Documents

Être féministe aujourd’hui en Haïti


jeudi 8 mars 2018

Par Ricarson Dorcé*

Soumis à AlterPresse le 8 mars 2018

Depuis déjà un bon nombre d’années, je m’intéresse à cette importante lutte contre l’ordre socio-sexuel traditionnel qui infériorise la femme. Cet intérêt m’amène à étudier plusieurs courants féministes, influencés par des conceptions diverses, libérales, socialistes, marxistes, religieuses, etc. C’est dans cette logique que je me mets à réfléchir sur le sens de la date du 8 mars décrété Journée mondiale des femmes. S’il est vrai que les agressions multiples que subissent les femmes, leur situation économique difficile, les inégalités qui les affectent, les préjugés envers les minorités sexuelles féminines, le patriarcat, l’idéologie machiste et le langage sexiste ne sont plus à démontrer et, du coup, constituent des entraves aux droits des femmes, notamment dans le contexte haïtien, ma démarche dans cet article ne sera pas réduite à un discours victimaire. Autrement dit, pour moi, la date du 8 mars se justifierait à condition d’en faire une journée d’émancipation, de responsabilité, d’optimisme, de courage et de manifestation de l’identité féministe.

Le discours pessimiste, misérabiliste et insignifiant n’a pas d’avenir. La Journée mondiale des femmes devrait refléter l’image de nos femmes leaders qui ont remis et continuent de remettre en question la condition féminine haïtienne traditionnellement inégalitaire, l’État capitaliste et les pratiques religieuses qui structurent la domination masculine. Le discours de responsabilité est le discours capable d’encourager les initiatives visant à mettre en valeur le potentiel féminin en vue d’une société juste, libre et prospère. L’histoire de nos femmes qui s’adonnent à des combats pour la dignité, la liberté, la démocratie, mais également pour rendre effectifs leurs droits politiques méritent d’être visible à travers des discours critiques, des projets d’émancipation sociale et des pratiques révolutionnaires.

Le sens de la lutte féministe

La lutte en faveur des droits des femmes a encore tout son sens aujourd’hui en Haïti. En effet, les discriminations sexuelles et l’absence d’équité de genre battent encore leur plein. Certains malheureusement pensent aujourd’hui encore que les femmes sont là pour nettoyer la maison, préparer la nourriture et faire la lessive. D’autres estiment que certaines femmes sont trop influentes, par exemple dans le champ politique, et que ce serait bien qu’elles consacrent suffisamment de temps à leurs enfants. Il y a de plus en plus une violence antiféministe, donc une violence systémique contre les femmes. Cette violence se manifeste sous plusieurs formes : inégalités fondées sur le sexe, marginalisation, déni des droits et d’autonomie des femmes, violences de nature physique ou symbolique. Il suffit de regarder les publicités à la télé, de voir comment les femmes sont représentées dans les médias sociaux, dans les meringues carnavalesques. Il suffit de prendre connaissance des statistiques sur le nombre de femmes qui sont violées, violentées, agressées de temps à autre. Il suffit d’observer les sphères de décision : les femmes sont sous-représentées. Au parlement haïtien, on compte seulement 4 femmes (…). Chez nous, il y a des hommes d’État qui dénigrent les femmes. Et, il y a de plus en plus une forme de banalisation de ces actes sexistes : les agresseurs sont plutôt glorifiés. Les formes de violence auxquelles font face les femmes restent souvent impunies. Donc, il y a plusieurs raisons d’être féministe aujourd’hui en Haïti. Les politiques sexistes doivent être combattues. Les discours féministes critiques pourraient servir à dénoncer les propos sexistes, le harcèlement sexuel dans les milieux universitaires et tous les actes capables de déformer l’image des femmes, mais sans pour autant adopter une posture victimaire.

Par ailleurs, nous devons toujours avoir à l’œil le système néolibéral. On ne saurait nier sa forte contribution à la généralisation de la violence faite aux femmes et à l’anti-féminisme. Le système néolibéral est à la base d’assassinat de rêves de plusieurs femmes à travers le monde, notamment en Haïti. Il n’y a pas que les femmes. D’autres groupes sociaux discriminés sont concernés par cette contrainte systémique. Par exemple en Haïti, le néolibéralisme a tout fait pour étouffer les efforts d’émancipation de la classe paysanne. Ceci étant dit, les injustices liées aux mécanismes néolibéraux ne sont pas réduites seulement à la question de genre. Il y en a qui portent sur l’origine sociale, la couleur de la peau, le lieu de naissance, etc. Dans “Les possibles du féminisme. « Agir sans nous »”, publié en 2016 à Montréal aux Éditions du Remue-ménage, la professeure Diane Lamoureux invite à nommer les autres aspects liés à l’inégalité se manifestant dans le système social dominant pour pouvoir concrétiser le projet féministe : « C’est pourquoi se limiter à prôner l’égalité entre les femmes et les hommes sans tenir compte des autres composantes de l’inégalité présente dans notre société ne conduira au mieux qu’à une certaine diversification des élites et au pire à l’exploitation de certaines femmes par d’autres femmes ». D’où l’importance de créer des ilôts de solidarités, notamment avec des hommes féministes conscients de la violence néolibérale. Les féministes doivent être donc dans une logique de combat continu, de rapprochement et de quête de solidarités pour que l’égalité entre les hommes et les femmes soit réelle et effective.

Pourquoi inclure les hommes dans les luttes féministes ?

Pour un véritable féminisme prenant en compte des pratiques d’alliance, il faut inclure les hommes dans les luttes féministes. Ce processus d’inclusion devrait réussir à porter son attention sur les hommes qui n’expriment pas forcément leur féminisme comme un outil de résistance, mais surtout comme une certitude. Cette dynamique aurait pour vertu de favoriser la prise de conscience nette des droits des femmes par des hommes en Haïti. Les hommes peuvent se mettre avec les femmes dans cette lutte contre les préjugés sexistes et toutes les formes d’exploitation, pour l’équité salariale, pour l’intégration durable des femmes au marché de l’emploi, dans les structures politiques du pays, dans les médias, dans les espaces de pouvoir traditionnellement masculins. Il faut inclure les hommes dans les luttes féministes pour les inviter à critiquer toutes formes de privilèges liés au sexe masculin. Toutefois, la place à accorder aux hommes dits pro-féministes ne doit pas être interprétée comme une invitation faite aux hommes pour qu’ils puissent prendre le contrôle de la lutte des femmes ou mener le combat à leur place, mais elle doit plutôt être perçue comme un signe encourageant les hommes à lutter sans cesse contre les pratiques des hommes anti-féministes, à défaire leur position hégémonique et à dénoncer les avantages individuels acquis sur base de sexe masculin.

Il faut inclure les hommes dans les débats féministes autour de la question de l’avortement, des difficultés qui affectent les femmes paysannes, de la féminisation de la pauvreté, de la place des femmes dans l’espace public. Je ne parle pas d’une place symbolique, mais celle réelle et effective pour que le sexe féminin s’épanouisse. Il faut inclure les hommes dans les débats féministes, mais il faut garantir l’accès équitable à la parole afin que les femmes en alternance avec les hommes puissent transmettre en bonne et due forme leurs points de vue. Parfois, la dynamique des débats est un outil important pour comprendre l’essentiel sur les enjeux de genre. Cela peut être un véritable espace de multiplication d’inégalités de genre. Par exemple, quand dans des contextes de débats, les hommes coupent la parole aux femmes pour réduire arbitrairement la durée de la causerie, définissent et orientent à eux-seuls les sujets de conversation, c’est le signe d’un milieu social mettant en valeur la domination masculine. Les travaux de Madame Typhaine Leclerc portant sur « Le partage de la parole entre les hommes et les femmes dans les groupes militants mixtes » sont très inspirants en ce sens. Il faut toujours s’indigner contre cette forme de domination. C’est dans cette logique que différentes mesures sont souvent prises au sein de certains cercles féministes pour remédier à l’inégalité du partage de la parole entre les hommes et les femmes. Ces mesures ne réussissent pas encore à tout remettre en question, mais elles ont quand même le mérite de soulever la question du genre en situation de débats. Dans ce contexte, les femmes doivent avoir non seulement droit à la parole, mais elles doivent être également écoutées. Les hommes doivent éviter d’afficher une attitude « paternaliste » dans la dynamique de débats féministes.

Il faut inclure les hommes dans les débats féministes pour déconstruire la conception laissant comprendre que le féminisme exprime la position des femmes contre les hommes. La société haïtienne conserve encore certaines traces communautaires. Le mouvement féministe haïtien doit prendre en considération cet aspect. Il devrait s’inscrire dans une logique communautaire. La spécialiste féministe bolivienne Paredes Julieta a réfléchi sur le féminisme communautaire : « [...] Nous ne voulons pas nous penser par rapport aux hommes, mais nous penser femmes et hommes en rapport à la communauté ». Dans son texte « Hilando fino desde el feminismo comunitario », elle considère le féminisme communautaire comme une réponse efficace à la situation difficile de la planète. Selon la spécialiste, cette forme de féminisme inclut les hommes : « Notre féminisme cherche à comprendre nos peuples à travers nos corps, cherche avec les hommes de nos peuples et de nos communautés le bien-vivre en communautés avec l’humanité et avec la nature [...] Comme c’est une proposition pour toute la communauté et pour tout notre peuple, elle montre aussi le chemin de l’alliance avec d’autres femmes non féministes et avec les hommes qui désirent aussi ces révolutions ».

Les hommes doivent adhérer au combat pour l’émancipation de la femme, car le féminisme par essence ne leur est pas hostile : c’est un projet qui vise l’émancipation de la société tout entière. Il faut inclure les hommes, les groupes sociaux défavorisés, la classe paysanne dans les débats féministes, car le féminisme (notamment dans le contexte haïtien) suppose un certain niveau d’ouverture, de tolérance, d’attention et d’humilité. Ce serait tout le sens de la Journée mondiale des femmes en Haïti. Autrement dit, les pratiques de sectarisme pourraient constituer de véritables blocages au développement du mouvement féministe.

* Doctorant en ethnologie et patrimoine
Université Laval, Québec, Canada
dorce.ricarson.1@ulaval.ca