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Manno !


vendredi 15 décembre 2017

Par Didier Dominique*

Soumis à AlterPresse le 14 décembre 2017

La voix, d’abord. Émeute en soi, comme l’avise Lyonel. Si poignante. Collée au sens profond, à la plainte comme au cri. Trace ciselée de la marquante sincérité du profond vécu de l’être lui-même. Appels d’oiseaux …Jusqu’à s’avouer vaincu et ne dire qu’onomatopées, suite aux hésitations de fin de parcours. De ses propres mots, jamais il n’avait été autant bouleversé que quand les employés de la mairie qu’il dirigeait, n’ayant pas touché leur salaire depuis des mois, avaient fait, sous ses fenêtres, en pleine rue, une manifestation… avec ses propres chansons ! En visionnaire, il avait pourtant anticipé : Jou Manno fè chimen kwochi… Il faut le faire !

L’esthétique ensuite. Parsemée de trouvailles magnifiques, la poésie de ses vers est d’une immense générosité. Mêlant le sulfureux au dramatique le plus sensible, ce n’est qu’en splendides et admirables tournures que ce barde de l’esthétisme s’est toujours exprimé. À la fois mélodieux et osseux, mettant en scène un réel tout aussi pesant qu’imaginaire, troublé à force de faire mal mais sûr de par la projection souhaitée, alors de soleil radieux, chaleureux, d’arc en ciel, comme se baigner sous la pluie le ventre heureux...

Pour arriver à son engagement. Maintes fois arrêté, exilé, torturé depuis son plus jeune âge, la vérité de Manno n’a jamais flanché. Durant tout son parcours, dénonciations, critiques, et attaques frontales ont été légion. Galvanisant les foules, soulevant tout auditoire, rassurant chacun dans sa propre détermination, Manno, avant-garde consciente, a toujours assumé son camp.

Face à lui : l’ennemi.

La ‘Medsin entènasyonal’, aujourd’hui dite ‘Communauté’, l’impérialisme donc et ses mécanismes de domination tout aussi mystificateurs et paternalistes que violents ; la bourgeoise, ennemie de classe, et sa criminelle exploitation, éhontée ; l’État, tant makout que bourgeois, d’accumulation sans vergogne, et la répression qui lui revient ; l’unité orchestrée de ces dominants.

Mais aussi la petite bourgeoisie technocrate, planifiant et supervisant les projets qui n’auront jamais lieu, complice ou carrément preneuse ; ou encore les politiciens, affairés, véreux, abolotcho s’il en est, dont il faut explicitement s’écarter à tout prix.

Mais aussi les traîtres parmi nous, les opportunistes, ton sur ton revêtus, à la recherche, pachas, d’un hypothétique transfert de classe.

Mais surtout, dans tout, par-dessus tout peut-être, sa mère. Ce n’est pas surprise. Pour celui qui, malgré toute l’envolée qui aurait tenté de lui voler ses souvenirs, le souffle de ses lieux d’origine lui collait à la peau, apre yon karès yon tèt grate…, à la respiration, au sourire comme au regard, au sens.

Mais également, tout en nuance, les militants d’origine bourgeoise ayant demaske la malpwoprete ; ou la demande qui lui a été mainte fois faite de se retirer en aparté. Et-mais – alors proche de la folie – l’insistance de son choix, public, de chanter les problèmes du peuple, malgré l’appréhension de mache plake s’il persistait.

La résistance donc, par tous les moyens, malgré tout, sur tous les fronts : la lutte ! Collective. Collective et de masse avant tout. Larivyè k move se malè, inyon pa l sa fèt nan lanmè. Clarté.

Mais, avec un langage si clairvoyant et un discours si prenant, se serait-il, Ayida wèdo, senti protégé ? Par son audace et ses dieux linéaires… Tant son attachement, sa symbiose avec la culture populaire était vivante. La fanmi vin peye san o vin peye san, lafanmi vin peye san, seremoni a bèl o. Telle la sève, l’arbre reposoir avait poussé en lui.

Car il s’agit de nous, travailleurs du monde, peuple d’Haïti, ouvriers, paysans de ce pays déchiré, rompu, ou en République Dominicaine, au Batey. Sous toutes les couleurs, danses, larmes ou sourires, l’étalage de son principal amour laisse sans mot. Tant il est infini. De tristesse en tristesse, la certitude cependant que la route est claire, tracée, celle de notre victoire : …w a va desann mwen / …depi l vle sa chanje. Il suffit que l’ami proche, au contraire de ce qui est cru, ne nous laisse pas tomber. Et que les braceros reviennent tous… avec leur machette.

Faudrait-il noter que ses premières expressions parlaient de lui, lui-même-peuple, tandis qu’au fur et à mesure, parmi dénonciations et attaques bien sûr, il… conseillait ? Ce serait ne pas avoir saisi sa consigne.

*Architecte, Enseignant et syndicaliste