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Haïti-Économie : Dévaluation spectaculaire de la Gourde, ultime confirmation de la décadence de l’être haïtien … ?


mercredi 14 novembre 2018

Par Gary Olius*

Soumis à AlterPresse le 13 novembre 2018

« Y a-t-il dans ce cosmos une monnaie assez forte pour racheter ma liberté ? »
Jean-Dominique Bauby, in Le Scaphandre et le Papillon, 1997.

Considérations liminaires

Une monnaie, en plus d’être un instrument économico-financier, est un symbole révélateur de la souveraineté d’un pays. Et, à divers égards, elle peut se convertir en un véritable indicateur de la qualité de cette souveraineté, de la solidarité existant entre les citoyen(ne)s et de l’état d’âme d’une nation. Pour ne pas se confondre, sachez in limine litis qu’une monnaie nationale en difficulté, cela se porte à bout de bras par tout un peuple, comme on mobilise une famille toute entière au chevet d’un membre atteint d’une grave maladie. Avant moi, Mayer Amschel Rothschild, ancien tenancier d’une des plus puissantes dynasties bancaires dans le monde, l’avait bien remarqué lorsqu’il postulât sur la base de ses expériences personnelles : « Donne-moi le contrôle de la monnaie d’une nation et je me moque de qui fait ses lois ». C’est pour pousser un peu plus loin cette remarque d’envergure que j’ai toujours dit que la dévaluation ininterrompue de la gourde est une preuve que les haïtien(ne)s ont besoin, depuis des décennies, ce que Henry Bergson appelle un ‘supplément d’âme’ pour continuer d’exister valablement dans ce monde.

L’Haïtien , Haïti et la Gourde

En effet, les élites d’Haïti ne servent plus d’exemples depuis un certain temps et, au nom d’une caricature de démocratie (démocrature), elles se permettent de dire et de faire n’importe quoi. Elles ne s’embarrassent plus du scrupule socratique pour s’interdire d’émettre ou de diffuser des trivialités qui ne sont ni vraies ni utiles à l’intérêt commun. Et, elles se prêtent à un mimétisme dérangeant et déroutant qui les amène à admirer avec dévotion tout ce qui vient de l’étranger. L’haïtien (qui veut paraître) est tout, sauf lui-même. Tout en étant en Haïti, il se croit américain, canadien, arabe, italien, français, etc. Dans ses rêves fous, il se voit partout.

Ce dédoublement d’identité, cette tendance à adopter sans préoccupation tout ce qui vient de l’extérieur et le refus catégorique d’être lui-même lui font penser que son salut est ailleurs. Dans son propre pays, cet ‘échantillon’ d’haïtien est en transit … même quand il n’a pas les moyens d’aller nulle part. Et, cela se reflète dans son attitude par rapport à tout ce qui est national, y compris la gourde qui – pour cause - a perdu près de 35 points de sa valeur en moins de 7 ans. Sans être américain, il voit la vie en US et cette US-isation de sa mentalité lui complique l’existence, sans qu’il ne s’en rende compte. Ce désir irrésistible de fuir ou de s’affranchir de son ‘haïtianité’ devient déchirure et le laisse sans repère, ni repaire. Aussi conditionne-t-il impitoyablement ses échecs à répétition. L’haïtien US-isé trouve toujours le bon prétexte pour voir toujours en noir toute initiative haïtienne et même le fait de participer activement à la destruction de son pays ne lui inspire le moindre gène. Son inconscience est telle qu’il se met en instance de suicide sans le savoir.

La gourde, de la même manière que son environnement qu’il prend plaisir à dégrader, lui envoie des signaux alarmants. Il ne les remarque même pas. Et, c’est en grande partie ce qui explique le fait que les élites politiques et économiques d’Haïti regardent avec indifférence les dégâts que provoque une heure de pluie dans les zones défavorisées, justement parce qu’elles vivent dans les hauteurs et se croient éternellement à l’abri. Mais, elles ignorent qu’à n’importe quel moment leurs somptueuses maisons pourront être aussi transportées dans des glissements de terrain ou des coulées de boue plus spectaculaires que les larves d’un volcan ; vu que les dettes envers l’environnement, cela se paie toujours très cher et la nature ne se fatigue jamais de donner à ses bourreaux la monnaie de leur pièce. En outre, elles devraient savoir que le mépris envers sa monnaie nationale, cela peut se payer encore plus cher…

Ces propos ne sont pas pour prêcher la repentance à ces gens déjà trop endurcis dans leur impénitence, mais pour les mettre dans l’obligation de savoir que leurs actions inconsidérées ne resteront pas longtemps sans conséquence. Et, dans cet ordre d’idées, j’ose penser que ces élites auraient intérêt à se demander si elles sont collectivement capables de faire face, à court-terme, à un taux de change de 100 gourdes pour un dollar. Vous murmurez peut-être (et pas sans raison) que l’on n’en est pas très loin, mais je suis venu vous dire aussi – sans passer par la tangente - que cela provoquera un véritable désastre. Oui, une catastrophe plurielle qui n’épargnera personne ; pas même les grands profiteurs et rentiers qui se croient à jamais invulnérables.

La Gourde, de Préval à Martelly

A l’arrivée de Martelly à la présidence, la dévaluation de la gourde - qui a pu être mise sous contrôle au cours du mandat de Préval - a repris bizarrement de plus belle. J’ose dire que c’est bizarre puisqu’en ce temps-là l’Etat haïtien disposait de ressources financières très importantes provenant d’une part du programme PetroCaribe et, de l’autre, des fonds de rétrocession obtenus suite à l’annulation des dettes contractées envers le Fonds Monétaire International, la Banque Interaméricaine de Développement, la Banque Mondiale et la République Bolivarienne de Venezuela avant le séisme du 12 janvier 2010. En plus, la disponibilité de la devise américaine était considérable, étant donné (i) les aides financières gérées par les ONG au nom des victimes de ce cataclysme et (ii) la légion étrangère de la Minustah qui effectuait sur le terrain des dépenses annuelles estimées à plus de 600 millions de dollars sur un budget moyen qui avoisinait les 900 millions. Tous les observateurs avisés étaient unanimes à reconnaitre que jamais, dans l’histoire d’Haïti, on n’a eu ni autant de ressources financières dans les caisses de l’Etat ni autant de dollars américains sur le marché haïtien. Si, en dépit de tout cela, la dévaluation de la gourde avait connu ce dérapage, il y aurait lieu de croire qu’au niveau de la gestion de la finance et de l’économie nationale quelque chose ne tournait pas rond.

Haïti, étant un pays de petite taille et dotée d’une petite économie, il faut croire qu’une gestion intelligente d’une réalité aussi favorable devrait conduire indubitablement à une réévaluation de la monnaie nationale ou, tout au moins, au maintien du taux de change sous la barre des 40 gourdes pour un dollar. Bien loin de là, on a pu constater tout le contraire et, ces jours-ci, le taux de change ne fait que dérailler. Vous me direz peut-être que la baisse continue de la production y est pour beaucoup et je vous le concèderais volontiers, car c’est écrit dans les livres d’économie et c’est vrai. Toutefois, on devrait se rappeler de deux choses. D’abord, il n’était pas légalement interdit au régime de Martelly d’investir dans la relance de la production nationale et s’il ne l’avait pas fait c’était son choix. Ensuite, les revenus douaniers de l’Etat se sont basés essentiellement sur l’importation massive de biens usagées (véhicules pèpè, électroménagers pèpè, matelas pèpè, vêtements pèpè) et des produits de grande consommation ou de première nécessité (riz, haricots, cuisses de poulet ou de dinde, pieds et oreilles de porcs ou autres produits alimentaires). Le budget de l’Etat cultivait et cultive encore une assez grande dépendance par rapport à ces importations nocives pour la production nationale. Bref, l’argument de l’effet de la production sur la monnaie nationale n’est qu’un lieu commun et fait même figure, selon certains, d’une trivialité tautologique. Le fait d’investir très peu dans la production nationale, c’est un choix des dirigeants haïtiens depuis plusieurs décennies. Aussi est-il venu le temps de se demander, perplexe, pourquoi les régimes gouvernementaux (de 1990 à 2018) se sont toujours livrés à un gargarisme récurrent sur la production nationale, tout en ne faisant pas grand-chose pour la relancer ?

La Gourde et le déficit d’humanité des banquiers

Depuis le début des années 2000, j’avais attiré l’attention des autorités étatiques sur les effets dévastateurs du spread ou différentiel de changes pratiqué par les banques privées dans ce pays où il a été toujours urgent de démocratiser l’accès au crédit. Elles ont interprété mon alerte comme un simple exercice de la liberté d’expression d’un petit campagnard auquel il fallait répondre par la sourde oreille. Ce spread de change passait de 50 centimes à une gourde, les autorités restaient totalement indifférentes ; il grimpait de 1 à 1,5 gourde cela n’émouvait pas grand monde et aujourd’hui il dépasse la barre des 2 gourdes. Pendant ce temps, le spread du crédit devenait de plus en plus scandaleux : les banques privées prenaient et prennent encore en dépôt l’argent des citoyen(ne)s contre une modique rémunération annuelle de moins de 1,5% par an pour le prêter à des ayant-droits à des taux qui varient entre 26 et 40 %. La pratique de ces spreads sur les changes et sur les crédits est pour le pays une interdiction à la relance de la production, car les banques privées se complaisent dans la spéculation sur le dollar et refusent de prendre le moindre risque de financer des projets qui pourraient créer des biens et des emplois.

Sur l’aspect de la production, on est forcé de reconnaitre que la politique douanière de l’Etat, le rastafarisme des dirigeants face à l’attitude égoïste des opérateurs bancaires et le déficit de performance de la BRH en tant qu’entité régulatrice expliquent tout. Du même coup, on peut comprendre que le choix des dirigeants et des élites économiques est assez clair, il n’y a pas lieu de se perdre en conjectures. L’accélération de la dévaluation de la gourde au cours des sept (7) dernières années tiennent en grande partie aux décisions irrationnelles prises par les autorités monétaires et gouvernementales. Ci-dessous, je vais analyser trois d’entre elles.

La Gourde, … malmenée par nos complexes, nos peurs et nos décrets

En premier lieu, je considère la circulaire # 029 du 30 avril 2014, laquelle a été suivie d’une autre circulaire interprétative signée par le Premier Ministre Laurent Lamothe le 23 juillet 2014. Dans le point numéro 2 de la circulaire 029, on exige que tous les contrats locaux soient libellés et payés en gourde quelque soit la source de financement. En réalité, il n’y a rien de plus normal dans le monde la finance qu’une telle exigence et elle a été applaudie des deux mains par beaucoup d’observateurs. Mais, au-delà de cette rationalité du sens commun, c’était bien compté mal calculé pour un pays dont le budget d’investissement est financé en ce temps-là à plus de 65% par la communauté internationale. Vous vous demandez peut-être où est le problème ? Justement ce n’est pas écrit dans les livres et il faut savoir lire et interpréter tous les éléments d’une conjoncture pour le comprendre et, ce, avant même de prendre une décision conséquente à cet égard. Par exemple, on devait savoir qu’une bonne partie du financement apporté par la coopération externe servait et sert encore à acheter des biens et des services de consultation sur lesquels la DGI percevait des taxes en dollar américain, c’est-à-dire en valeur absolue la circulaire induit une diminution non négligeable des recettes publiques. La ponction pratiquée par le fisc sur cette importante enveloppe était non seulement une source importante de revenu pour l’Etat haïtien, mais aussi une façon de limiter la magnitude des montants qui retournent aux pays des donateurs à la fin de l’exécution des projets. Par le biais de la DGI, l’Etat s’assurait au moins que 20% des fonds restent au trésor public, en plus des 10% de contrepartie salariale dont bénéficient les consultants nationaux.

L’autre aspect qu’il fallait prendre en compte est qu’Haïti est un pays qui importe la totalité des équipements et des matériels qu’elle utilise et qu’un pourvoyeur rationnel de ces biens a toujours la propension d’effectuer deux manœuvres pour protéger sa marge de bénéfice ; lesquelles exercent une certaine pression sur le marché des changes. Etant donné la tendance à la dévaluation continue de la gourde, au moment de postuler pour un marché financé par la coopération externe, ce fournisseur fait une provision dans son offre financière en majorant les prix. Cette majoration doit lui permettre de faire face d’une part à l’inflation étrangère sur les biens à importer et, de l’autre, d’être en mesure d’acquérir la quantité de dollars qu’il aura besoin pour ses prochaines importations.

Réfléchissant comme s’il était seul dans le microcosme haïtien, il ne savait pas que lorsque plusieurs dizaines de fournisseurs font la même chose, cela induit une pression-ajoutée sur le taux de change. Car, à cause du fait que l’économie haïtienne est très petite, il suffit d’une augmentation de moins de 5 millions de dollars par semaine de la demande pour que cela provoque un renchérissement dudit taux. Ainsi, au moment de convertir l’argent de sa vente en billet vert, il constatait avec amertume que la provision qu’il avait faite était inappropriée. Sur la base de cette expérience, il projette de se rattraper lors de la négociation de son prochain contrat. Etant donné que tous les fournisseurs ont toujours le même reflexe en faisant face à cette incertitude, cela crée un cercle vicieux qui participe à l’accélération de la dévaluation de la monnaie nationale. Mais tous ces ajustements récurrents pour s’adapter aux impondérables du marché des changes et toute la pression-ajoutée qu’ils engendrent ont été évités avant l’émission de la circulaire 029. Voilà une réalité assez subtile que l’on ne pouvait pas appréhender avec la seule rationalité des prescrits livresques. De plus, le gouvernement Martelly-Lamothe utilisait beaucoup d’haïtiens de la diaspora et d’étrangers dans le corps de leurs conseillers. Et, comme ces gens passaient rarement leurs fins de semaine en Haïti, du fait qu’ils ne prenaient pas ce pays au sérieux et de leur comportement de flibustiers, ils se voyaient obligés d’échanger régulièrement de grandes quantités de gourdes en devises étrangères pour satisfaire leur besoin de voyager sans cesse. D’emblée, cette armada de consultants de la diaspora s’est convertie en une importation de mains-d’œuvres qui augmente aussi la pression sur le taux de change. Ce n’est pas du tout sorcier, il fallait tout simplement y penser. Mais, justement, réfléchir en profondeur avant de prendre une décision importante, c’est ce qui fait traditionnellement défaut aux dirigeants haïtiens et à leurs conseillers.

La descente aux enfers de la gourde s’est aussi accélérée avec le budget rectifié de l’exercice 2015-2016, dans lequel on a fait le choix insensé de diminuer la charge fiscale des firmes et des consultants étrangers qui opèrent en Haïti. Contre toute attente, les autorités ont décidé de faire passer le prélèvement sur les contrats avec ces personnes physiques et morales de 20 à 15%. Ce fut une logique de fou qui diminue de 5% les recettes publiques perçues sur la part du budget d’investissement financée par la communauté internationale, pendant que les consultants haïtiens – qui ont droit à un revenu représentant en moyenne moins du quart de ce que reçoivent les étrangers - acceptent de payer jusqu’à 30% de leurs revenus imposables. En valeur absolue, la DGI perd globalement un gros montant sur les contrats internationaux et cela s’en ressent sur le taux de change de deux façons. D’une part, les consultants et les firmes internationales ont en mains une grande quantité de gourdes qu’ils sont obligés d’échanger auprès des banques privées qui, à leur tour, en profitent pour faire leur chou gras. C’est d’ailleurs un des éléments qui justifient la pratique de taux discriminants par ces opérateurs (au-delà de 500 dollars, le taux est modifié et le spread bancaire augmente d’une unité monétaire supplémentaire). D’autre part, la perte la plus regrettable vient de la diminution de la capacite d’absorption de l’Etat haïtien qui constate avec impuissance qu’au terme de la durée de vie des projets, les bailleurs restent avec des montants non négligeables (en devises étrangères) dans leurs caisses ; privant ainsi la banque centrale d’une certaine marge de possibilité de reconstituer ses réserves de devises. Car, il ne faut pas oublier que pour des raisons compréhensibles, les Unités d’Exécution des projets multilatéraux budgétisent annuellement en dollar américain et dépensent en gourde. Cela génère des reliquats qui au terme de cinq (5) années deviennent un montant assez enviable.

Et, comme pour pousser l’incompréhension de la réalité financière du pays jusqu’à son extrême limite, les responsables ont pris la décision de ‘dédollariser’ sans préparation préalable l’économie, comme si la réévaluation d’une monnaie en chute libre pouvait se faire uniquement par décret ou de manière autoritaire. Des politiciens malveillants et des journalistes incultes en ont profité pour se livrer à des interprétations et à des analyses abracadabrantes qui ont contribué à générer une panique, difficilement maitrisable, des agents économiques. Ces derniers ne trouvaient pas mieux – pour conserver la valeur de leurs actifs monétaires – que d’aller se réfugier à l’ombre du billet vert. Les commerçants, en particulier, affichaient en gourde des prix qui traduisent non seulement une velléité de garder intacte leur possibilité de se réapprovisionner sur le marché international, mais aussi de conserver leur marge de profit. Cette tendance généralisée a provoqué, en moins de six (6) mois, un renchérissement de dix (10) points du taux de change. La surchauffe a été telle que les responsables se voyaient contraints de revenir sur leur décision pour éviter le pire.

La Gourde, le prix du Carburant, la presse et les politicien(ne)s à courte vue …

En dépit de tout ce qui précède, la grande menace pour la monnaie nationale reste sans conteste la montée du prix du carburant sur le marché international et l’incapacité des acteurs à s’entendre sur un certain nombre de choses qu’il ne faut jamais faire, même pour des raisons politiques. On se le rappelle, le régime de transition Privert-Charles a voulu procéder à un ajustement des prix à la pompe et il a été cueilli à froid par la classe politique haïtienne, y compris l’actuel président qui, en ce temps-là, était un simple candidat. Mais, à bien y réfléchir, cette décision – si elle était acceptée - allait se convertir en un service rendu au gouvernement qui devait prendre la relève au départ du régime susmentionné. Des politiciens, trop pressés d’arriver au pouvoir, ont fait exactement ce qu’il ne fallait pas faire, s’opposer farouchement à une initiative aussi responsable et courageuse. Et, l’ironie du sort, le cours du pétrole a dérapé depuis le début de l’année 2018 et les nouveaux dirigeants, qui participaient sans retenu au concert de critiques acerbes contre l’ajustement de prix, se sont retrouvés dans l’inconfortable situation de prendre – dans un contexte bien plus compliqué - la même décision. Leur première tentative s’était soldée par un violent soulèvement qui avait provoqué la destruction massive des propriétés de personnes innocentes qui n’avaient absolument rien à voir le monde politique. Et, depuis lors, le pouvoir et l’opposition politique sont sur la corde raide dès qu’il s’agisse d’aborder ce thème économique politisé à l’extrême.

De nos jours, les finances publiques sont au rouge vif et le gouvernement est obligé, malgré lui, de financer à hauteur de près de 2 milliards de gourdes l’approvisionnement du pays en carburant. C’est de l’argent perdu pour l’Etat, mais par contre de l’argent gagné pour une frange du secteur privé. Et, plus les jours passent, plus l’Etat se verra obligé de débourser plus d’argent et plus ce petit groupe de gens sans cœur s’enrichit. Mais l’autre aspect désagréable de la question est que les politiciens les plus violents, qui se disent toujours prêts à mettre le pays à feu et à cendres, vivent à la solde de ces personnes qui font leur beurre sur cette réalité insupportable pour le Trésor Public haïtien. L’existence même d’une telle alliance, qui bénéficie d’un grand renfort de publicité d’une bonne partie de la presse nationale, constitue un interdit strict d’ajuster le prix à la pompe, quelque soit le cours du pétrole sur le marché international.

Pendant ce temps, le déficit budgétaire se creuse dangereusement et l’Etat est de plus en plus sur-le-qui-vive. Sa marge de manouvre se réduit à une peau de chagrin et l’opposition politique en rit éperdument, comme un alcoolique qui déguste à profusion son spiritueux préféré. La presse à scandale saute au plafond puisqu’elle trouve dans cette épreuve de forces de quoi se mettre sous la dent. Malgré tout, il faut dire que d’un point de vue strictement politique, on ne saurait reprocher aux politiciens de l’opposition le droit de rendre au Président actuel la monnaie de sa pièce, étant donné que l’an dernier il ne s’embarrassait pas de patriotisme pour s’opposer à l’ajustement de prix proposé par ses prédécesseurs. Mais, est-il juste de faire payer à tout un pays les conséquences d’une mauvaise prise de position d’un individu ou d’un groupe ? Il y a fort à parier que si cet affrontement infantile et stérile perdure et que le prix du baril persiste dans sa tendance haussière pour atteindre le seuil fatidique des 100 dollars américains, le déficit public atteindra des proportions astronomiques et on aura besoin – au grand minimum – de 100 gourdes pour se procurer d’un billet. Alors, on verra que la question d’ajustement du prix à la pompe du carburant n’est pas une simple affaire gouvernementale, mais celle de toute la société haïtienne. On comprendra du même coup que ce refus catégorique de payer un peu plus à la pompe revient à accepter de dépenser une énorme quantité de gourdes, rien que pour survivre au quotidien. Du reste, il n’est pas trop tard pour comprendre qu’il y a des limites à ne pas franchir lorsqu’il s’agit de préserver les intérêts supérieurs de la nation.

Demain : la Gourde et Nous …

Vous comprenez, le poids de la monnaie nationale est intrinsèquement lié à notre courage à assumer notre responsabilité citoyenne, à ce que nous attribuons comme valeur à notre pays et à notre être haïtien. Il pâtit aussi de notre complexe d’autodénigrement et d’autodestruction. Nous ne pouvons pas prétendre travailler à l’instauration d’une monnaie qui résiste à la dévaluation en continuant à agir avec légèreté et méchanceté politique. L’état actuel de la gourde est l’image directe du manque de clairvoyance des dirigeants, de la nullité de nos législateurs, de la méchanceté des politiciens et des opérateurs bancaires, de la peur maladive des importateurs et de la tendance à la résignation du reste de la société haïtienne. Tous ces facteurs combinés contribuent à créer une mentalité défaitiste chez la grande majorité de la population et une atmosphère délétère plus propice à générer des cercles vicieux dans l’économie, en guise de cercles vertueux susceptibles de créer de la valeur pour le pays, pour nous-mêmes et pour la gourde. De toute évidence, la dévaluation préoccupante de notre monnaie ne fait que suivre le rythme de la décadence de notre conscience. Sans une révision en profondeur de notre de façon de faire et d’agir, il y a lieu de croire que le désastre n’est pas très loin. Déjà, si nous acceptons de mettre le feu à la maison, il nous est inutile de regarder ailleurs … car les voisins sont aux aguets et ne nous pardonneront jamais.

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* Économiste, spécialiste en administration publique
Contact : golius_3000@hotmail.com

Auteur de l’ouvrage : « Haïti, malade de son système financier et de sa bureaucratie fiscale »
Co-Auteur et Directeur de la publication : « Mémoire de la Gouvernance et des Politiques Economiques en Haïti (1804-2010) »

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