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Rodney Saint-Eloi : L’Afrique, « une humanité debout qui m’offre les raisons d’espérer »


vendredi 24 novembre 2017

Par Rodney Saint-Éloi*

Texte daté du 15 novembre 2017, à l’issue d’un séjour de l’auteur au Sénégal

Soumis à AlterPresse

Je n’ai pas grand-chose à dire de l’Afrique, sinon mes dettes et mes espoirs. Je n’ai pas l’arrogance qui consiste à vous dire où puiser l’avenir, la lumière et la force de regarder demain. Je ne sais pas non plus comment faire ni refaire l’histoire d’un continent. Je suis venu à Dakar pour comprendre et écouter… Écouter l’élégance, le savoir et le savoir-faire des uns et des autres : Souleymane Bachir Diagne, Achille Mbembe, Alain Mabanckou, Françoise Vergès, Felwine Sarr, Kossi Efoui, Lydie Moudileno… Je constate et souhaite ardemment que s’incarne le devenir africain du monde. Je n’ai pas de mots pour dire l’Afrique, sinon apprendre. Apprendre hier, aujourd’hui et demain. J’apprends le vivant. J’apprends la meilleure manière d’habiter le monde. J’apprends cette humanité debout qui m’offre les raisons d’espérer. Je découvre à Dakar que j’ai des frères et des sœurs à l’infini. C’est un poème qui (re)commence là-bas, dans le frisson d’un baobab. Je n’ai pas grand-chose à dire puisque j’ai la vertu d’être Haïtien. Je n’ai de leçon à donner à personne. Je suis au milieu des miens, dans ce rendez-vous du donner et du recevoir comme le voulait le poète-président Senghor. Il n’y a rien de plus paradoxal pour un Haïtien que l’Afrique, entre fascination et aliénation, fantômes et adoration. Me viennent en tête les mots de Jean Price-Mars qui déplore le fait que l’Afrique soit « l’apostrophe de la plus humiliante qui puisse être adressée à un Haïtien. À la rigueur, l’homme le plus distingué de ce pays (Haïti) aimerait mieux qu’on lui trouve quelque ressemblance à un Esquimau, un Samoyède ou un Toungouze plutôt que de lui rappeler son ascendance guinéenne ou soudanaise. » J’ai grandi avec des mots et des livres. Des rêves aussi. L’Afrique faisait partie de mes rêves d’habiter le monde. Très jeune, j’ai lu le poète Léon Laleau, qui parlait de trahison. (…) Sentez-vous cette souffrance Et ce désespoir à nul autre égal D’apprivoiser avec des mots de France Ce cœur qui m’est venu du Sénégal ? Ou encore, dans ma tête roule le tambour nostalgique de Car Brouard :

Tambour quand tu résonnes

Mon âme hurle vers l’Afrique

J’étais à Dakar aussi pour évoquer quelques présences que je ne pouvais trahir.

Ce sont des auteurs qui y ont passé leur vie. À compter des années 1960, toute une génération d’écrivains haïtiens avait placé leur espoir dans ce devenir africain du monde. Je cite Jean F. Brierre, Félix Morisseau-Leroy, Roger Dorsinville, Gérard Chenet, Lucien Lemoine et Jacqueline Scott Lemoine. Je les ai tous rencontrés. Et leurs voix sont enfouies en moi. Ils m’ont tous communiqué cette passion d’Afrique. Et je me plonge encore avec Roger Dorsinville dans L’Afrique des rois (1975) ; Le chant Gorée de Jean Brierre me parle vivement. Je vis encore cette conscience pleine de l’Afrique, capable de soutenir les utopies du monde. Ces auteurs ont donné un sens, un parcours, une intelligence du monde, et un horizon à mes rêves d’exister, de raconter le monde et de mourir. Je veux parler sans trahir ces voix, qui m’ont précédé.

Avant de revenir chez moi à Montréal, puisqu’il faut revenir, une amie journaliste et cinéaste m’a fait le bonheur de m’amener voir Gérard Chenêt à Toubab Dyalaw. Gérard Chenêt a 90 ans. C’est la deuxième fois que je le rencontre. J’ai observé de loin ses mouvements dans la mer, jusqu’à le retrouver planté quelques minutes après, comme un vieux centenaire, torse nu, devant moi, près de ses sculptures.

Je suis entré en plein jour dans sa légende.

J’entends sa voix qui dit :

Je veux m’étendre sur l’océan,

me couvrir du drap du ciel,

ma tête sur le rocher de Toubab Dyalaw

J’ai laissé un fragment d’un de mes poèmes à la méditation des amis dakarois.

Camarades, depuis deux siècles

Je suis fou de la même folie

Je suis fou de la même histoire

Je redis tous les soirs les mêmes mots

J’apprends le verbe être

Je lève la tête

Je lève la tête

Et je dis aux quatre horizons

Honneur

Qui me dira respect.

* Rodney Saint-Éloi est poète et éditeur, fondateur des éditions Mémoire d’encrier.