Développement durable

La problématique du développement économique d’Haiti au regard de son extreme pauvreté


jeudi 3 mars 2005

Par Gary Olius [1]

Soumis à AlterPresse le 25 février 2005

L’extrême pauvreté, dans sa dimension monétaire, n’est qu’une des conséquences logiques d’une très faible développement économique. Pourtant, il faudrait se garder de croire que l’accession à un certain certain niveau de développement s’accompagnera automatiquement d’une réduction, dans une juste proportion, du nombre des pauvres. La raison tient au fait qu’il existe des politiques qui génèrent des résultats spectaculaires pour des couches privilégiées des populations mais qui s’avèrent paupérisantes pour les autres. La littérature économique actuelle a le vilain défaut de se focaliser sur les indicateurs de croissance sans se préoccuper des coûts sociaux de celle-ci. Souvent les économies des pays se portent mieux tandis que les conditions de vie des populations s’empirent désespérémentÂ…En fait, à quoi sert-il d’avoir 5% de croissance du PIB si le nombre de naufragés économiques dans le pays augmentent dans une proportion égale ou supérieure ? Les politiques de développement viables, en vérité, sont celles qui font justice aux populations en veillant à ne pas prioriser les mesures de l’activité économique sur celles du bien-être.

La recherche du développement, dans le contexte d’une extrême pauvreté, met souvent les décideurs devant un monstrueux dilemme. A partir d’un certain seuil, la pauvreté génère à profusion tout ce qui constitue une entrave au développement économique : l’insécurité, l’instabilité, la dégradation de l’environnement, le manque criant de ressources humaines etc. On ne peut pas lutter efficacement contre ces maux sans, en amont, mener une attaque frontale contre la pauvreté elle-même. Mais, comment vaincre durablement la pauvreté sans une politique de développement économique efficace. La monstruosité de ce dilemme est telle que les responsables se doivent de se demander s’il n’existe pas un niveau critique de pauvreté au-dessus duquel aucun développement n’est possible. Cette interrogation n’est ni pour arriver au constat de l’impossibilité où nul n’est tenu, ni pour exonérer les responsables de leur responsabilité et non plus pour condamner éternellement les pauvres dans leur extrême misère. Elle est plutôt un élément motivant pour les élites afin qu’elles ne laissent pas la situation se détériorer indéfiniment.

Réussir le développement économique dans un milieu extrêmement pauvre n’est pas exactement comme faire pousser du riz dans un désert, mais c’est une entreprise qui comporte de grandes difficultés que les décideurs ont intérêt à ne pas sous-estimer. Et, face à ces difficultés, il faut savoir faire preuve d’intelligence, de pragmatisme et de presévérance. De l’intelligence, il le faut pour différencier les interventions à courte vue (de nature palliative) de celles qui peuvent produire des effets durables. Du pragmatisme, il le faut pour faire preuve de réalisme et rejeter toute forme de patriotisme folklorique car en situation d’extrême pauvreté, un pays n’a jamais les moyens de promouvoir son propre développement économique et doit miser en partie sur une solidarité internationale agissante. Enfin, de la persévérance, il le faut pour continuer à travailler avec opiniâtreté, en dépit des critiques destructrices de ceux que les intérêts personnels ont rendu myopes, car les politiques viables ne produisent pas souvent les résultats escomptés dans l’immédiat.

Dans le contexte de pauvreté extrême, la problématique du développpement économique ne se laisse pas cerner n’importe comment. Sa plus grande difficulté tient au fait que sa compréhension requiert une certaine originalité qui ne sont pas toujours à la porté des décideurs, car elle est le résultat d’un effort soutenu de réflexion que ces derniers ne sont pas forcément disposés à faire. En matière de dévelopement, aucun individu ne peut prétendre, à lui seul, détenir la méthode ou la stratégie adéquate. C’est un puzzle qui fait intervenir tellement d’éléments qu’il faut se mettre à mille pour en dégager la solution.

Dans cette optique, ce texte n’est qu’une proposition en vue d’alimenter la réflexion des acteurs, des décideurs et de tous ceux qui sont intéressés par cette problématique. Elle part de ce postulat : la pauvreté, dans ses multiples dimensions, ne se combat qu’avec une combinaison de tout ce qu’elle contribue à détruire ou ne permet pas de construire. Ceci apparait paradoxal à première vue, mais elle est d’une troublante véracité. Par exemple, N’est-il pas vrai que la pauvreté extrème, avec son cortège d’effets néfastes, met en péril les investissements ? Pourtant c’est de l’investissement massif qu’il faut pour la combattre. D’un autre côté, le mécanisme de fonctionnement des trappes à la pauvreté peut aider à comprendre la logique qui sous-tend cet étrange postulat. Comment les paysans d’un PMA comme Haiti s’enlisent-t-ils, généralement, dans la pauvreté ? Exclus et non encadrés, ils vivent uniquement de ce que leurs lopins de terre peuvent produire. L’importance de leurs productions dépend en grande partie des aleas saisonniers et des caprices de la nature. Une insuffisance de pluie entraine irrémédiablement la perte des récoltes et pour survivre, les paysans n’ont d’autre choix que de recourir à la production du charbon de bois. Ce qui entraine le déboisement et à moyen terme l’érosion des sols. De plus, le taux de fertilité des paysans induit une croissance démographique qui augmente la pression sur les surfaces cultivables et, par conséquent, entraine la baisse continue de la production agricole. Il en résulte un affaiblissement de l’économie paysanne et l’enlisement des paysans dans un cercle vicieux de la pauvreté. Vue de cette manière, que faudrait-il faire pour sortir la paysannerie haitienne de la pauvreté ? Le postulat ci-dessus fournit un cadre de réflexion assez intéressant sur cette question. On peut examiner d’autres trappes à la pauvreté dans les milieux urbains et on pourra toujours faire le même constat.

Les bidonvilles, les mornes arides et les savannes désolées constituent des espaces de misère dépourvus de toute forme d’infrastructure. Là , il y a des gens qui survivent mais ne vivent pas, des gens qui ont une existence au sein du pays mais pas de citoyenneté. Ce sont des électeurs mais pas des gens prêts pour la démocratie. à€ eux-seuls, ils représentents plus de 70 % de la population d’Haiti et ils sont réduits à l’état de minorité par les élites politique et économique. Leur situation de dénuement extrême menace l’existence même de la nation. En signe de clairvoyance, on se doit, donc, de concevoir une stratégie de développement qui leur rendra leur dignité et leur citoyenneté perdues.

Cette stratégie de développement doit partir d’une politique systématique de dépaupérisation qui peut garantir à terme une stabilisation de notre société et met le pays sous les rails d’un processus de démocratisation réelle. Elle doit s’articuler autour de trois axes : Dépaupérisation-Stabilisation, Dépaupérisation-Démocratisation et Stabilisation-Démocratisation. Stabilisation et Démocratisation sont à prendre dans leur triple-aspect économique, politique, social. En tant que tel, la stratégie de développement se trouvera au coeur d’une problématqiue à trois dimensions, comme cela apparait dans le shéma ci-dessous :

Le lien stabilisation-dépauperisation

C’est un lien de causalité opérationnelle, en ce sens qu’une bonne politique de stabilisation doit nécessairement s’accompagner d’actions visant une diminution substantielle de la pauvreté. Il n’existe dans le monde aucun pays abritant une société ayant une proportion de plus de 50% de pauvres et qui jouit d’une stabilité socio-politique ou économique. Stabilité et pauvreté sont deux choses qui ne font pas bon ménage. Et ce n’est pas un hasard si, de nos jours, l’instabilité politique est plus criante sur le continent africain que partout ailleurs. Du reste, la relation causale entre stabilité et pauvreté suscite des débats, non sous cet aspect évoqué, mais de préférence sur le sens de la causalité. Certaines écoles de pensée affirment que c’est la pauvreté qui engendre l’instabilité, tandis que d’autres disent le contraire. Il n’y pas d’évidences empiriques permettant de trancher en faveur de l’une ou l’autre des deux affirmations opposées, mais ce qui est certain c’est qu’il y a des politiques économiques qui sont à la fois paupérisantes et de nature à alimenter les tensions entre les couches sociales, donc, susceptibles de générer de l’instabilité. Vue sous cet angle, les décideurs doivent recourir à des politiques économiques qui permettent de faire d’une pierre deux coups, c’est-à -dire de réduire la pauvreté et de faciliter une certaine détente entre les diverses composantes de la société par la réduction des inégalités.

Une politique de stabilisation priorisant l’aspect économique peut s’avérer paupérisante et peut contribuer à alimenter l’instabilité. Sans récourir à des artifices théoriques, considérant la politique de stabilisation économiqque appliquée par le gouvernement Boniface-Latortue. Les "technocrates" libéraux qui gèrent l’économie du pays se félicitent de maîtriser l’inflation, de diminuer le déficit budgétaire et de poser les bases pour un retour à la croissance économique. Mais à quel prix ? On peut constater que plusieurs milliers de gens ont perdu leurs emplois, que les démunis du pays sont livrés à eux-mêmes faute de politique sociale en leur faveur, qu’on a réduit substantiellement les dépenses sociales, que des catégories professionnelles comme les professeurs contractuels n’ont pas droit ni au bonus, ni à douze mois de salaire. On constate aussi que les impôts directs ont augmenté de manière fulgurante. Par exemple, le plus-value sur un mètre carré de biens immobiliers dans la zone métropolitaine se chiffre jusqu’à 3,450 gourdes. il faudrait avoir l’esprit d’entreprise bien enchevillé dans l’âme pour accepter de se procurer d’un espace de 10,000 mètres carrés en vue de mettre sur pied un quelconque négoce. En plus du prix d’achat, il faudra verser à la caisse de la DGI 3,450,000 gourdes. On comprend vite que de telles politiques ont pour effet désagréable de diminuer, par exemple, la demande de biens immobiliers et d’etouffer la propension à investir. De plus, la croissance économique sans création d’emplois ne peut conduire qu’à l’augmentation des inégalités dans le pays, alimenter les frustrations des laisser-pour-compte, provoquer la radicalisation des positions politiques et, à terme, l’instabilité socio-politique. Que les pseudo-technocrates le sachent, l’instabilité sociale est parfois fille d’une politique de stabilisation économique sans contenu humain.

Le lien dépauperisation-démocratisation

C’est un lien de causalité de nature tautologique et, dans un sens comme dans l’autre, il renvoie à un problème d’accessibilité. Dépaupériser c’est ouvrir les voies d’accès à l’exercice du pouvoir politique, aux espaces de création de richesse, aux facteurs de production et à la promotion sociale. C’est combattre la pauvreté monétaire, la pauvreté des conditions de vie et la pauvreté des capacités. Un vrai processus de démocratisation doit, dans sa composante politique, poser le problème de l’institutionnalisation, des formules d’accession au pouvoir et du principe d’alternance. Dans ses composantes économique et sociale, il doit résoudre les problémes relatifs à l’équité ou à l’égalité des chances et faire la promotion de la justice sociale et de l’inclusion. Le lien de cuasalité entre démocratisation et dépaupérisation est tel qu’il y a même moyen d’établir une bijection mathématique entre les divers éléments des composantes qui s’y rattachent.

La pauvreté extrême du peuple haitien est avant tout et surtout un problème de concentration des moyens, des facteurs de production et des richesses. Elle est la conséquence d’une anti-démocratie pratiquée par des élites éprises d’un modèle de société fonctionnant sur fond de monopole. On s’arrange pour que l’éducation, la formation supérieure soit l’affaire d’une minorité de la classe moyenne, laquelle se met au service d’un petit clic detenant la richesse du pays. Et, dans le milieu politique, ces deux minorités s’allient pour exercer le pouvoir contre les masses. Il en résulte une conception déformée de la chose économique nationale et l’instauration d’un pouvoir-privilège en guise d’un pouvoir-service.

Il faut démocratiser pour casser ces monopoles générateurs d’inefficience sociale, d’exclusion et d’anti-démocratie. Cette démocratisation doit être menée de pair avec une stratégie globale de dépaupérisation visant à un retour, pour les masses, à la dignité politique, sociale et économique dans un délai raisonnable. Le plan de développement approprié pour Haiti, serait celui qui permattra d’articuler harmonieusement, dépaupérisation, démocratisation et stabilisation. La pauvreté n’étant que le symptome le plus éloquent de l’anti-démocratie, il faut croire qu’une vraie politique de démocratisation permettra de la combattre durablement.

Le lien stabilisation-démocratisation

La liaison démocratisation-stabilisation se pose dans notre cadre d’analyse comme l’émanation ou la résultante d’une bonne opération réussie de dépaupérisation et de démocratisation. Telle que schématisée, cette liaison s’obtient par transitivité mathématique à partir du lien de causalité opérationnelle (dépaupérisation-stabilisation) et du lien d’essence tautologique (dépaupérisation-démocratisation). Bref, en milieu extrême pauvre, une démocratisation réussie et axée sur des actions visant la dépaupérisation finira par se traduire par une stabilisation globale de la société.

En fait, la stabilisation pour soi, comme les Nations Unies prétendent le faire ne rimera absolument à rien. Le galvaudage à la mode tend à faire croire que stabilité est égale au désarmement (armes à feu, armes de guerre) et au nom de cela la MINUSTAH vient de dépenser la rondelette somme de 550 millions de dollars. Pourtant, avec ce même montant on pourrait entreprendre des activités génératrices d’emplois productifs en faveur des couches défavorisées. Le pays manque d’infrastructures éducatives, sanitaires et agricoles, pourquoi se permet-on de dépenser autant d’argent dans des opérations cosmétiques commes celles entreprises au cours des ept derniers mois ? Les pseudo-technocrates qui nous dirigent et les experts de l’ONU savent-ils en quoi consiste une mission de stabilisation dans un pays caractérisé par de scandaleuses inégalités et une pauvreté extrême ?

Cette réflexivité stérile (stabilisation pour stabilisation) du mendat de la MINUSTAH est à l’avantage des experts internationaux qui veulent utiliser la misère du pays s’enrichir. La société haitienne, dans sa grande majorité ne gagnera absolument rien car l’approche utilisée ne permettra jamais une stabilisation réelle du pays. Il y a lieu de sortir de ce stéréotype en forçant les responsables et les élites à assumer leur responsabilité. On doit faire de son mieux pour renégocier le contenu du mendat de la mission onusienne en Haiti, en en profitant pour donner une substance à sa mission. La stabilisation devra être acceptée dans son triple aspect sociale, économique et politique et la MINUSTAH devra rendre public un plan d’actions articulé autour de ces trois facettes. Le gouvernement devra établir des indicateurs permettant de mesurer périodiquement la performance de la mission et de produire des recommandations pertinentes auprès du secrétaire général de l’ONU ou du Conseil de Sécurité. Dans cette optique, la MINUSTAH se retrouvera face à un devoir de résultats envers à la société haitienne.

Pour remettre Haiti sur les rails du développement, il ne suffit pas d’invoquer les dieux néolibéraux et appliquer les vieux clichés expérimentés en Bolivie, au Nicaragua ou en Afrique sub-saharienne. Haiti n’a su rien tirer des occupations de 1915 et de 1995, justement à cause de la persistance des occupants à administrer à l’économie du pays des formules préfabriquées. Si en 2005, on veut que les choses s’améliorent on devra sortir des sentiers battus et faire preuve d’un peu d’originalité. Et, pour ce faire, les élites du pays ne doivent plus se limiter à tirer leur épingle du jeu, mais s’évertuer à faire des propositions et à participer activement dans les prises de décisions en matière de développement. Les occupants ont leur agenda, c’est normal. Nous autres haitiens devons avoir le nôtre et celui-ci doit traduire une volonté irrépressible de sortir le pays du bourbier le plus rapidement possible. Et, c’est une preuve de patriotisme supérieur, dans cette conjoncture particulière, de chercher à trouver un juste compromis entre ce que nous voulons pour le pays et ce que veulent les occupants dans la défense de leurs intérêts. L’extrême pauvreté réduit considérablement notre marge de manoeuvre en nous privant des ressources nécessaires au développement durable du pays et ce serait suicidaire de notre part de nous replier sur nous-mêmes. C’est aussi vrai qu’en ces temps de grande détresse, nous avons l’impression d’avoir tout perdu, mais au moins, rappelons- nous qu’il nous reste la possibilité de faire preuve d’intelligence. Donc, manifestons notre intelligence en élaborant des propositions rationnelles et en oeuvrant à tue-tête pour qu’elles soient prises en compte. Les élites du pays n’ont pas droit ni à la passivité ni à la résignation et même si un quelconque plan viserait à terme leur "disparition" elles devront disparaitre en luttant et en travaillantÂ…

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[1Economiste