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Des pistes de solutions stratégiques pour sauver l’agriculture d’Haïti


vendredi 20 juillet 2018

Par Jacob Eliezer Jonas Jean-François*

Soumis à AlterPresse le 19 juillet 2018

En matière de développement agricole, les Etats dignes de leur nom sont rares. Je n’en connais pas moi-même qui n’y interviennent pas pour des orientations stratégiques et opérationnelles. C’est pour vous dire que le libéralisme économique n’existe pas quand il faut promouvoir le secteur primaire.

A titre d’exemple, l’Oncle Sam est connu pour ses politiques agricoles évolutives qui associent appui au revenu des fermiers et intervention de régulation sur le marché.

Le Vieux continent, l’Europe, aussi ne cesse de manifester ses volontés par des actes afin d’infléchir le développement de leur agriculture par la fixation directe des prix, voire même l’établissement de quotas de production. Il va jusqu’à octroyer des subventions et des aides à l’installation des jeunes agriculteurs ou leur y faciliter des produits de crédit agricole.

Le pays du Soleil Levant, après sa réforme agraire de 1945, à travers ses gouvernements successifs, a soutenu le prix du riz, avec un objectif unique d’auto-approvisionnement, lors même qu’il existe une faiblesse des surfaces agricoles disponibles par habitant.

Si je considère les puissances exportatrices mondiales comme l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, ces pays vont jusqu’à disposer de structure étatique de stabilisation des prix et de commercialisation de produits agricoles, sans parler de leurs multiples interventions directes pour aider, encore une fois, les jeunes agriculteurs à s’installer et à équiper leurs exploitations.

Ainsi, il est un mensonge fort bien entretenu par les puissances qui se disent partisans de l’économie de marché, à savoir qu’ils n’interviennent pas dans le développement de leur agriculture.

Si les pays du Nord interviennent à ce rythme pour soutenir leur secteur productif, les pays du Sud, comme Haïti, doivent en faire autant, sinon plus.

Cet article n’a pas vocation à rappeler les multiples déboires de l’agriculture haïtienne ni même exposer les problèmes d’insécurité alimentaire ou de gouvernance agricole. L’idée ici est de donner des orientations stratégiques sur la manière d’accompagner le secteur primaire haïtien pour sa participation effective à la production de richesse et, du même coup, faciliter l’accès de toute la population haïtienne aux services sociaux de base.

Pour ce faire, il sera question d’abord de décider une politique de développement agricole pour le pays, étant donné qu’elles sont légions. Ensuite, en fonction de la politique, je dicterai quelques interventions directement productives qu’il faut prioriser. Enfin, je donnerai quelques pistes clés pour pérenniser les résultats de ces interventions.

Une politique de développement agricole adaptée à Haïti

En fonction des objectifs fixés pour l’agriculture en question, la politique de développement agricole à adopter doit tenir compte de la situation économique du pays.

Il est clair que Haïti vit un moment très difficile de son histoire. Pour ses 10,7 millions d’habitants, le pays n’arrive pas à produire plus de 20 millions de dollars américains de richesse.

Dans l’état actuel des choses, la seule politique agricole possible qu’un gouvernement doit adopter est de permettre à la population haïtienne en général et nos 6 millions de compatriotes vulnérables en particulier, de se prémunir contre d’éventuelles pénuries alimentaires.

A travers les multiples plans de développement du secteur primaire haïtien, il existe déjà un inventaire des potentialités de nos surfaces agricoles utilisées. On connait les disponibilités en intrants agricoles du pays. On a déjà identifié nos différentes zones agro-écologiques. On connait aussi nos capacités en production animale. Par-dessus tout, on est en mesure de quantifier les besoins alimentaires du pays.

Le gouvernement doit faire le choix de protéger son marché intérieur, lors même que dans un premier temps, le pays ne sera pas en mesure de satisfaire par elle-même la totalité de ses besoins alimentaires.

Le risque géopolitique, tant en matière de politique étrangère qu’économique, a un coût diplomatique (d’influence) trop élevé, quand un pays dépend beaucoup trop de l’étranger pour son approvisionnement alimentaire.

La mémoire collective mondiale montre que les pays qui sont arrivés à un niveau d’autosuffisance alimentaire sont ceux dont les gouvernements avaient pris des décisions politiques allant dans le sens des mesures protectionnistes.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que cette politique agricole doit s’inscrire dans une politique plus large de création de revenu pour nos paysans-agriculteurs. D’une manière pratique, je veux dire par là qu’il faut une procédure d’enregistrement des paysans-agriculteurs et que le gouvernement doit pouvoir garantir un salaire mensuel minimum à chacun d’eux, peu importe le volume de leur récole, quand récolte il y a.

Il a été démontré que la faiblesse des revenus est un facteur limitant pour le pouvoir d’achat de nos paysans-agriculteurs, quand ils veulent avoir accès aux services sociaux de base.

L’autre mal auquel cette politique agricole doit s’attaquer est la perte de compétitivité de nos exploitations qui nourrit, malheureusement, l’exode rural.

Je vous donne cette garantie. Si le gouvernement met en place les premières mesures de cette politique agricole, à savoir un salaire mensuel minimum pour les paysans-agriculteurs et l’aide financière et technique à de jeunes agriculteurs pour s’établir, l’exode rural sera freiné.

Assurément, cette politique agricole tiendra aussi compte des grands équilibres écologiques existants afin de ne pas compromettre le milieu physique de vie, qui constitue un support au développement durable de l’agriculture.

Des interventions directement productives

Il est certain que c’est le marché qui doit décider de quelle production il faut fournir. Toutefois, qui aurait cru qu’aujourd’hui, les gens utiliseraient beaucoup plus le texte pour communiquer entre eux, alors qu’ils disposent d’un téléphone portable où ils vont. C’est la même chose pour l’agriculture. En dehors des lois du marché, un gouvernement doit produire pour alimenter son peuple en quantité, puis en qualité, graduellement.

Dufumier (1996) cite comment un gouvernement, à travers sa politique agricole, doit accompagner le secteur, à travers des interventions productives.

D’abord, la politique doit être mise en œuvre par des institutions publiques et/ou parapubliques.

Ensuite, il faut mettre ces structures en place qui donnent mouvement à cette politique. Dans le cas d’Haïti, j’énumère les ministères, les caisses ou banques de crédits agricoles, les assurances, les instituts de recherche en agriculture, les services de vulgarisation, les centres (universitaires et professionnels) de formation, des centrales d’achats pour les intrants, les garages pour le stationnement, l’entretien et la réparation de machines agricoles, des structures de commercialisation de produits agricoles, des réseaux d’associations de transformation de denrées agricoles, des mécanismes de stabilisation des prix de produits agricoles, des structures de stockage, des centres d’appui aux coopératives agricoles, des services vétérinaires, des réseaux de lobbying à l’extérieur du pays, des services de statistiques agricoles, des subventions gouvernementales, des mesures de sécurisation du marché national face aux produits agricoles étrangers et des structures indépendantes d’évaluation des résultats de la mise en œuvre de la politique.

Les interventions directement productives doivent aussi avoir un regard particulier sur la manière dont il faut combattre, ralentir, limiter, voire éradiquer les déboisements incontrôlés, les phénomènes d’érosion du sol et de désertification. En outre, il s’agira aussi de contrôler la gestion et la conservation des eaux et des sols, préserver la diversité génétique des espèces, races ou variétés.

Enfin, il faut bannir les interventions étatiques par projet dans l’agriculture haïtienne, car leurs conséquences sont désastreuses. Je ne veux pas parler de ces fameux « corridors » utilisés par des bailleurs de fonds qui créent des distorsions énormes dans l’affectation des ressources par département et des querelles de compétences ou d’autorité. Sans oublier que ces projets ne cessent de rendre encore plus volumineux le service de la dette extérieure.

La pérennisation des résultats

L’un des facteurs essentiels dans la pérennisation des résultats est la bonne gouvernance étatique.

Je comprends que la bonne gouvernance est l’ensemble des mesures, des textes de loi, des organes de décision, d’information et de surveillance qui assurent le bon fonctionnement et le contrôle des activités gouvernementales.

Dès que ces conditions existent, l’Etat est en mesure, à travers ses interventions, d’apprécier et d’agir sur les conditions réelles dans lesquelles travaillent nos paysans-agriculteurs et tous les autres agents économiques susceptibles de participer au développement agricole.

L’autre aspect lié à la durabilité des résultats est le suivi et l’évaluation des performances de la politique agricole. Ceci doit définir des indicateurs de résultats par rapport aux effets des interventions sur le développement économique et social. Autrement dit, on doit pouvoir constater que les conditions de vie des ménages ruraux sont effectivement améliorées. Par exemple, il faut se demander s’ils ont accès aux infrastructures éducatives, sanitaires, à la télécommunication (routes, ports, aéroports), à l’assainissement, à l’eau potable et à une résidence décente.

C’est à un gouvernement qui aura le courage d’adopter ces réformes structurelles que reviendra le mérite de renforcer l’agriculture haïtienne et permettre au pays de cheminer vers l’autosuffisance alimentaire.

* Membre de l’association des anciens directeurs généraux de l’Institut National des Filières Agricoles (INAFA)
Ingénieur-agronome licencié
Economiste de Développement, MSc.
Doctorant en Biologie et Sciences de la Vie.

Contact : jonasii2@hotmail.com