Perspectives

Haïti-Politique : Deux mois après les dernières émeutes, la crise socio-politique perdure


jeudi 6 septembre 2018

P-au-P, 5 sept. 2018 [AlterPresse] --- Haïti n’est toujours pas arrivée à sortir de son impasse, environ deux mois après les violentes émeutes des 6, 7 et 8 juillet 2018, observe l’agence en ligne AlterPresse.

Qu’est-ce qui a changé ?

Rien n’a changé à la situation qui a constitué le contexte de ce soulèvement populaire, alors que le pays vient d’entrer dans une période, la rentrée des classes, qui, généralement, constitue un moment d’épreuve et de pression pour les chefs de famille.

Les autorités du pays ont procédé, le lundi 3 septembre 2018, au lancement de la rentrée scolaire 2018-2019, marquée par un appauvrissement des couches défavorisées.

Beaucoup d’élèves ont été incapables de se présenter en salle de classe en raison de la situation socio-économique difficile de leurs parents.

Les ménages, mêmes actifs économiquement, ont vu se fondre leur pouvoir d’achat avec la dépréciation accélérée de la gourde par rapport au dollar américain.

Il faut, à présent, 70 gourdes pour un dollar. Le taux de change serait en hausse de 50 % entre octobre 2014 et juillet 2018.

Tout de suite après les évènements, l’économiste Thomas Lalime avait estimé qu’il n’y a pas eu « des émeutes de l’essence », mais plutôt des « émeutes de la dépréciation de la gourde », dans un article publié en juillet dernier dans le quotidien Le nouvelliste et titré : « les émeutes de la dépréciation de la gourde ».

Il a assimilé cette dépréciation à une épée de Damoclès qui plane sur la tête des prochains gouvernements.

Les autorités minimisent-elles les risques d’autres émeutes en Haïti en cas d’aggravation de la situation sociale ?

Les dernières émeutes ont éclaté suite à une tentative du gouvernement, dans l’après-midi du vendredi 6 juillet 2018, d’augmenter les prix des produits pétroliers sur le marché national, conformément à un accord conclu avec le Fonds monétaire international (Fmi), en février 2018.

Suite à ces émeutes ayant provoqué un retrait de la mesure et la démission, une semaine après, du premier ministre, le docteur Jack Guy Lafontant, le Fonds monétaire international (Fmi) s’est dit favorable à une suppression progressive de la subvention des prix du carburant.

Lafontant a été remplacé par le premier ministre désigné Jean Henry Céant, le 5 août 2018.

Le pouvoir a été même contraint de faire retrait du projet de loi de finances de l’exercice fiscal 2018-2019 à hauteur de 175 milliards de gourdes (Ndlr : US $ 1.00 = 69.00 gourdes ; 1 euro = 85.00 gourdes ; 1 peso dominicain = 1.60 gourde aujourd’hui), qui prévoyait les nouveaux tarifs sur les produits pétroliers.

Tant que les inégalités sociales s’approfondissent, d’autres émeutes risquent de se reproduire dans le pays, avait alerté l’économiste Kesner Pharel, président-directeur général (Pdg) du Group Croissance.

Tout en plaidant en faveur d’un « budget de rupture » avec les pratiques traditionnelles, il a appelé à des investissements sociaux plus significatifs dans le budget national.

Le pays avait déjà connu des émeutes en avril 2008, à Port-au-Prince, à cause de la vie chère.

Ces événements d’avril 2008 ont entraîné la démission du premier ministre Jacques Édouard Alexis et son gouvernement, sous l’administration politique du président de la république d’alors, René Préval, qui, pour calmer la colère de la population, avait effectué une baisse du prix du riz.

Dans un tweet, l’économiste Eddy Labossière a également fait remarquer que, dans le projet de budget de l’exercice fiscal 2018-2019, la dette représente 14%, loin devant les fonds alloués à l’agriculture (6,5 %), l’éducation (12%) et la santé (7%).

La décision du gouvernement d’accorder la priorité au paiement de la dette constitue un crime, dénonce Labossière, estimant qu’il faut saisir les biens des dispensateurs des fonds Petro-Caribe pour payer cette dette.

Le dossier PetroCaribe

Les résultats de l’audit sur la gestion des fonds PetroCaribe seront transmis, au cours du mois de janvier 2019, au sénat de la république.

C’est ce qu’a informé la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (Csc/ca), en conférence de presse, le mardi 4 septembre 2018.

Elle a promis un audit de qualité sur la gestion des fonds PetroCaribe, en dépit des inquiétudes relatives au dossier.

La Csc/ca effectue actuellement un examen approfondi du rapport PetroCaribe, qui lui a été transféré par le sénat suite à une séance discrète tenue le 1er février 2018, par des parlementaires proches du pouvoir.

Par ailleurs, le mouvement citoyen, issu du hashtag #PetroCaribeChallenge, appelant à faire la lumière sur la dilapidation des fonds PetroCaribe continue à s’intensifier en Haïti et à l’étranger.

Il y a eu à Port-au-Prince, un sit-in devant les locaux de la Csc/ca, le vendredi 24 août 2018, deux marches respectivement le mercredi 29 août 2018 et le dimanche 2 septembre 2018, entre autres.

La ville des Cayes (Sud), les Gonaïves (Artibonite, Nord), Cap-Haitien (Nord), Petit-Goâve (Ouest) ainsi que la diaspora haïtienne ont rejoint ce mouvement débuté sur la toile pour atterrir dans la rue.

Le nouveau gouvernement pourra-t-il mieux aborder que son prédécesseur le dossier de dilapidation des fonds PetroCaribe, dans lequel sont soupçonnés d’implication plusieurs anciens hauts fonctionnaires dont des premiers ministres, ministres et directeurs généraux.

Pensera-t-il également à définir les vraies priorités du pays et prendre en compte les besoins de la majorité de la population, à travers un nouveau budget de la république, document souvent à la base des secousses sociales ?

Impasse ?

Après des péripéties apparentes, le premier ministre nommé Jean-Henry Céant a finalement effectué, le mardi 4 septembre 2018, le dépôt d’une copie de sa déclaration de politique générale au Sénat de la République, environ un mois après sa nomination.

L’Exécutif avait été accusé, par le président du sénat Joseph Lambert de bloquer le processus devant aboutir à une ratification du nouveau gouvernement.

Dans la presse, le conseiller du chef de l’État, Guichard Doré avait opposé un refus catégorique face à l’exigence du parlement de lui acheminer la liste des membres du prochain cabinet ministériel.

Jusqu’à présent, il n’y a pas encore de date fixée pour la tenue de la première séance de ratification de l’énoncé de politique générale du premier ministre nommé. [emb gp vs apr 05/09/2018 15 :05]