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Haïti-PetroCaribe : Le rapport de la Commission sénatoriale spéciale d’enquête est-il un contre-feu politique… ?


mercredi 15 novembre 2017

Débat

Par Gary Olius*

Soumis à AlterPresse le 14 novembre 2017

« Rien ne facilite mieux la corruption qu’une lutte sélective et mal articulée… »  [1]

En Haïti, on s’amuse à jouer avec les choses sérieuses pour faire avancer des projets peu catholiques et bafouer des causes justes qui valent la peine d’être défendues. Parmi ces innombrables choses, il y a la nécessité de faire jaillir la plus grande lumière sur l’utilisation des fonds émanant de l’accord bilatéral PetroCaribe. On sait que, depuis la deuxième année du deuxième mandat de René Préval, jusqu’à la fin de la transition Privert-Jean Charles il y a de sérieux indices de gabegie, de dilapidation et de corruption dans la gestion de ces ressources. A tort ou à raison, des accusations tous azimuts ont plu et pleuvent encore. Tout le monde en parle et les politiciens pensent avoir trouvé le bon momentum pour faire miroiter cette affaire. Mais, à bien y réfléchir, il y a lieu d’être prudent. Cette prudence est nécessaire, puisque le tohu-bohu et l’euphorie, qu’on essaie de créer autour de cette affaire, contiennent un effet trompe-l’œil qui ne restera pas longtemps sans conséquence. Sans aller trop vite en besogne, on peut quand même rappeler que la ratification des premiers ministres et la question d’octroi de décharge de gestion aux candidats à des postes électifs ont appris au corps social haïtien à prendre au conditionnel tout ce qui provient d’un parlementaire.

La nation haïtienne a droit à toute la vérité sur le dossier PetroCaribe et en a vraiment soif. Sans doute qu’il faudra mettre les recommandations à l’épreuve des faits – établis sans biais - pour terrasser nos doutes et déterminer si la Commission Sénatoriale Spéciale d’Enquête (CSSE) est en mesure éthiquement et techniquement d’étancher cette soif de la nation. Seule la confrontation des graves accusations aux réalités profondes pourra attester si le rapport rendu public n’est pas un contre-feu allumé par les parlementaires pour tuer dans l’œuf toute éventuelle tentative visant à établir leur part de responsabilité, en tant que contrôleurs des dépenses publiques, dans le brigandage dénoncé par la clameur publique. Ce qui est certain pour le moment c’est que ce rapport a la potentialité de réactiver un stratagème duvaliérien consistant en l’utilisation de la torture psychologique (et/ou physique) pour maintenir à distance tous les gens compétents et sérieux qui souhaiteraient apporter leurs contributions pour changer la réalité mafieuse qui s’installe dans le pays. A la clef, se joue aussi la défense de tout un monopole politique …

C’est connu de tous que les parlementaires haïtiens ne se sentent pas toujours motivés pour produire et voter les textes de loi dont le pays a grandement besoin. Ils font la loi autrement en se créant une autre vocation. Ils nomment des ministres qu’ils placent sous leurs ordres et ils balkanisent les institutions, rien que pour façonner un Etat à la mesure de leurs propres ambitions et avoir la haute main pour dicter les dépenses, au lieu de les contrôler. D’emblée cette nouvelle vocation induit chez eux des tentations non contenues les faisant croire qu’ils peuvent prendre la posture combinée d’ordonnateur, de démarcheur pour des firmes en quête de contrats, de comptable des deniers publics et d’auditeur. Les parlementaires haïtiens ne s’embarrassent pas du principe fiduciaire de séparation des fonctions. Et pour cause, Haïti est devenue une république à dominance parlementaire où députés et sénateurs font et défont, envers et contre tous. Leurs poulains sont partout : dans les ministères, dans les entreprises publiques, dans les postes diplomatiques les plus prisés, etc. et quand les scandales éclatent, ils se posent en juges des comptes pour sanctifier et diaboliser qui ils veulent. Dans ces conditions, il est difficile d’avoir la garantie que le rapport de la CSSE ne porte pas les tares relatives à ces déviances de comportement auxquelles les parlementaires nous ont habitué...

Tout esprit lucide et non partisan qui se donnerait la peine de lire ce texte de 656 pages ne manquerait jamais de remarquer au moins trois choses qui se laissent voir sans lunettes. La première est que le rapport indexe uniquement des acteurs du pouvoir exécutif comme pour dire à l’opinion publique et insérer dans la conscience populaire l’idée que les membres du corps législatif n’ont absolument rien à voir dans la mauvaise utilisation des fonds PetroCaribe, alors que c’est une vérité de la palisse que nos chers sénateurs et députés ne sont pas au-dessus de tout soupçon dans cette affaire. Et, nous le savons tous, quand un parlementaire influent s’ennuie, tout de suite il se rend au Palais National ou au Ministre de l’Economie et des Finances, même au risque de ne pas être bien reçu.

D’ailleurs la plupart des commissaires qui ont réalisé cette enquête ont été les conseillers spéciaux du prince jouisseur qui siégeait au Palais National de 2011 à 2015. Certaines personnes trouveraient normal que le rapport ne mentionne aucun nom de parlementaire, mais pour avoir fait le tour de toutes les théories concernant la corruption systémique, je considère personnellement ce fait comme une atroce ironie. En outre, j’ai pu confirmer de source sûre que sur les 197 millions de dollars américains décaissés sous le gouvernement Pierre-Louis/Préval, les sénateurs ont réclamé et obtenu 27 millions. Allez savoir ce qu’ils ont fait avec… !

Et puis, Les sénateurs-commissaires ont indexé tout de go Marie Camelle Jean Marie et Wilson Laleau, tandis que plusieurs de ces illustres pères conscrits faisaient partie du dispositif mis en place par la garde prétorienne de Martelly pour exercer des pressions sur les épaules de ces titulaires du Ministère de l’Economie et des Finances (MEF) dans le but de les porter à décaisser des montants importants en faveur des firmes dominicaines et haïtiennes, lorsque les dossiers y relatifs ont été mis à l’écart, justement pour déficit de consistance technique. C’est un fait objectivement vérifiable… !

La deuxième chose qui saute aux yeux est le fait d’accuser des ministres des finances uniquement parce qu’ils étaient en poste au moment de telle ou telle vague de gaspillages, tandis que d’autres ont reçu tout bonnement l’absolution ou la communion sans confession des pères conscrits. S’il est vrai que le commun des mortels n’est pas à même de comprendre cette donne, mais au sein du MEF il est de notoriété publique que bon nombre de parlementaires haïtiens ou même des commissaires-parlementaires ont l’habitude de juger de l’efficacité d’un ministre en fonction de leur générosité envers eux. Et, dans cette logique, Marie Camelle Jean Marie et Wilson Laleau ont été classés dans la catégorie de ministres peu généreux (minis ki pa sèvi). Suivez mon regard… !

La troisième remarque de fond que l’on peut faire sur ce rapport est la superficialité avec laquelle les dossiers sont traités. A une exception près, les commissaires y mentionnent des noms de firmes ou d’entreprises sans s’arrêter sur les liens profonds existant entre les propriétaires/signataires des contrats et les super-conseillers du Palais National au temps de Préval ou de Martelly. On sent qu’il y a un certain « interdit d’approfondir » pour ne pas mettre en délicatesse certaines femmes et hommes de ces régimes qui se sont montrés très généreux envers nos faiseurs de loi. Les gens bien informés savent pertinemment que rien qu’en approfondissant cet aspect du rapport on pourrait trouver matière pour démasquer pas mal de loups qui se sont déguisés en brebis ces derniers temps. Qu’on ne se méprenne pas, des sénateurs influents ont servi d’intermédiaires pour que des firmes dominicaines et haïtiennes puissent bénéficier de juteux contrats. Alors, n’est-il pas illusoire de penser que les paiements effectués sans caution de garantie ou sans contrepartie de réalisation l’ont été sans leur support ? En vérité, il faut des fois mettre les juges dans la balance pour avoir la certitude qu’elle ne soit pas truquée…

Sur la base de ces trois remarques de fond, il faut comprendre que les membres des deux commissions qui ont travaillé tour à tour sur l’affaire PetroCaribe ne sont pas bien placés pour identifier les personnes que l’on devra accuser ou innocenter. Quand des députés et des pères conscrits se posent en conseillers spéciaux de présidents, légalement mineurs en matière de gestion de fonds publics (comme Préval et Martelly), ils sont devenus pour eux des tuteurs de fait. Donc, responsables in loco parentis des mauvaises actions qui pourraient leur être reprochées. Et quand on sait qu’un Président ou un Premier Ministre avait l’habitude de déployer toute une armée de sénateurs et députés acquis à sa cause pour pressurer les titulaires du MEF, ce n’est pas ce rapport de la CSSE qui pourra déterminer qui est neutre, qui est complice et qui est coupable. Ainsi, il est difficile d’accepter le fait que ce soient ces mêmes parlementaires-encadreurs de présidents mineurs (qui menaçaient d’interpellation ou de révocation certains ministres pour refus d’obtempérer aux ordres venus d’en-haut) qui se métamorphoseraient aujourd’hui en anges exterminateurs pour déterminer les personnes qui méritent d’aller tout droit à la géhenne. Soyons sérieux !

D’ailleurs, plus d’uns se sont étonnés du mouvement de chaise musicale effectué par Marie Carmelle Jean-Marie et Wilson Laleau au Ministère de l’Economie et des Finances. Leur va-et-vient sautait aux yeux, mais peu de gens savent que cela résulte d’un affrontement permanent entre deux camps du parlement et du secteur privé haïtien pour optimiser leurs avantages dans les dépenses effectuées à partir du fonds PetroCaribe. Etant donné la dimension que prennent les accusations portées contre ces deux ex-ministres aujourd’hui, ils se retrouvent devant l’obligation morale de publier leur mémoire ou le bilan détaillé et documenté de leurs actions à la tête du MEF. Ils le doivent aux jeunes universitaires et professionnel(le)s du pays qui ont peur de s’engager dans la politique, uniquement pour ne pas être trainés dans la boue et bouffés tout cru par les cannibales qui peuplent nos institutions démocratiques. J’insiste sur ces deux personnages, car plus que les autres ministres incriminés, ils ont agi en tant que grand argentier et fiduciaire de l’Etat.

Qu’on ne se trompe pas, le rapport de la CSSE ce n’est que 20% de reddition de compte et 80% de règlement de comptes ou de revanche politique. En réalité, vols ou corruption massive, il y en a eu très certainement. Mais seule une vraie enquête pourra démontrer jusqu’à quel point la plupart des ministres, députés, sénateurs et commissaires-enquêteurs sont impliqués dans la subtilisation des ressources financières du programmes PetroCaribe. Qui sait ? On pourra même s’étonner de découvrir qu’au départ d’un grand nombre de cas de corruption il y a toujours l’intervention d’au moins un parlementaire. C’est en ce sens qu’il faut comprendre que ce rapport est un contre-feu allumé pour neutraliser un autre feu avançant dans le sens du vent de la vraie reddition de compte qui, tôt ou tard, allait consumer ces immoraux qui jouent pieds et mains pour imposer leur loi à la société dans sa globalité. Le procès PetroCaribe devra avoir lieu, car il est plus que nécessaire que la vérité des faits soit intégralement établie. Mais la documentation de base y relative devra émaner d’une enquête experte et non partisane qui pourra être réalisée par une commission de spécialistes indépendants qui n’ont aucune accointance avec les groupes politiques concernés de près ou de loin par les scandales dénoncés par la clameur publique. La lutte contre la corruption est une affaire trop importante pour la société haïtienne pour la laisser entre les mains de parlementaires notoirement connus pour leur propension à l’enrichissement illicite.

* Auteur de « Propension à la corruption, aux racines du mal » publié aux éditions C3
Co-auteur et Directeur de la publication : « Mémoire de la Gouvernance et des Politiques Economiques en Haïti », publiée sous les presses de l’Imprimeur II.

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[1Gary Olius, Propension à la corruption, aux racines du mal. Editions C3, avril 2016

 

 

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