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Haïti : Enquête PetroCaribe, l’urgence de sortir de l’entrave politicienne …


jeudi 15 mars 2018

Par Gary Olius*

Soumis à AlterPresse le 13 mars 2018

« Il n’y a rien de durable que ce qui est fondé
sur la vérité, la justice et la vertu »
.
Antoine C. G. Jobert, in ‘Le trésor de pensées’ (1852).

S’il est vrai que le dossier PetroCaribe devrait être l’affaire de tous, il est à la fois important et nécessaire que chacun se garde d’en faire ce qu’il veut. Sinon, on aboutirait à du n’importe quoi ; ce qui serait - à tout point de vue - nuisible à la société haïtienne. On comprend aisément qu’une affaire de cette ampleur puisse induire une mutualisation d’efforts de la part de forces ou de groupes de pression internes et externes en vue d’aboutir à un dénouement juste et légal qui ferait honneur à notre pays. Malheureusement, loin de tout cela, on constate depuis un certain temps un mouvement pan-intégriste de gens qui vivent de l’usufruit de la corruption et qui prétendent s’y opposer, rien qu’en faisant du bruit dans les médias. A défaut d’une fédération pure de forces vives du pays, on peut voir sans lunettes qu’une espèce de solidarité dans le marronnage, la revanche et l’aigreur est en train de se tisser et elle mobilise tout un ensemble d’acteurs dont le but inavouable semble être de faire évoluer le traitement du dossier dans le sens de la sécurisation de leurs rentes illicites, du règlement de leurs différends ou de leurs contentieux secrets avec Monsieur X ou Madame Y.

Mais de l’autre côté de la barricade, il semble que l’on n’est pas très sûr que c’était exactement pour y répondre du tac au tac que le Président de la République avait profité de sa visite officielle à Paris pour se laisser aller à des déclarations impromptues et délibérément offensives, tout en exhibant ses muscles politiques contre les commissaires-parlementaires. Cette sortie pour le moins spectaculaire n’a eu pour effet que de compliquer encore plus le traitement de ce dossier déjà truffé d’erreurs d’entame. On doute aussi que ce soit la bonne bataille à mener, puisque la logique talioniste – œil pour œil, dent pour dent – n’est pas de mise en pareille matière. Et disons-le en toute franchise, c’est la véracité des faits que l’on est dans l’obligation d’établir sur ce grand dossier dont l’enjeu va au-delà des intérêts des protagonistes actuels, car ce sont les générations futures qui rembourseront cette dette.

De fait, des politiciens qui se réclament d’une mouvance idéologique peu attrayante, des parlementaires dont on connait bien la longueur des doigts, une Minujusth en mode trompe-l’œil, une frange en disgrâce de la société civile, un groupuscule de rentiers du secteur privé battent la grosse caisse autour du dossier Petro Caribe dans le seul but de l’instrumentaliser. La tournure que prend la chose devient très inquiétante et rend perplexe, si l’on considère que toutes ces catégories d’acteurs ont en commun quelque chose à dissimuler, un mauvais acte à biffer dans l’opinion publique ou une vengeance à prendre contre des adversaires d’antan. Le caractère ‘scandalogène’ de l’affaire PetroCaribe est d’une utilité politique telle que la société haïtienne aurait intérêt à y aller le plus légalement possible. Sinon, cette affaire risque d’être totalement récupérée et utilisée comme un écran de fumée par plus d’uns pour cacher des vérités que la société haïtienne est en droit de connaitre.

Ce n’est pas tordre le coup à l’histoire ou à une actualité désagréable que de se rappeler que l’opposition politique d’aujourd’hui était la principale partie prenante des pouvoirs d’hier (2008- 2017) qui se donnaient à cœur joie dans les ressources financières de PetroCaribe. Des sénateurs (anciens et actuels), des députés et d’anciens ministres se sont enrichis impunément et font jusqu’à présent l’étalage de leur opulence. Des dirigeants d’une certaine société civile tonitruante, s’autoproclamant championne de l’intégrité, recevaient en catimini des chèques du Bmpad. Tout récemment, la Minujusth ne trouvait pas mieux pour s’exonérer de sa part de responsabilité morale dans le double scandale sexuel et humanitaire de l’Oxfam que de profiter du déroulement tranquille de l’assise de la Caricom à Port-au-Prince pour lancer un pavée dans la marre en mélangeant, contre tout scrupule diplomatique, Petro Caribe et meurtres de Gran Ravin en une solution détonante susceptible d’amplifier la pagaille existant dans le milieu politique. Et, les maîtres incontestés du secteur privé, grands bénéficiaires depuis 2009 d’accords de partenariat juteux et de contrats sous-exécutés ou surfacturés, versent des larmes de crocodiles devant les caméscopes et aux micros de médias qu’ils arrosent abondamment de leurs rentes petro-caribéennes. Vous comprenez ? Tout ce chassé-croisé est en passe de prendre l’allure d’un ‘interdit de voir clair’ dans cette affaire qui est d’une importance capitale pour toute la société haïtienne.

Je crois qu’il y aura beaucoup à faire pour que l’utilisation très inefficiente des ressources émanant du fonds PetroCaribe n’entre pas dans la longue tradition haïtienne des opportunités gaspillées et perdues. Déjà, elle l’est par les mauvais choix déjà effectués par (Préval, Martelly et Privert) et les gaspillages qui en découlent, mais elle risque de l’être doublement par l’instrumentalisation politique qui en est faite et l’indexation définitive de soi-disant vrais coupables, comme si le procès avait déjà eu lieu. Et, comme si, les voleurs de grand chemin qui n’avaient pas leurs noms dans le ‘rapport’ et leurs photos exhibées dans les sit-in auraient déjà reçu une absolution sans appel et se retrouveraient à jamais nettoyés de tout goudron petro-caribéen. Et pourtant, dans le traitement de ce grand dossier, j’ose dire que nous ne sommes même pas à la case-départ. Je persiste et signe, car on ne saurait se laisser conditionner par les cris stridents des dénonciateurs déguisés, sous le fallacieux prétexte qu’ils ont eu le courage de dénoncer publiquement les actes délictueux. Ce serait oublier que bien souvent, ce qu’on appelle courage n’est que l’audace calculée d’un voleur qui crie ‘Ô voleur’ dans l’indicible dessein de faciliter sa fuite.

Le dossier PetroCaribe étant ce qu’il est et son traitement si volontairement galvaudé, il y a lieu de repartir à zéro. L’exigence de bien faire et de n’épargner aucun coupable justifie un changement d’approche et de méthodologie. Faire l’économie de cette reprise systématique c’est continuer à s’enfoncer dans la multiplication de paradoxes, dans la confusion et dans l’instrumentalisation à outrance de cette grande affaire. Ce qui ne serait profitable qu’aux corrompus, aux corrupteurs et à leurs alliés. Pour s’en convaincre, il faudrait s’interroger sur la velléité profonde de ceux qui veulent confondre vitesse et précipitation. Ne seront-ils pas les grands bénéficiaires d’un éventuel procès bâclé ? A bien y réfléchir, il s’est passé tellement de choses suspectes dans le traitement du dossier PetroCaribe que l’on est en droit de questionner le semblant de détermination et l’excès de zèle de certains groupuscules bien connus pour leur manque d’éthique.

Dans la kyrielle de ces choses suspectes, il serait bon que la societe sache si veritablement un parlement formé ‘d’hommes d’argent’, qui réclament toujours à cors et à cris des postes ministériels sous prétexte de ‘partage de responsabilités’, peut se déclarer d’entrée de jeu sans responsabilité ou innocent dans le détournement présumé des ressources financières émanées de l’accord PetroCaribe. Le vocable de ‘partage de responsabilités’ ne saurait s’arrêter à la pas-porte de l’obligation de reddition de compte. D’ailleurs, ce serait très irresponsable de la part du corps social haïtien d’oser croire que l’innocence de quelqu’un dans une affaire aussi louche puisse se mesurer à l’aune de la ferveur et de l’égosillement avec lesquels il pointe du doigt des présumés coupables. Dans le traitement du dossier PetroCaribe, il y aurait même lieu d’éviter ce que l’on appelle ‘effet du pet silencieux et malodorant’, une manifestation naturelle d’un phénomène qui fait que le pétomane invétéré ou le pratiquant du ‘crepitus ventri’ s’empresse toujours d’être le premier à se boucher le nez et à dénoncer la pestilence des pets qu’il a lui-même lâchés.

A côté de tout cela, la société aurait intérêt à faire fi de certains paradoxes de la législation haïtienne pour pouvoir accéder à la plénitude de la vérité sur l’affaire Petro Caribe. L’un d’entre eux est le fait que la constitution haïtienne attribue le statut de mineur à tous les Présidents de la République et les place d’emblée au-dessus de tout soupçon dans les gaspillages avérés et le détournement présumé des fonds Petro Caribe. Et, de jure, tout se passe comme si Préval et Martelly seraient deux enfants de chœur dont l’innocence à priori est divinement garantie.

Rendez-moi naïf ou idiot légalement, tous les signaux envoyés par ces deux personnages laissent penser le contraire. D’ailleurs, Michel Martelly et René Préval savaient convoquer des ministres au Palais avec sceau et papier en-tête en mains dans l’unique but de faire approuver, sur le tas, des dossiers et court-circuiter ainsi toute forme d’évaluation ex-ante par des techniciens préposés. Comment prétendre réaliser une enquête sérieuse sur la gestion de ces fonds en refusant de questionner les avoirs de ces soi-disant mineurs ? D’ailleurs n’est-ce pas Martelly qui a avoué publiquement qu’il y a eu vol et gaspillage dans la gestion des fonds Petro Caribe ? C’est dire qu’il en sait plus que quelque chose…

Fort de toutes ces considérations et conscient du fait qu’il ne saurait y avoir de jeu là où il y a de sérieux enjeux, je suis d’avis que l’on externalise l’enquête sur le dossier Petro Caribe, en mettant en place une commission multilatérale d’investigation composée d’expert(e)s désigné(e)s – autant que faire se peut - par l’Onu, la Banque mondiale (Bm), la Banque interaméricaine de développement (Bid), l’Union européenne (ue), le Fonds monétaire international (Fmi) et l’Etat Vénézuélien. Ces commissionnaires devraient être en mesure d’interroger tous les acteurs impliqués, sous une forme ou sous une autre, dans la gestion des fonds. Les parlementaires des commissions de finances, les ministres, les chefs de gouvernement qui se sont succédés de janvier 2008 à février 2017, les membres des commissions Latortue et Beauplan devront être intégralement interrogés, ainsi que les anciens conseillers de Préval, de Martelly et de Privert. Toutes les organisations de la société civile et les partis politiques qui ont bénéficié de subventions publiques, de même que toutes les firmes privées bénéficiaires de contrats devront être l’objet de cette enquête experte et systématique. Le rapport y afférent devra être remis à la justice haïtienne pour les suites nécessaires.

Une fois le dossier initié de cette manière, je doute fort qu’un super-parlementaire, un premier ministre ou même un président puisse dévier ou arrêter son cours, sans s’exposer à la foudre de la communauté internationale et des forces vives de la société haïtienne. Pour cela, j’oserais même dire que c’est à cette seule condition que l’on pourra établir la vérité des faits sur le dossier PetroCaribe et aboutir à des conclusions viables, convaincantes et durables qui seront fondées sur une base radicalement différente de la politique politicienne. Car, en matière d’enquête et de justice, seule la vérité rationnellement inattaquable a un pesant d’or,… tout le reste est folklore sans valeur.

*Économiste, spécialiste en administration publique