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Haïti/Foot-ball : Bravo Philippe


vendredi 8 juin 2018

Par Jean-Claude Icart *

Soumis à AlterPresse

Le lundi 11 juin 2018, Philippe Vorbe sera intronisé au Temple de la renommée de la Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes (Concacaf), dans le cadre d’une réunion spéciale à Moscou, en prélude de la Coupe du monde 2018.

Ce sera probablement une façon, pour la Concacaf, de saluer le centenaire de la doyenne des équipes de football des Caraïbes, le Violette Athletic Club de Port-au-Prince, dont Philippe fut un des membres les plus illustres. Elle offrira, du même coup, aux jeunes de la région, un modèle remarquable.

Philippe a été mon condisciple au Petit Séminaire Collège Saint-Martial.

Le passage au secondaire fut l’occasion de découvrir d’autres sports, que le football, qui régnaient sans partage au primaire : basket-ball, volley-ball, athlétisme.

Philippe montrait de bonnes aptitudes pour le lancer du javelot et le volley-ball.

Nous étions en classe de 4e, quand, un jour, il m’annonça qu’il allait, désormais, se consacrer uniquement au foot-ball, car il souhaitait devenir un joueur professionnel et participer à la Coupe du monde.

J’ai pensé qu’il pouvait devenir foot-balleur professionnel, mais dans un autre pays qu’Haïti, vu les conditions matérielles locales.

Cependant, une participation d’Haïti à la Coupe du monde me paraissait utopique dans un avenir prévisible. Sa réponse : pourquoi Haïti ne pourrait-elle pas participer à la Coupe du monde ?

Je n’ai pas insisté.

À l’époque, le volley-ball était la discipline reine auprès des jeunes du secondaire à Port-au-Prince. Le foot-ball, de plus en plus investi par les membres du pouvoir en place, était quelque peu délaissé, sinon carrément snobé.

En ce temps-là, on avait, par exemple, déjà vu un potentat du régime descendre sur le terrain, pistolet au poing, ordonner à l’arbitre de siffler un penalty imaginaire, au profit de son équipe favorite qui perdait un match…. C’était un choix très courageux, un pari risqué.

J’ai continué en athlétisme (sauts et course) et parfois, quand je terminais mes entraînements, je le voyais débuter les siens avec le Violette, qui utilisait, à l’époque, le Centre sportif du Petit Séminaire Collège Saint Martial, dans le quartier de Sans-Fil.

En tournant le dos à l’athlétisme, Philippe nous priva de duels, qui auraient sûrement été épiques, avec Yves Piquion du Collège Saint-Louis de Gonzague, le meilleur lanceur de javelot de notre génération.

En classe de troisième secondaire, Philippe jouait déjà en première division et devint rapidement un joueur incontournable.

Je me rappelle qu’une fois, alors que nous marchions tranquillement dans la rue, un chauffeur de taxi arrêta son véhicule pour lui crier : « Vorbe, il faut revenir vite. Tu n’as pas joué hier et l’équipe a perdu ».

Une blessure à la cheville droite l’avait gardé hors du terrain, pendant quelques jours, et un de ses voisins me raconta que, durant cette période, il s’amusait, étendu sur son lit, à faire rebondir le ballon sur le mur de sa chambre, question de « développer » son pied gauche….

Le tournant décisif survint, alors que nous étions en seconde.

Il fut appelé en sélection nationale pour participer au championnat de la Concacaf, au Guatémala.

À l’époque, il était le deuxième plus jeune joueur à évoluer à ce niveau. Il rata un mois de cours et échoua son année scolaire.

Il avait heureusement un filet de sécurité : son père avait mis sur pied une importante compagnie de construction, qui pouvait l’engager.

On s’est perdus de vue quelque temps et j’ai quitté le pays après ma philo.

On s’est rencontrés, tout à fait par hasard, vers la fin de l’été 1968, dans un métro à New-York. Il jouait pour les New York Generals, lors des premières tentatives d’implanter le foot-ball professionnel aux États-Unis.

Il avait changé physiquement.

On sentait qu’il faisait du travail en gym, en plus des entraînements sur le terrain, et qu’il surveillait sûrement mieux son alimentation.

Son équipe mit fin à ses activités, quelques mois plus tard, et il retourna en Haïti au Violette, dont il devint, quelque temps après, le capitaine.

Six ans plus tard (Ndlr : juin 1974), c’est sur un écran que je le revis, lors de la Coupe du monde en Allemagne, avec l’équipe nationale d’Haïti.

À son premier match, il réalisa une passe lumineuse, qui permit à Emmanuel Sanon de marquer le but le plus célèbre de l’histoire du foot-ball haïtien. Dino Zoff, le portier italien, cédait après deux ans d’invincibilité (19 matches officiels) !

Ce 15 juin 1974, Philippe avait atteint les deux objectifs improbables, qu’il s’était fixés à l’adolescence.

On s’est retrouvés, quelques années plus tard, à Montréal.

Il accompagnait le Violette Athletic Club comme entraîneur, dans le cadre d’un tournoi (parmi ses joueurs, son jeune frère Charles).

Il me dit que son rêve serait de se voir confier la responsabilité de mettre sur pied une sélection des meilleurs joueurs de 10-12 ans du pays. Il estimait qu’il lui faudrait dix ans, pour mener une telle équipe à au moins un podium lors d’une Coupe du monde.

J’étais persuadé qu’il en était parfaitement capable. J’étais, cependant, tout aussi persuadé que ce rêve ne se réaliserait pas.

Il s’engagea, dans différentes causes, pour l’avancement du foot-ball haïtien.

Il devint un commentateur sportif très écouté, faisant découvrir, au grand public, les subtilités du foot-ball, permettant, au plus grand nombre, d’apprécier davantage ce sport.

J’ai eu le plaisir de le suivre, en 2006, alors qu’il était l’analyste, invité par la télévision nationale haïtienne, lors de la Coupe du monde, qui se tenait, une fois de plus, en Allemagne.

Il fut brillant dans ses interventions, mais je retiendrai surtout comment il n’a pas hésité, une seconde, à condamner sévèrement la vedette de la sélection française, Zinédine Zidane, qui, à la fin du match décisif contre l’Italie, céda à une provocation et se fit bêtement expulser, déstabilisant son équipe, qui finit par perdre. Ce n’était pas une leçon de foot-ball. C’était une leçon de vie.

En fait, la carrière de foot-balleur de ce condisciple de classe est toute une leçon de vie.

Bravo Philippe.

* Professeur, chercheur

Montréal, 1er juin 2018.