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Haïti-Séisme : Huitième commémoration du 12 janvier, entre l’irresponsabilité et l’insouciance


samedi 13 janvier 2018

Par Anthony Brice*

Soumis à AlterPresse le 11 janvier 2018

Le concept d’irresponsabilité de l’Etat retenu dans cet article se rapporte à toute rupture ou inertie dans le rôle de garant des droits fondamentaux de sa part qui contribuent à la possibilité pour chaque personne de jouir d’une certaine qualité de vie dans une communauté politique.

De ce fait, à l’occasion de la commémoration de la catastrophe funeste du 12 janvier 2010, qui par sa vocation macabre fit périr de nombreux fils et filles de la nation, il nous incombe non seulement de saluer leur mémoire mais aussi de pointer du doigt certaines bavures dont nous devrons nous défaire pour ne pas compromettre l’avenir des jeunes générations et les condamner de ce fait à revivre ce méchant destin.

Oswald Durand disait dans Pantoum triste : « Tous les enfants vont-ils donc mourir ? » Il aurait dit de même s’il était présent quelques jours avant le 12 janvier 2010, vu que la catastrophe était déjà annoncée, sauf que l’Etat avait toujours été irresponsable à cet effet. C’est ce que nous allons montrer dans les lignes qui suivent.

Le problème de la mauvaise distribution de la population sur le territoire national

Les causes de la mauvaise distribution de la population sur le territoire national sont liées à des mesures qui sont de nature économique et, d’ailleurs, c’est à partir de là qu’il faut saisir l’irresponsabilité de l’Etat.

En premier lieu, il faut dire que l’ouverture de l’économie nationale vers le commerce et l’importation s’est accompagnée d’un abandon historique de l’Etat haïtien du secteur agricole, d’où la détérioration des moyens de vie dans les zones rurales. A cela, il faut ajouter aussi le manque d’infrastructures routières pour les chaines de valeurs productives interurbaines dont la paysannerie pourrait profiter pour soutenir les économies locales. L’autre élément à souligner dans cette même optique se réfère à la concentration de la structure de l’Etat dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince.

L’affluence du reste du pays, faute de décentralisation, vers le département de l’Ouest en quête de service est une problématique toujours en vigueur. Un indice récent est la distribution géographique du Budget de l´exercice fiscal 2017-2018 où le département de l’Ouest concentre 65 % des allocations budgétaires fiscales.

Tout ceci a entrainé un essor de la migration des populations rurales vers les grandes villes, principalement vers Port-au-Prince. La Commission Economique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL) affirme que le taux d’urbanisation d‘ Haïti en l’an 2000 était déjà de près de 61% de la population totale. Selon les données de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique(IHSI) recueillies à partir du dernier recensement datant de l’année 2003, le département de l’Ouest abritait à lui seul plus de 3 millions d’habitants, ce qui représentait 37 % de la population totale. De ce pourcentage l’aire métropolitaine de Port-au-Prince absorbait 61%, c’est-à-dire près de 2 millions d’habitants. En plus de la population à résidence fixe, les données du Recensement Général de la Population et l’Habitat de 2003 indiquent que le dit département a reçu en 2003 plus de 90% du flux de migration interne du territoire national en général.

Donc, ceci n’est autre que la conformation d’une dynamique territoriale macro-céphalique qui s’explique par l’hyper concentration de la population et des activités à Port-au-Prince d’où l’expression République de Port-au-Prince.

Les éléments que nous venons de décrire sont aussi à la base du phénomène de la bidonvilisation à Port-au-Prince. Alors qui dit bidonville, dit surpeuplement, manque d’assainissement, appropriation irrégulière du sol, précarité des logements et pauvreté en général.

Toute cette croissance urbaine accompagnée de la conformation des zones périphériques dans des endroits à risque face aux phénomènes naturels a toujours obtenu l’entière complicité de l’Etat. Cela est démontré d’ailleurs par l’absence d’une politique de logement sur le territoire national pour loger cette énorme population urbaine dans des conditions dignes et la non application d’une politique d’aménagement territorial devant régulariser l’usage du sol.

Notre vulnérabilité face aux phénomènes naturels et environnementaux

A cause de notre situation géographique comme île des Caraïbes, nous sommes placés sur une trajectoire qui fréquemment reçoit la gestation des phénomènes naturels et climatologiques.

Alors, considérant la problématique de la distribution de la population sur le territoire et les facteurs qui en dérivent, on peut conclure qu’en plus de notre position géographique, la dynamique territoriale du pays s’y ajoute pour constituer deux éléments de vulnérabilité pour notre société face à l’occurrence de désastres.

En maintes fois, des spécialistes se sont prononcés pour prédire comment la faille sismique pourrait provoquer une catastrophe de grande envergure dans le pays, mais on avait toujours fait la sourde oreille.

Alors que le pays battait tous les records en pauvreté, en inégalité sociale et en instabilité socio-politique, la catastrophe du 12 janvier 2010 compléta le cycle des mauvais sorts et nous plongea dans un marasme général à nul autre pareil. Les données étaient là, l’Etat haïtien a été prévenu mais il n’avait pas fait son devoir.

Déterminants du cynisme haïtien après la catastrophe du 12 janvier

Sept ans plus tard où en est-on ? Si aujourd’hui il se produisait un séisme de la même magnitude est-ce qu‘on pourrait éviter le pire cette fois ? Malheureusement tout indique que nous sommes au même point qu’en 2010.

Après les méfaits du 12 janvier, aucun de nos mandataires n’ont compris l’urgence de garantir à la population haïtienne en général, voire aux affectés par le séisme en particulier, leur droit au logement.

A nos jours, ceci ne constitue pas une des priorités de l’Etat. Sans exagérer, Haïti est le seul pays de la région à ne pas avoir un ministère ou une institution autonome destinée à la question du logement et de l’urbanisme.

Or, si une leçon devrait être tirée de la catastrophe du 12 janvier, ce serait que vu notre position géographique nous ne pouvons nous permettre de ne pas avoir une structure de prévention et d’intervention post-catastrophe.

Nous ne devrions encore moins ne pas mettre en marche une politique de logement social et d’amélioration de banlieue en vue de réorienter l’essor de l’urbanisation en Haïti, pallier la problématique de l´habitat dans les bidonvilles et garantir une meilleure qualité de vie à la population, surtout aux plus vulnérables.

Mais hélas ! Les mairies continuent à livrer les permis de construction sans une loi ou une politique d’aménagement territorial pour remanier les mécanismes d’usage du sol et mettre le développement territorial du pays sur les bases de la durabilité et de la résilience.

Haïti n’a pas saisi l’occasion de la conférence Habitat 3 pour faire le point sur la situation urbaine et changer de cap comme l’ont fait la majorité des pays du monde, y compris notre voisin la République Dominicaine.

Tous ces pays-là ont compris que l’urbanisme constitue de nos jours un axe essentiel pour le développement d’une société. Donc, ils se mettent à jour pour profiter de la nouvelle donne. Malheureusement, nous ne parvenons même pas à réaliser le cinquième recensement général de la population après déjà 17 ans de la dernière édition. Alors, il faut croire qu’Etzer Emile a peut-être raison d’affirmer qu’Haïti a fait le choix de devenir pauvre.

En vertu de tous les éléments énumérés dans ce texte, il ne nous reste qu’à dire que cette huitième commémoration a lieu dans l’amertume de saluer la mémoire de nos bien-aimés qui nous ont quittés, victimes d’une immense catastrophe, mais surtout de l’irresponsabilité d’un Etat insouciant.

* Economiste
Analiste Principal à l’Observatoire du Droit de la Ville