Perspectives

Haïti-Nations unies : La Minujusth reconduite dans un contexte de méfiance de l’administration Moïse / Lafontant ?


vendredi 13 avril 2018

Par : Emmanuel Marino Bruno

P-au-P, 12 avril 2018 [AlterPresse] --- Le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (Onu) vient de proroger, le 10 avril 2018, le mandat de la Mission des Nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (Minujusth), pour un an, soit jusqu’au 15 avril 2019, observe l’agence en ligne AlterPresse.

Ce prolongement survient dans un contexte de méfiance du pouvoir en place vis-à-vis de la communauté internationale, en ce qui concerne certains dossiers brûlants de l’actualité, comme celui lié au programme PetroCaribe.

Avant cette décision onusienne, le gouvernement d’Haïti avait déjà exprimé son mécontentement, le mardi 27 février 2018, à l’endroit de la cheffe de la Minujusth, l’Américaine Susan D. Page, pour son « ingérence » dans le dossier de dilapidation des fonds PetroCaribe.

Dans une note publique, Page avait simplement salué, le 25 février 2018, la nomination de juges pour instruire ce dossier, dans lequel sont soupçonnés d’implication plusieurs anciens hauts fonctionnaires d’Etat, dont des proches du pouvoir actuel.

À ce sujet, des juges ont été chargés d’instruire les plaintes, déposées par des particuliers devant le tribunal de première instance de Port-au-Prince, les 29 janvier et 20 février 2018 respectivement.

Pour l’administration politique haïtienne, la mission aurait outrepassé son mandat, à travers cette déclaration, qui traduisait, dit-elle, une « attitude partisane, nuisible à la stabilité politique et institutionnelle ».

Par conséquent, elle avait décidé de rappeler l’ambassadeur haïtien Denis Régis, accrédité auprès des Nations unies, pour protester contre les propos de la Minujusth.

La représentante spéciale de la Minujusth a été rappelée, le 2 mars 2018, par l’Onu, après un appel du président Jovenel Moïse au secrétaire général des Nations unies, le Portugais Antonio Guterres.

Pourtant, plusieurs organisations haïtiennes ont vu, dans la récente position de Page, une rupture avec des comportements partisans des missions onusiennes, qu’a connues Haïti, de 1993 à date (2018).

L’Unité de lutte contre la corruption (Ulcc) a dénoncé, dans un communiqué publié en février 2018, la corruption qui continue, selon elle, de polluer l’administration publique, en dépit de certaines actions entreprises pour la freiner.

Haïti a été classée comme le pays le plus corrompu dans la région des Caraïbes sur 180 pays, répertoriés dans le rapport 2017 sur la perception de la corruption de ¨Transparency International¨, rendu public le même mois.

La position, affichée par le gouvernement haïtien sur le dossier PetroCaribe, risque-t-elle de constituer un blocage à la mise en œuvre du mandat de la Minujusth, qui consiste, notamment, à aider au renforcement de la justice ?

Entre autres missions, la Minujusth entend contribuer au renforcement des institutions de l’état de droit, à la promotion et la protection des droits humains ainsi qu’à la professionnalisation de la Police nationale d’Haïti (Pnh).

La Minujusth dispose-t-elle des moyens nécessaires pour mener à bien sa mission ?

Serait-elle vouée à l’échec à l’instar de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haiti (Minustah), qui a passé 13 ans dans le pays sans apporter une réponse efficace à l’insécurité ?

La Minujusth et les violations des droits humains en Haïti

À part les dossiers de corruption dans l’administration publique, la Minujusth aura à faire face aux problèmes des violations des droits humains et d’insécurité en Haïti.

Dans une récente résolution, l’Onu a exhorté le gouvernement haïtien à « prendre de toute urgence » les mesures appropriées pour faire en sorte que la Police nationale d’Haïti (Pnh) et l’appareil judiciaire respectent et défendent les droits humains comme élément essentiel de la stabilité d’Haïti.

Des opérations policières meurtrières, menées à Lilavois (nord de Port-au-Prince), le jeudi 12 octobre 2017, et Gran Ravin (périphérie sud-est de la capitale), le lundi 13 novembre 2017, avaient fait au total environ une douzaine de morts.

Les policiers, impliqués dans ces massacres, n’ont, jusqu’à présent, pas été réellement sanctionnés.

Les pertes en vies humaines et les souffrances, causées par les opérations de police, menées à Lilavois et à Gran Ravin (…) entachent l’image de la force et réduisent la portée des réalisations notables, obtenues par ailleurs », avait déploré le secrétaire général de l’Onu, le Portugais António Guterres, dans un rapport rendu public le jeudi 5 avril 2018.

Ces violations de droits humains par des policiers, dont le rôle est de protéger et servir, seraient-elles un signal montrant l’inefficacité dans la professionnalisation de la Pnh, laquelle devrait être renforcée par la Minujusth, conformément à son mandat ?

De plus, les autorités judiciaires et policières haïtiennes sont dépassées par la recrudescence de l’insécurité dans le pays, notamment dans les quartiers populaires.

Elles se révèlent incapables, jusqu’à présent, d’élucider la disparition, près d’un mois après (depuis le mercredi 14 mars 2018), du photojournaliste Vladjimir Legagneur à Gran Ravin (au sud-est de la capitale).

Entre-temps, les balles de bandits armés tuent et menacent.

Un employé civil de la Police nationale d’Haïti (Pnh) a été tué par balles, dans l’après-midi du dimanche 8 avril 2018, au Bicentenaire (Boulevard Harry Truman).

Deux individus, circulant à moto ont abattu, dans la soirée du lundi 9 avril 2018, à Saint Louis du Nord (département du Nord-Ouest), une sœur du titulaire du Ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle (Menfp), Saint-Jeanne Cadet.

Des individus non identifiés ont ouvert le feu, dans la nuit du lundi 9 avril au mardi 10 avril 2018, vers 2:00 am (6:00 gmt), sur le local du Réseau national de défense des droits humains (Rnddh) à Port-au-Prince, trois jours (vendredi 6 avril 2018) après la dispersion, au siège social du Rnddh, de tracts menaçants contre l’organisme de droits humains, dont son directeur exécutif Pierre Espérance.

Les cas d’assassinats, de disparition et de menaces viendront-ils, comme tant d’autres, augmenter le nombre de dossiers similaires qui demeurent dans les tiroirs des enquêteurs, sans aboutir à un jugement ? [emb vs apr 12/04/2018 13:10]