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Haïti- Économie : L’éducation des femmes, outil incontournable du développement durable


vendredi 27 octobre 2017

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 25 octobre 2017

Les mardi 24 et mercredi 25 octobre 2017, s’est tenue la 1re édition du Forum économique des femmes haïtiennes (Fefha), au centre de convention de la Banque de la République d’Haïti (Brh), autour du thème « Les femmes, moteur du développement durable en Haïti ». Organisé par la Chambre de commerce des femmes entrepreneures d’Haïti (Ccfeh), ce forum a pour principal objectif d’encourager le développement de l’entreprenariat féminin en Haïti.

Des femmes entrepreneures des dix départements géographiques avaient été invitées, ainsi que des acteurs financiers et de crédit de renom ; malheureusement, la première journée du Forum n’a pas drainé beaucoup de participantes. Pour Daniella Jacques, présidente de la Ccfeh, cetehte absence est directement liée à l’éducation des femmes en Haïti. Dans un pays où elles représentent 46,4% de l’économie active du pays, la plupart sont cantonnées dans le micro financement et s’abstiennent de s’engager dans l’entrepreneuriat. « La majorité des chambres de commerce, contactées pour envoyer un représentant féminin à ce forum, nous ont confié qu’elles ne comptaient pas de femmes dans leur staff » [1], a regretté Mme Jacques, qui a réaffirmé l’importance inestimable de l’apport des femmes dans l’économie haïtienne. « L’implication des femmes dans l’économie garantit la réalisation des droits de l’homme et est également un outil efficace contre la pauvreté », a rappelé la présidente du Ccfeh, qui souhaite qu’on mette fin à cette pauvreté féminine qui entrave la participation effective des femmes dans le développement durable.

Pour ce faire, Mme Daniella Jacques encourage, d’une part, les femmes à se montrer plus audacieuses et ambitieuses et, d’autre part, l’État qui devrait adopter des approches innovatrices, et allouer dans le budget un montant à l’entrepreneuriat féminin. Il faut arrêter de financer les entreprises des femmes uniquement au micro, a argumenté la présidente de la Ccfeh.

Le Fefha souhaite apporter sa contribution à la création d’un réseau dynamique de discussions stratégiques sur l’épanouissement des femmes dans les secteurs économiques porteurs d’Haïti. La Ccfeh veut également favoriser la mise en œuvre d’un « observatoire de la parité », composé d’hommes et de femmes choisis en raison de leur compétence et leur sphère d’activités. Selon sa présidente, c’est l’engagement pris par la Fefha pour les deux prochaines années.

Pas de développement durable sans une éducation de qualité

L’intervention de Maryse Pénette-Kedar, Présidente et membre fondateur de la Fondation Progrès et Développement (ProDev), prévue le deuxième jour de ce Forum, est donc tombée à point nommé. Ancienne diplomate, femme d’affaires et d’influence en Haiti, cette passionaria de l’éducation était l’une des invitées d’honneur du Fefha. En 1995, elle a créé ProDev, une fondation sans but lucratif, dont la mission est de promouvoir l’éducation de qualité dans les quartiers défavorisés et autonomiser les jeunes d’Haïti afin qu’ils prennent en main leur destin. Suite au terrible séisme de 2010, elle a, depuis, construit un véritable réseau d’éducation pour instaurer des écoles, former des instituteurs et des èlèves, aux quatre coins du pays.

C’est donc en connaissance de cause qu’elle a déclaré, devant un parterre de femmes et d’hommes d’affaires, que « c’est uniquement en investissant sérieusement dans l’éducation qu’Haïti pourra sortir de son sous-développement chronique et cheminer vers la prospérité ».

Avec des exemples concrets et démonstration à l’appui, elle a expliqué comment les Objectifs du développement durable (Odd), notamment l’Odd4 concernant l’éducation à l’horizon 2030, ne pourront pas être atteints en Haiti sans « fondamentalement changer notre façon de concevoir l’éducation et son rôle dans le développement et le bien-être de notre pays ».

Ainsi, au-delà des « idéaux » des Nations unies, qui sont, selon Maryse-Pénette-Kedar, de « belles résolutions non contraignantes », la réalité haïtienne de l’Odd4-Éducation 2030, est bien différente sur le terrain. En effet, comment arriver à concrétiser l’objectif de l’Odd4, soit, « assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie », lorsqu’en Haïti les indicateurs sont encore très faibles ? Et, de fait, ces derniers concernant l’Odd4, pour l’accès à une éducation de qualité en Haïti, sont les suivants :

• 88% est le taux net de scolarisation dans le primaire (2011). Le taux d’achèvement pour les deux premiers cycles fondamentaux était estimé à 66.2 % en 2012. Parmi les enfants qui ont débuté le premier cycle, 13.79 % seulement rentrent au secondaire ;
• 36% des adultes n’ont aucun niveau d’instruction
• 23% d’analphabétisme dans la population de 10 ans et +, dont 19% hommes et 28% femmes ;
• Pourcentage des utilisateurs d’Internet dans le pays 11.4 %. [2]

D’autre part, Maryse Pénette-Kedar a indiqué, dans sa présentation, que toutes les autres cibles des Odd pour Haïti étaient au rouge, alors qu’elles sont liées à l’éducation (santé et bien-être, égalité entre les sexes, consommation et production responsables, économie, atténuation des changements climatiques etc.)

Au sujet de ce dernier thème, la présidente de la fondation ProDev a rappelé qu’Haïti est le pays qui a enregistré le plus de décès ces vingt dernières années, soient 229.699 liés aux catastrophes naturelles [3]. Selon une étude du Rapport mondial de suivi de l’éducation de l’Unesco 2016- réalisée à Cuba, en Haïti et en République dominicaine- Mme Pénette-Kedar a révélé que l’absence de scolarité et les faibles taux d’alphabétisme avaient empêché les populations de comprendre les messages d’alerte aux catastrophes. Or, a-t-elle souligné, sans progrès dans l’éducation, les experts de l’Unesco prévoient que les décès dus aux catastrophes augmenteront de 20 % par décennie. Des faits peu réjouissants lorsque l’on connait la vulnérabilité d’Haïti et le manque d’action gouvernementale dans ce domaine. Pourtant, « là où tout parait compliqué, la solution est peut-être plus simple », a déclaré la présidente du réseau ProDev, car « pour lutter contre les effets du changement climatique, il est plus efficace d’élargir l’accès à l’éducation que d’investir dans des infrastructures comme les digues ou les systèmes d’irrigation », citant le Rapport mondial de suivi de l’éducation 2016.

Quant au travail décent et la croissance économique, l’Odd4 de l’Onu prévoit que, d’ici 2020, il faudrait réduire considérablement la proportion de jeunes non scolarisés et sans emploi ni formation. Or, là encore, les indicateurs d’Haïti sont peu réjouissants : 1 jeune sur 5 est non scolarisé, sans emploi ni formation ; 1 sur 4 adultes dispose d’un compte dans une institution ; le Pib par habitant est de $740.00 par an, Haïti est le 165ème pays sur 185 [4]. « Avec un budget de 144 milliards de gourdes et un taux de croissance de 3,6 % pour l’exercice 2017-2018, respecter les promesses d’Haïti d’atteindre l’Odd4 en 2020 et d’enrayer la pauvreté à l’horizon 2030, relève de l’utopie. Il est donc urgent que nous nous attelions à la tâche tout de suite », a déclaré Maryse Pénette-Kedar, en marge du Forum. En effet, selon l’économiste Kesner Pharel, pour enrayer ou tout au moins réduire significativement la pauvreté à l’horizon 2030, Haïti devrait afficher un taux de croissance annuelle du Pib de 10%. [5]

L’éducation, l’investissement le plus important pour les femmes

Aussi, si nous voulons réellement concrétiser l’Odd 4 (ou du moins, nous en approcher) et donner aux jeunes filles et aux femmes la place qu’elles méritent dans l’avenir d’Haïti et de son développement durable, il faut investir dans l’éducation mais pas n’importe laquelle pour éviter, entre autres, des décrochages scolaires. Il faut une éducation de qualité. Pourquoi ? « Parce qu’éduquer les jeunes filles et les femmes permet aux personnes d’améliorer leur situation sociale, culturelle et économique et renforce le développement durable. Parce que les jeunes filles et les femmes sont des courroies de transmission dans les familles, qui sont elles-mêmes des microcosmes de la société », répond Maryse Pénette-Kedar.

Pour la présidente du réseau ProDev, « il incombe à l’éducation de qualité de favoriser les compétences, les attitudes et les comportements les plus favorables à une croissance durable et inclusive. Malgré toutes les protestations – dont certaines justifiées- autour du budget 2017-2018, il faut reconnaitre l’effort de cette administration envers l’éducation puisque – mis à part les allocations au pouvoir Législatif, le projet de loi de finances alloue sa plus grande part au ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, 22,92 milliards de gourdes, soit 15.9 % du total. En valeur absolue, c’est la plus grande part dans le budget, selon le Groupe Croissance et c’est une grande première en Haïti » [6]. Mais il faut absolument et sans plus tarder redoubler d’efforts, dit-elle, pour dépasser nos clivages traditionnels au profit du bien commun car « la dignité humaine, l’inclusion sociale et la protection de l’environnement sont les clés d’un avenir durable pour tous, un avenir où la croissance économique ne creuse pas les inégalités mais au contraire bâtit la prospérité au bénéfice de tous ». Grâce à une éducation de qualité, nous pouvons favoriser le développement de citoyens autonomes, capables de réflexion, investis et compétents, aptes à bâtir le chemin vers un pays plus sûr, plus vert et plus juste pour tous. « Il faut que les hommes politiques haïtiens dans leur ensemble comprennent désormais, qu’ils gèrent une entreprise qui nous appartient è tous et leur obligation première est de, principalement, créer le bien-être de toute la population, a conclu la présidente du réseau ProDev », a conclu la présidente de ProDev.

A propos de ProDev : Maryse Pénette-Kedar a créé, en 1995, la Fondation Progrès et Développement, avec son père, l’éducateur de renom Max Pénette. En 2010, elle est élue présidente et la ProDev instaure 14 écoles dans les camps de déplacés à travers Port-au-Prince. Aujourd’hui, le réseau ProDev s’étend de Port-au-Prince au Nord d’Haïti, en passant par le plus grand bidonville, Cité Soleil. Depuis deux ans, ce réseau s’est étendu dans le Sud, à travers deux projets :

• Initiative Parc Macaya pour la qualité de l’éducation (Pmqei) : en partenariat avec Save the Children et le gouvernement norvégien, ProDev codirige ce projet impactant 189 professeurs et 6,000 étudiants dans 27 écoles ;

• Projet d’Appui des Efacap de la Grande Anse et du Grand Sud (Paregs) : en partenariat avec le gouvernement norvégien, ProDev assure la formation et le renforcement des capacités de 9 centres (Efacap) et 180 écoles impactant plus de 54,000 élèves.

Crédit photos : ProDev

[1Martine Isaac, La Ccfeh lance la première édition du forum économique des femmes haitiennes, Le Nouvelliste, 24-10-2017.

[2Indicateurs sur les Odd en Haïti – Onu, 2017.

[3Catastrophes naturelles : Haïti en tête des pays comptabilisant le plus de morts, l’Obs, 13 octobre 2016.

[4Indicateurs sur les Odd en Haïti – Onu 2017

[5Avec moins de 2 milliards de budget, adieu les Odd !, Le Nouvelliste, 26-07-2016

[6Budget 2017-2018 : Le législatif, grand gagnant de la loi de finances, Radio Caraïbes, le 12/07/2017.