il ce discours, au profit d’une démarche, dont la quête est la vérité scientifique.

Au chapitre suivant, dans un langage d’une clarté incontestable et ne charriant aucune espèce d’artificialisme, ni de prophétisme, encore moins de populisme intellectuel, le chercheur montre que ce qui se passe dans le Nord-Est est une manifestation d’une idéologie expansionniste des investisseurs occidentaux et qui s’articule avec la montée des innovations technologiques et la banalisation de la distance, qui conduisent à une restructuration de l’économie.

Cette idéologie expansionniste, inhérente à la mondialisation, se fonde principalement sur l’agriculture délocalisée et l’élargissement [géographique] de la production industrielle.

Ce qui donne lieu à une mutation dans la Division Internationale du Travail, où désormais « les pays du Sud sont spécialisés dans les produits manufacturés à faible valeur ajoutée ».

Dans le cas du Nord-Est, à la fois une production manufacturière et une agriculture délocalisée sont mises en œuvre et entraînent la décapitalisation de ce territoire.

Le troisième chapitre nous laisse comprendre que la situation susmentionnée est loin d’être un fait anhistorique.

Aussi, pour rendre compte de la genèse de cette décapitalisation du pays, en général, et du Nord-Est, en particulier, le professeur Georges Eddy LUCIEN s’évertue-t-il à décortiquer les divers modes de régimes économiques, appliqués sur ce territoire national, en remontant jusqu’au 6 décembre 1492.

En passant, d’une part, par la date de 1697, marquant le passage de la partie occidentale de l’ile sous l’autorité française ; d’autre part, par la période post-indépendance, marquée par l’embargo international et la dette de l’indépendance, sans oublier les 19 ans d’occupation américaine.

Son souci consiste à prouver que « le Nord-Est ne peut pas être un simple reflet du mode de production actuel, dans la mesure où il est aussi mémoire des modes de production antérieurs ».

La deuxième partie de l’ouvrage s’articule autour du titre : « Le Nord, la perle du monde colonisé et post-colonisé ».

Au premier chapitre, qui la constitue, l’auteur a décortiqué des données statistiques et des faits historiques, pour mettre en évidence l’essor que l’économie du Nord [d’Haïti] a connu au cours de la colonisation française.

Du même coup, il fait le point sur le lieu de lutte pour l’indépendance, que fut le Nord. Laquelle indépendance conduit Haïti à un néocolonialisme, qui se fonde sur une nouvelle forme d’exploitation, se manifestant à travers une augmentation progressive des investissements étrangers, des concessions de terres agricoles, des dépossessions de propriétés et la hausse du foncier. Il en résulte un sous-développement précoce du pays.

Dans cette même perspective, dans le cadre du second chapitre, selon la présente étude, l’occupation américaine a fabriqué un Nord-Est par l’implémentation de compagnies de pite américaines, agissant en toute impunité, en dépossédan,t notamment, les paysans de leurs propriétés. Par cette fabrication, le Nord-Est est entraîné dans un jeu de relation à haute échelle, que l’auteur a su expliciter. Une fabrication qui a duré jusqu’en 1960, avec l’apparition de la fibre synthétique.

Le chapitre, qui clôt cette deuxième partie de l’ouvrage, constitue un tableau historique et analytique de l’usine sucrière Citadelle, implantée dans le Nord [du pays], en 1970, et dont les causes du déclin sont rigoureusement étudiées par l’auteur.

Ce dernier établit, dans ce même contexte, le lien entre des stratégies des pays du Nord et la chute de la production de sucre et de sisal (une espèce d’agave) en Haïti. Déclin, qui est en concomitance avec la libéralisation du marché, à partir de 1986, et dont les conséquences sont mises en lumière.

La troisième partie est vouée à mettre en exergue les mécanismes de ce que l’auteur appelle un « glissement de fonctions » : Haïti, jadis, pays à « vocation agricole », remplit aujourd’hui des fonctions de productions manufacturières.

Aussi, l’exposé de cette partie de l’ouvrage se structure-t-il autour de trois moments, dont le premier « éclaire sur le nouveau mode de production en cours dans le Nord-Est, depuis le début du XXIe siècle ».

Dans cette visée, d’une part, l’auteur passe au crible les différentes actions d’aménagement, exécutées par l’Union européenne, et révèle leur finalité : « rendre le Nord-Est open ».

D’autre part, il étudie les éléments attractifs, dont dispose le Nord-Est. Ce sont des atouts, qui sont liés à sa réalité géographique, ainsi qu’à la structure et la disposition de la population de cette région.

Dans un deuxième temps, l’auteur « met l’emphase sur les équipements manufacturiers, récemment implantés dans le Nord-Est , » à travers le Parc industriel de Caracol et la CODEVI.

Cette dernière est la première zone franche, née en Haïti. Inaugurée le 8 avril 2003, la zone franche, dont le PDG est le dominicain Fernando Cappellan, contribue à faire du Nord-Est un prolongement de la République Dominicaine, dont le territoire est saturé.

Tout comme le parc industriel de Caracol, rigoureusement étudié dans ce volume, cette zone est concrètement le reflet du nouveau mode productif, qui se laisse observer dans le cadre du Nord-Est Open for Business.

Dans un troisième temps, pour boucler la boucle, l’auteur focalise notre attention sur l’agriculture délocalisée, comme une caractéristique du nouveau système productif du Nord-Est. Cette agriculture délocalisée se cristallise, dans la réalité, à travers l’implantation de la première zone franche agricole d’Haïti, à savoir Nourribio, par Agritans.

L’auteur fait voir tous les grands mensonges, qui entourent cette dernière, et montre qu’elle est une réalisation allogène du Nord-Est.

En effet, quoiqu’elle soit localisée en Haïti, ses véritables clients, commanditaires et décideurs se trouvent ailleurs et ne font que jouir des atouts du Nord-Est, pour maximiser leurs profits, tout en minimisant les coûts de production.

Tout compte fait, le présent volume représente, incontestablement, une véritable grille d’analyse pour tous ceux et toutes celles, qui désirent rendre compte de la réalité géoéconomique du Nord-Est contemporain.

Il se veut une lecture scientifique de la fabrication du Nord-Est open for business, tout en révélant, notamment, la vraie logique capitalistique, qui la sous-tend.

Par ailleurs, il va sans dire que cette nouvelle étude est une énorme valeur ajoutée de l’historiographie haïtienne.

Un deuxième volume, annonce l’auteur, est consacré aux paysans du Nord-Est, qui sont expropriés, à ceux qui délaissent ce territoire, aux travailleurs des parcs industriels et des plantations…

L’idée est d’approfondir davantage les dessous du Nord-Est open for Business.

* Sociologue
rencyinson@gmail.com