Perspectives

Diplomatie : Les experts partagés après l’abstention d’Haïti lors du vote à l’Oea condamnant le Vénézuéla


samedi 9 juin 2018

P-au-P, 05 juin 2018 [AlterPresse] --- Les avis des experts divergent au sujet de la position abstentionniste adoptée par Haïti lors du vote du 5 juin, à l’assemblée générale de l’Organisation des États américains (Oea), condamnant le Vénézuéla.

Azad Belfort, consultant en relations internationales, et Yves Dorestal, philosophe et spécialiste de l’Amérique latine, ont émis des points de vue divergents, lors de leur participation à l’émission TiChèzBa, prévue pour être diffusée les samedi 8 et dimanche 9 juin 2018 sur la station AlterRadio 106.1 FM et en ligne (samedi : 7:00 am, 3:00 pm ; dimanche : 7:00 am, 1:00 pm, 5:00 pm).

Pour Azad Belfort, « l’abstention d’Haïti est tout-à-fait logique », alors que Yves Dorestal, professeur à l’université, critique l’irrationalité de la politique extérieure du pays.

Lors du vote de la résolution ouvrant la voie à une suspension du Vénézuéla de l’Oea, 19 pays se sont prononcés en faveur de la résolution, tandis que 4 ont voté contre. 11 pays, en majorité ceux de la communauté économique des Caraïbes (Caricom), dont Haiti, ont fait abstention.

Position sage

Belfort considère que « la position d’Haïti est sage et très diplomatique ».

Haïti pourrait difficilement s’aligner sur la position rejetant la résolution, « car il y a effectivement des problèmes là-bas », explique Belfort, soulignant des problèmes de gouvernance, des difficultés économiques et des mésententes entre le pouvoir et l’opposition.

« Mais cela ne justifie pas l’expulsion d’un pays d’une organisation internationale », dit-il. « C’est extrêmement lourd et grave de demander l’exclusion d’un pays d’une instance internationale ».

« Haïti pourra-t-elle maintenir sa stratégie d’abstention ? »

S’il est vrai qu’Haïti a fait abstention pour ne pas approuver l’expulsion du Vénézuéla de l’OEA, sans froisser les États-Unis, combien de temps cette résistance durera-t-elle ?, se demande le professeur Dorestal.

Il est certain, anticipe le philosophe, que les États-Unis reviendront à la charge, dans un contexte où le président américain Donald Trump veut imposer ses vues dans l’absolu.

« Haïti pourra-t-elle maintenir sa stratégie d’abstention ? », s’interroge Dorestal.

Dorestal rappelle qu ‘en 1962, à la conférence de Punta del Este, où Cuba a été expulsée de l’OEA, Haïti a voulu faire chanter les États-Unis en commençant par mettre en avant la souveraineté des peuples. Mais le pays, à l’époque sous la férule de François Duvalier, s’est par la suite rallié à la position américaine.

Cette semaine, l’administration de Trump, par l’organe du vice-président Mike Pence, demandait instamment à l’Oea et ses membres d’intensifier la pression sur le gouvernement du Vénézuéla, de sorte que celui-ci rétablisse l’ordre constitutionnel.

Les Etats-Unis d’Amérique ne reconnaissent pas la légitimité des élections du 20 mai 2018, qui ont permis la reconduction à la présidence de Nicolás Maduro.

Le poids de l’histoire

Les rapports historiques, très forts entre Haïti et le Vénézuéla, ainsi que l’appui substantiel, apporté, depuis 2006, par le Vénézuéla, à travers le programme Petrocaribe, auraient motivé une certaine « solidarité » (mitigée pours cause de pressions étatsuniennes), exprimée par Haïti à l’endroit du Vénézuéla.

« Vous imaginez Haïti donnant le « coup de jarnac » (coup déloyal et pernicieux) au Vénézuela, après la très longue histoire liant les deux pays, s’exclame le consultant en relations internationales.

« N’était-ce Haïti, le Vénézuéla n’existerait pas en tant que pays… », rappelle Belfort, faisant allusion à l’apport d’Haïti aux luttes de libération des pays d’Amérique latine du joug du colonialisme, notamment le Vénézuéla.

« Si Haïti avait une politique extérieure rationnelle, qui tient compte non seulement de son passé, mais aussi de ses intérêts, elle aurait eu une attitude plus solidaire vis-à-vis du Vénézuéla » en votant contre la résolution américaine, tranche Yves Dorestal. [gp apr 08/06/2018 22 :00]