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Haïti-Culture : Aux champs pour Gérald Bloncourt


dimanche 4 novembre 2018

Par Louis-Philippe Dalembert*

Soumis à AlterPresse le 3 novembre 2018

Aux champs pour toi Gérald, nègre vaillant, nègre tout de bon, nègre sincère, qui sera, jusqu’au bout, resté fidèle à ton idéal de partage. De respect de l’Autre. Quel qu’il soit. D’où qu’il vienne. Merci de n’avoir jamais oublié manman Dédé, comme ton frère Tony. Même au moment de tomber sous les balles des nazis et des collabos. Merci, vieux frère, pour cette leçon de vie. Pour cette rage de vivre. Merci pour cette foi dans l’humain.

Aujourd’hui, cela aurait fait trente-deux ans jour pour jour qu’on s’est rencontrés. Jeune étudiant à Nancy, je te regardais, admiratif, t’exprimer dans les milieux militants avec la fougue d’un adolescent de soixante ans. L’éternel adolescent que tu seras resté. Heureux de m’annoncer, peu de temps après, que tu étais un jeune papa. L’adolescent en colère contre l’injustice sous toutes ses formes. Tu parlais de faire le coup de fusil à Port-au-Prince, pour nettoyer la capitale d’Haïti des dernières traces de la dictature et fonder une société nouvelle. Avec les camarades nancéiens et les frères latinos, tu évoquais cette Révolution dont tu n’as jamais cessé de rêver. Dont tu auras rêvé jusqu’au bout. Comme on rêve de décrocher une étoile. Immatérielle. Ou plus concrète, comme celles, nombreuses, qu’on trouvait au fond de nos verres de Barbancourt. Cette bouteille au goût de terre natale, que tu étais toujours prêt à partager. Avec la même générosité qu’on trouvait dans tes mots.

Trois ans après cette première rencontre, un Mur tombait du côté de Berlin. Depuis, nos chemins se sont recroisés mille fois. À Paris, avec ou sans tes femmes dont tu étais si fier. À Port-au-Prince, Luxembourg, Chaumont, et j’en passe. Je t’ai toujours entendu prononcer les mêmes mots. Avec ou sans les étoiles de Barbancourt pour les accompagner. Des mots comme camarade, par exemple. Ou encore « popé » en créole. Des mots que d’autres croyaient désuets. Passés de mode. Qui, tour à tour, me raccrochaient à l’espoir en l’humain. Ou me faisaient sourire.

Je t’ai toujours connu avec la même rage de vivre. La même colère aussi. La même envie d’abattre tous les murs qui séparent les êtres humains les uns des autres. Et ce combat, tu l’auras mené jusqu’à ton dernier souffle.

Bonne route, gran nèg.

Berlin, 3/11/2018

* Écrivain