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Haïti-Politique : La femme de César ne doit jamais être soupçonnée - dit le vieil adage romain


mercredi 15 août 2018

Débat

Par Wesner Désir*

Soumis à AlterPresse le 13 août 2018

Si j’utilise ce titre, c’est pour exprimer le mal-être que j’éprouve depuis quelque temps. J’ai suivi à la radio avec beaucoup d’attention, mais surtout avec une profonde consternation, certaines bribes d’une conférence de presse présentée par un compatriote haïtien pour dénoncer, accuser publiquement, certaines personnalités qu’il prétend être impliquées dans des activités louches, voire criminelles.

Je connais et/ou je reconnais l’immense effort qu’un professionnel haïtien, de souche paysanne de surcroit, doit consentir pour se tailler une place au soleil de notre chère Haïti. Car point n’est besoin de convaincre qui que ce soit du fait que notre société est très loin d’être une terre d’opportunité. C’est pourquoi je prends la précaution de nuancer, au mieux de mes capacités, mes propos pour éviter de porter préjudice à qui que ce soit. Car je ne saurais en aucun cas faire de mes écrits un objet d’inquisition. Mais n’est-il pas dans le même temps de mon devoir de citoyen d’interpeler, à la manière d’Emile Zola dans l’affaire Dreyfus, la société haïtienne quant à la gravité des accusations d’escroquerie et de crime portées par un citoyen bien connu, militant des droits des victimes des coopératives et réputé proche du régime en place, contre une personnalité supposée morale, notaire public, leader politique et Premier Ministre nommé. Je dénonce l’attitude permissive de la société, la passivité et le laxisme des autorités concernées quant à l’impérieuse nécessite d’interpeler l’accusateur en question, afin de faire la lumière sur le dossier. « La justice ne vit pas de scandale, elle en meurt », dixit l’honorable magistrat Etzer Vilaire, écrivain, président de la prestigieuse cour de cassation du début des années 1930.

« Lorsque dans un peuple, la plupart sont mécontents et blasés, l’esprit civique de ce peuple est agonisant et le pays est menacé », chers amis lectrices et lecteurs, c’est une citation qui vous est plus ou moins familière, je suppose. Car je me rappelle l’avoir utilisée à maintes reprises. Néanmoins, les circonstances dans lesquelles je l’emploie aujourd’hui sont très particulières. Car je ne saurais me garder de vous avouer que, face au dernier tournant que prend la conjoncture, je me sens déprimé et blasé. Perçu comme étant fort et courageux, peut-être vous demanderiez-vous : « Qu’est ce qui pourrait m’affecter au point de me rendre déprimé et blasé ? » Je vous réponds, d’entrée de jeu, que vous avez raison. Néanmoins, témoin oculaire des événements du 6 au 8 juillet 2018, qui traduisent un état de malaise profond dans la société, je n’en reviens pas que les élites dirigeantes n’aient pas su mesurer l’ampleur de la situation et adopter les mesures et dispositions appropriées.

A quelque chose malheur est bon, dit le vieil adage. En plus d’exprimer mon mal-être suite aux événements dramatiques que je viens d’évoquer, cet exercice m’offre aussi l’occasion d’apporter un éclairage sur la notion de blasé utilisée dans l’une des citations qui servent, quelque peu de liminaire au présent texte. Pour ce faire, je me réfère à l’ouvrage de l’éminent philosophe allemand intitulé : « Les grandes villes et la vie de l’esprit, suivi de sociologie des sens » dans lequel l’auteur propose un éclairage magistral de la notion de blasé que j ai le privilège de partager avec vous.

Éclairage sur la notion de blasé

Le concept réfère à une personne dont les sensations, les émotions sont émoussées, et qui n’éprouve plus de plaisir à rien.

D’une approche lexicale à une définition scientifique

Est blasé celui dont les sens se sont émoussés à force d’être mis à contribution : le blasé n’est plus capable de rien ressentir : « de même qu’une vie de jouissance sans mesure rend blasé parce qu’elle excite les nerfs jusqu’aux réactions les plus fortes, si longtemps que finalement ils n’ont plus aucune réaction, les impressions les plus anodines comprises, provoquent des réponses violentes par leurs changements rapides et contradictoires, les bousculent si brutalement qu’ils donnent leur dernière réserve de force et que, restant dans le même milieu ou soumis aux mêmes conditions, ils n’ont pas le temps d’en rassembler une nouvelle. »

Je m’en tiens à ces définitions pour porter, dans la mesure du possible, les élites dirigeantes à remettre en cause leur mode de gouvernance qui semble se caractériser par le laisser-faire ou le mépris des couches majoritaires de la société. A savoir, les gens des classes moyennes et les couches défavorisés. Dommage tout porte à croire que ces élites ne sont pas prêtes à se départir d’avec les pratiques traditionnelles caractérisées par l’arrogance, le mépris de l’intérêt général et l’absence de solidarité à l’égard des couches défavorisées. Une situation pareille ne vise qu’à amenuiser le lien social et à saper les fondements de la société.

Voila ce qui constitue la trame de la réalité socio-économique, politique, culturelle, idéologique et institutionnelle du pays.

Les événements des 6, 7 et 8 juillet 2018, thérapie de choc ou symptôme d’un mal-être collectif

Les événements profondément dramatiques des 6,7, 8 juillet représentent, à bien des égards une véritable thérapie de choc dont les enseignements doivent porter la société en général et les couches dominantes en particulier à remettre en cause le modèle inique qui a accouché de cette société de « chen manje chen » (homo homini lupus) à laquelle on assiste tous les jours et dont les spectres hantent continuellement notre existence de peuple.

Pour établir une meilleure clarté de l’idée que je voudrais partager avec vous, permettez-moi, pour les besoins de la cause, de parodier quelque peu cette assertion tirée de l’ouvrage de l’éminent philosophe et théoricien du développement grec intitulé ¨La République¨ que je me permets de formuler ainsi » : Les gens des couches dominantes en Haïti sont semblables a de véritables prisonniers enchainés, qui ne saisissent de la société que ce qui constitue leurs menus intérêts qu’elles ne parviennent que très chichement à exploiter. Il leur faut briser leur chaine, se défaire de leur mesquinerie pathologique, pour pouvoir retrouver dans le progrès un sens indispensable à leur existence comme force sociale d’avant-garde capable de conduire véritablement la société au progrès, la modernisation et au développement. Tel est l’enjeu qui s’impose à elles toutes aujourd’hui, fin de la parodie.

Un autre regard sur la gouvernance en Haïti

« On a beau interprété le monde, maintenant il faut le transformer ». Cette approche tirée du corps de pensées marxistes vaut son pesant d’or en Haïti aujourd’hui, car nos autorités nous gavent de discours progressistes, sinon développementistes. Or, plus on en parle, plus cela va mal. Passons de la parole aux actes. Messieurs pour l’amour du ciel.

Le Président de la République, lors d’un discours fleuve prononcé à l’occasion de la remise officielle de l’ampliation de l’arrêté de nomination du premier Ministre, parlait de la raréfaction de ressources monétaires nécessaires au financement du développement national.

La question qu’il faudrait se poser est la suivante : » Est ce que les autorités en général, et le président de la République en particulier, disposent d’informations relatives à l’état financier des banques publiques (BNC, BPH). Ainsi que les sociétés d’économie mixte, telles que les Moulins d’Haïti, la Cimenterie Nationale (CINA) la NATCOM, d’autres entreprises telles que l’ONA, l’OFATMA, L’OAVCT, l’usine sucrière de Darbonne, l’Autorité aéroportuaire nationale (AAN), l’Autorité aéroportuaire nationale (APN) et les fondes de pension du secteur public. Voila autant de sources pour trouver des fonds additionnels de financement des projets de développement.

Alors, contrairement à ce qui est véhiculé comme idées reçues, les problèmes relatifs au développement du pays relèvent, en grande partie d’un appareil d’État considéré comme une vache laitière destinée presqu’exclusivement à enrichir une large frange des élites. Pour mieux comprendre cette situation, je vous présente un extrait d’une dépêche publiée le 19 septembre 1895 par le Ministre Conseiller d’Espagne d’alors accrédité à Port-au-Prince et je cite : « En Haïti, les principes moraux n’existent pas et leur absence, dans le domaine administratif, a atteint maintenant son point culminant… Personne ici, véritablement personne, que ce soit parmi les grands ou les petits, n’éprouve de honte à voler l’Etat ».

…. ¨Un pays si riche, cela fait vraiment pitié de le voir en même temps si misérable, du fait de sa funeste administration. Avec seulement un peu d’ordre et d’économie, on pourrait en faire un joyau, mais chaque jour qui passe conduit à l’amère observation que les choses y vont de mal en pis. Les gouvernements se soucient uniquement de se maintenir au pouvoir.¨, fin de citation.

Eléments pour mieux appréhender l’histoire

Loin de chercher midi à quatorze heures, les propos tirés de cette dépêche et rapportés par le professeur Damien François dans son ouvrage ¨Haïti sur les chemins du développement¨, fournissent, de manière non équivoque, des pistes d’éclairage aux uns comme aux autres pour mieux cerner les tenants et aboutissants des problèmes du développement auxquels le société haïtienne est confrontée. A plus de cent ans d’intervalles, le constat reste le même.

Peut-être auriez-vous tendance à parler de constance, non il ne s’agit pas d’une simple constance il s’agit au contraire d’invariants structurels.

Je termine le texte en essayant de fournir des éléments d’explication de cette notion qui, à bien des égards, pourrait servir de grille pour mieux comprendre la complexité du réel haïtien dans sa nature et sa portée.

Invariants structurels

Développé comme domaine de l’ingénierie du savoir, l’historien et journaliste français Jean François Kahn définit la notion d’Invariant structurel de la manière suivante : « une structure particulière qui, dans une continuité historique, contribue à fabriquer du stable avec l’évolutif, n’évolue elle-même qu’en fonction de la nécessité de protéger et de consolider cette stabilité, représente par défaut ce qui survit à tout changement et résiste aux séquences de rupture en ne modifiant sa forme que pour préserver dans son être. »

« Ce ne sont pas les mutations qui déterminent l’évolution, mais les réaménagements auto-protecteurs que ces mutations provoquent ». La notion d’invariants structurels, telle qu’elle se définit et se développe comme grille d’analyse, se doit, dans le cas d’Haïti, de porter les scientifiques sociaux et autres théoriciens du développement à aborder les problématiques de développement avec beaucoup plus de rigueur. Car très souvent, nous nous remettons aux seules libéralités des lois et des mesures administratives pour changer le cours des choses sans tenir compte des institutions antérieures qui, quoique mises à l’écart avec fracas, continuent subtilement, mais sûrement, à damer le pion à celles qui sont considérées comme nouvelles ou même à la rigueur révolutionnaires. Par exemple, le pacte colonial et le code noir, en dépit de certains progrès accusés par la société haïtienne en matière de droit et de liberté, continuent, en quelque sorte, à caractériser les rapports entre les couches dominantes et le reste du corps social. Par exemple, les trois versions du code rural (1826/1864/1964) comportent, à bien des égards certains vestiges du code noir et du pacte colonial, la question des enfants en domesticité (Restavèk) est un témoignage probant des vestiges du dispositif institutionnel politique économique pendant les périodes coloniales.

En conclusion

Vieux de plus de trente ans, le régime politique prôné par la constitution de 1987 a été l’objet de multiples soubresauts caractérisés par :

-  deux coups d’État ((1991/2004) ;
-  absence des lois d’application et de dispositif institutionnel y afférents ;
-  Irrégularité relative à la ferme garantie de l’alternance ; tenue irrégulière des élections
-  Mépris du caractère républicain de l’État marqué par l’absence de l’ensemble de l’appareil des collectivités locales ;
-  Irrespect des normes en matière de choix des candidats au poste de Président et de Premier Ministre et d’autre ;
-  Un présidentialisme anachronique ;
-  Une administration publique en proie à l’inertie, aux pratiques souvent sclérosées comme frein aux changements.

Ce cas concerne une fois au moins le Président de la République qui a été soupçonné de double nationalité.

-  Quant aux Premiers Ministres, au moins trois d’entre eux ont été soupçonnés d’avoir la double nationalité
-  Deux n’ont pas été en règle avec le fisc
-  Le dernier cas en date considéré comme un coup de massue, c’est l’accusation présumée d’escroquerie et de criminel portée contre l’actuel Premier Ministre nommé.

L’État est par nature moral, ses dignitaires doivent être absolument au-dessus de tout soupçon. En conséquence les accusations portées par le coordonnateur du CONASOVIC contre la personne du Premier Ministre nommé doivent être documentées et saisie par la justice, afin de le laver de tout soupçon, sinon constituera une nouvelle raison d’avilir l’État-nation d’Haïti qui est en proie depuis quelque temps à des cas de scandales récurrents.

Ce silence pèse très lourd, car « qui ne dit mot consent ». La société doit se départir d’avec cette pratique de « Kase fèy kouvri sa » (le laisser-faire).

Platon - dans la République op. cit. : ¨les hommes sont semblables à des prisonniers en chaine qui ne saisissent du monde ce que le soleil en projette sur leur mur, c’est-a-dire des ombres. Il nous faut briser nos chaines, fuir les apparences trompeuses pour retrouver dans la lumière la réalité qui la suscite¨.

Des partis politiques victimes d’une règlementation scélérate, destinée à les détourner de leur mission de socialisation et d’institutionnalisation véritable de la démocratie.

-  D’une société civile dégénérescente, dévoyée, instrumentalisée et incapable fondamentalement d’accompagner le pays dans sa quête de modernisation, de progrès et de développement.

J’accuse !!!

* Enseignant

 

 

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