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Haïti-Corruption : Rapport PetroCaribe classé sans suite ?


mercredi 15 novembre 2017

Débat

Par Hérold Jean-François*

Soumis à AlterPresse le 14 novembre 2017

Après la publication du rapport sur le gaspillage des fonds du programme PetroCaribe, l’administration de Jovenel Moïse n’aura plus aucune légitimité pour continuer dans son discours à parler de corruption, les cinq plaies du pays, selon le Président.

Si aucune poursuite n’est entamée pour que les anciens hauts commis de l’État (d’autres sont encore en poste) soient mis formellement en accusation pour qu’ils (elles) puissent utiliser toutes les batteries d’avocats à leur service pour leur défense dans un procès historique, la nation serait en droit de désespérer.

Le Président de la République sera-t-il au rendez-vous de l’histoire ou ratera-t-il ce rendez-vous ? Il y va de son courage pour joindre le geste à la parole et montrer à la nation qu’il ne s’agissait pas de paroles de candidat, pawol anlè, quand il disait qu’il est venu pour faire les choses autrement et mettre le pays et ses modestes ressources au service du peuple.

Le procès de la Consilidation, c’était du 20 mars 1903 au 25 décembre 1904, il y a 113 ans, quand la nation demanda des comptes à des comptables de deniers publics.

Depuis, la Répiblique d’Haïti a tellement régressé, sa justice est devenue tellement insignifiante qu’elle ne peut plus demander des comptes aux administrateurs de l’État ?

Notre société est devenue tellement pourrie et noyautée par les corrompus qu’elle prend fait et cause pour la corruption et les corrompus présumés, comme on le voit dans les tirades sur les réseaux sociaux ? L’immoralité est tellement devenue la moelle épinière de cette société métastasée par la corruption qu’un groupe dévoué à la cause des corrompus annonce une manifestation contre le rapport de la commission sénatoriale d’enquête avant même sa publication ?

De quoi s’agit-il ?

Il s’agit d’une enquête, initiée par le sénateur Youri Latortue, l’un des conseillers de l’ancien président Michel Martelly, et continuée par une équipe dirigée par le sénateur Évalière Beauplan, et qui met en lumière les mauvaises pratiques de l’administration haïtienne, depuis l’ancien président René Préval jusqu’à l’administration du président provisoire Jocelerme Privert, en passant par la gestion du président Michel Martelly, où le gros de l’argent du programme PetroCaribe a été dilapidé.

Haïti serait-il le seul pays où ceux qui ont eu la mission de diriger l’État ; ceux qui étaient en charge et dont on a utilisé le manque de caractère ou la passivité pour faire les choses en dehors des normes ; ceux qui étaient là pour servir la nation au lieu de se servir eux-mêmes ; ceux qui délibérément ont participé à toutes les concussions au détriment de leur patrie, ne doivent être exposés à aucune reddition de comptes ?

Alors que de la République Dominicaine voisine, jusqu’au Brésil, en passant par l’Équateur, le Pérou, le Paraguay, le Guatemala, nous avons eu des exemples fracassants de destitutions récentes de chefs d’État en fonction, d’arrestations de ministres en poste, de jugement d’anciens dignitaires de l’État impliqués dans la corruption, nous serions le seul pays où la corruption est officiellement tolérée ?

Il y en a qui demandent une commission indépendante pour vérifier les comptes du PetroCaribe, soit. Mais, aucune commission, même si Jésus-Christ en personne la dirigeait, ne ferait l’unanimité en Haïti. Nous avons l’exemple récent des deux Commissions indépendantes d’évaluation et de vérification électorale (Cieve). D’aucuns n’ont-ils pas contesté leurs conclusions ? Néanmoins, leur travail avait permis d’avancer.

La nation réclame ce procès. Le procès du PetroCaribe. Un procès en bonne et due forme pour laver celles et ceux qui auraient été accusés injustement et pour condamner celles et ceux qui ne sauraient prouver leur innocence qu’ils plaideraient coupables ou non coupables.

En attendant, au nom de la morale publique, la moindre des choses serait de retirer du devant de la scène, tous ceux-là dont les noms sont cités dans le rapport. C’est une exigence de l’éthique de la responsabilité applicable à la politique. De cette façon, ces grands commis incriminés et présumés innocents pourront préparer, avec leurs avocats, leur défense, qui est, comme nous le savons, un droit sacré.

Ce retrait des personnalités incriminées est une obligation, car la décence impose des règles à nos dirigeants. Il y va, en premier, du respect de ces citoyennes et citoyens vis-à-vis de leurs collaborateurs, il y va de la crédibilité de l’État et de l’éthique publique. Il y va de l’honneur de notre pays quant à ses relations avec l’étranger, qui ne comprendrait pas qu’on lui impose de traiter avec des présumés corrompus comme interlocuteurs, dans les négociations.

Le Président Jovenel Moïse a rendez-vous avec l’histoire. S’y présentera-t-il avec détermination et courage ou se dérobera-t-il en faisant valoir le prétexte éculé de la persécution politique ? Le Président Moïse est-il capable de ruptures pour se positionner au-dessus de son clan et porter désormais l’habit de Président d’Haïti en ne voyant que les intérêts supérieurs de la nation dont l’avenir est en jeu ?

Haïti a-t-elle changé ou verra-t-on, comme à l’issue du Procès de la Consolidation, aux prochaines élections, une de ces personnalités incriminées dans le gaspillage des fonds du PetroCaribe, devenir, à son tour, Président de la République ?

La République n’aura-t-elle aucun sursaut de dignité pour prendre un nouveau virage, avec la ferme détermination de rayer la corruption comme carburant du système ?

Le procès historique du PetroCaribe sera le coup de frein pour sortir de la décomposition de la nation et favoriser ses chances de renaissance. Sinon, nous continuerons à nous baigner dans les eaux fangeuses et la boue de l’indécence jusqu’à notre consécration comme République amorale et immorale, jusqu’à notre perte...

Avant PetroCaribe, le rapport de la commission, dirigée par l’ancien sénateur Paul Denis, sur la gestion de l’administration du président Jean-Bertrand Aristide, a été classé sans suite par l’administration du Président René Préval. N’est-ce pas cette garantie de l’impunité qui a donné des ailes aux administrateurs successifs des fonds du PetroCaribe ? Est-on comdamné de voir Haïti, une fois de plus, défier les règles en faisant l’histoire se répéter en permanence ?

Un mauvais exemple en entraine un autre et c’est ainsi que l’on entre dans un cycle de décomposition jusqu’à la disparition auto-programmée.

*Journaliste, directeur de Radio Ibo

 

 

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