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Haïti : Hommage à ceux qui nous donnent à manger malgré notre indifférence


mercredi 26 juillet 2017

Sori, Mazenga, Eskwad Kòve, Ranpono, Atribisyon, Douvanjou, Gwoup Konbit, etc.

Hommage à ceux qui, contre vents et marée, gardent notre balance de paiement à un niveau encore soutenable ! Hommage à ceux qui nous donnent à manger malgré notre indifférence et notre ingratitude !

Par Marcel Duret *

Soumis à AlterPresse le 23 juillet 2017

1.-Introduction

Ils/Elles sont partout dans le pays mais portant des dénominations différentes ! Ils/Elles sont nos machines agricoles ! Ils/elles sont nos laboureurs, nos planteurs, nos récolteurs ! L’économie haïtienne dépend de leur courage et de leur endurance ! L’agriculture haïtienne n’est pas mécanisée. Vous-êtes vous demandé d’où viennent les produits agricoles que nous consommons chaque jour ? L’agriculture haïtienne n’est pas mécanisée, comment les paysans haïtiens arrivent-ils, tant bien que mal, à tout produire et à nous nourrir ? Sont-ils/elles organisé(e)s pour effectuer ensemble cette tâche innombrable ? Leur existence ne figure dans aucun projet agricole préparé par nos agronomes, le Ministère de l’agriculture, les chercheurs haïtiens ou étrangers. Aucun candidat, aucun président n’a eu la décence de mentionner leur contribution extraordinaire au développement économique et social du pays !

En 2008 alors que j’étais en mission à Jérémie pour évaluer un projet de production caféière dans la Grande Anse, j’ai découvert ce qu’il y a de plus stable et de plus solide dans la société haïtienne.

2.- Découverte des « ESKWAD KÒVE »

Durant un séjour de 3 jours à Jérémie, j’ai visité différentes localités telles que Renaud, Bernard, Grand Vincent et Joseph.

Si, dans la plupart des autres localités, il s’agissait plutôt de jeter un coup d’œil panoramique et un regard sur l’aspect physique de la zone, à Joseph, où une cession de formation était prévue, j’ai eu l’opportunité de rencontrer des membres d’une organisation de base traditionnellement appelée Eskwad kòve.

Ce groupe n’était pas programmé pour la session de formation ; il passait simplement dans la zone. Toutefois cette rencontre inattendue m’a permis d’apprendre beaucoup sur le fonctionnement de l’Eskwad. J’ai invité les membres à prendre part, après une collation, à la formation menée sur le contrôle des scolytes. J’ai profité de l’occasion pour m’enquérir des règlements internes des Eskwad. Il s’est révélé que ce sont des organisations qui existent depuis très longtemps, qui ont des règlements internes spécifiques et stricts. Elles sont dotées d’un chef, appelé chef kòve, et d’une femme, appelée rèn kòve. Cette dernière a pour tâche spécifique de s’occuper de l’approvisionnement du groupe en eau, en clairin, en feu (pour l’allumage des cigarettes). Elle a également en charge le nettoyage général des lieux après les travaux.

J’étais réellement émerveillé par l’existence de cette structure qui, imposée de nulle part, constitue ce qu’il y a de plus basique, de plus solide. À mon avis, ce sont sur ces organisations de base que devrait être fondée toute proposition qu’une entité extérieure voudrait faire à la communauté dans sa globalité. Toute institution travaillant dans la zone devrait initier un programme de valorisation de ces organisations de base. Autrement dit, s’il y a un « renforcement institutionnel » à faire, ce sont ces organisations qui doivent être renforcées.

Les Eskwad comptent entre vingt et trente membres. Elles travaillent pendant une durée généralement de trois heures, à des horaires variés. Les Eskwad kòve maten travaillent de 5h à 8h, de 6h à 9h, ou de 7h à 10h. Les Eskwad atribisyon travaillent de midi à 3hPM ou de 1hPM à 4hPM. Pendant leur travail, le clairin est servi et distribué à parts égales entre les différents membres. Chaque membre reçoit aussi une rétribution de 20 gourdes. Certaines Eskwad ont deux sessions par jour, matin et après-midi. Les « dejounen » sont similaires aux eskwad maten ou Eskwad atribisyon, à la différence qu’un repas est servi aux membres, mais qu’ils ne sont pas rémunérés.

En passant par Grand Vincent, j’ai visité Bwouèt. Là encore, j’ai rencontré des Eskwad, leur chef et leurs membres. J’ai pu obtenir des informations complémentaires sur leur fonctionnement. J’ai aussi découvert que le chef de l’Eskwad communique avec ses membres au moyen du lambi, chaque chef ayant un lambi avec un son particulier, qui permet aux membres de le reconnaître immédiatement et de répondre à l’appel.

Les membres des Eskwad, qui sont aussi planteurs, ont exposé leurs problèmes principaux qui sont les suivants, par ordre d’importance :
1) glacis ou capacité de séchage,
2) route de pénétration,
3) manque de main d’œuvre (groupe de corvée),
4) prix de vente du café jugé trop bas – l’année dernière, le centre a acheté le café à 25 Gdes la livre, les ristournes n’ont pas encore été rendues aux planteurs.

Durant le troisième jour de visite, j’ai été conduit à Ti Pousin et Flavye. J’ai rencontré avec plaisir et profit des membres d’Eskwad, et plus particulièrement des femmes qui ont relaté leurs difficultés dans le cadre de leur travail, notamment pour l’approvisionnement en eau. Ces femmes doivent marcher pendant des heures pour apporter des gallons d’eau dans les zones de travail. Les hommes ont reconnu que leur travail était très dur. De leur côté, elles ont spécifiquement identifié une citerne existante qui ne fonctionne plus, mais qui pourrait, avec très peu d’investissement, être restaurée pour faciliter leur tâche.

Les Eskwad travaillent de 4 à 7 jours par semaine. C’est le propriétaire du jardin qui paie le clairin ainsi que la journée de travail. En 1980, le prix de la journée de travail (trois heures) était de 5 gourdes par personne. Aujourd’hui, comme mentionné plus haut, il est de 20 gourdes. En général, pour un groupe de vingt-quatre personnes, il faut compter 2 gallons de clairin. Les (rares) membres qui ne boivent pas vendent leur portion aux autres.

L’un des problèmes rencontrés par les membres des Eskwad concerne la disponibilité d’outils de travail. L’outil principal est la machette. Le modèle préféré de machette est appelé idayi ; il a probablement été introduit par l’institution éponyme. Il est fabriqué en République Dominicaine et porte le sigle CIBAO. Il est préféré en raison de sa taille et de l’épaisseur de sa lame. Ce modèle est vendu à Jérémie au prix de 175 Gourdes (35 dollars haïtiens). L’autre machette utilisee est appelée tramontina. Plus petite que la première, elle est fabriquée au Brésil. Avec l’usage, ces machettes perdent visiblement de leur dimension et de leur efficacité, et doivent être renouvelées, ce qui pose problème pour de nombreux planteurs. Les autres outils employés sont les pinces, les pelles, les « pikwa », les houes les brouettes, etc.

Il est aussi important de noter que, parmi tous les membres d’Eskwad rencontrés un seul portait une botte de travail en caoutchouc, en très mauvais état. Les autres étaient pieds nus ou bien en sandales. Les habits de travail faisaient aussi visiblement défaut.

3.- ORGANISATIONS TRADITIONNELLES OU ENDOGÈNES

La Grande Anse est sans doute la zone la plus boisée d’Haïti. Elle constitue en quelque sorte le grenier de la production alimentaire du pays. Si l’absence de voie de communication entre la Grande Anse et la capitale entrave la commercialisation des produits divers, elle préserve en contrepartie la région des ravages occasionnés par le commerce du charbon et du bois. Par conséquent, l’environnement y est moins dégradé que partout ailleurs dans le pays.

Mais la plus grande richesse de la Grande Anse est certainement l’existence des organisations de base, organisations traditionnelles, autonomes et endogènes. Il est possible que ces structures soient confrontées à des problèmes internes, rapports autocratiques entre le chef et les autres membres, par exemple, des abus de pouvoir, etc. Il n’en reste pas moins qu’elles existent, et qu’elles fonctionnent malgré toutes les formes de pression politique qu’elles ont dû subir comme les conseils communautaires imposés par l’Etat, les chefs de section, les miliciens etc. Il est impérieux qu’une étude complète soit entreprise en vue de mieux comprendre la nature de ces groupes, leur nombre, leur mode de fonctionnement, le fondement de l’autorité de leurs chefs, leurs difficultés, etc. afin de mieux calibrer les interventions ou les sessions de formation qui leur seront destinées.

En ce sens, les intervenants, ONG ou de l’Etat, ont tout intérêt à engager un processus de valorisation de ces organisations de base et à faire en sorte qu’elles constituent le moteur d’un développement durable dans la zone. Il serait intéressant, à un certain moment de son intervention au niveau des structures de base, d’organiser une assemblée générale de l’ensemble des eskwad, d’abord au niveau local, ensuite au niveau national.

3.1. Programme de formation continue

Un programme de formation continue devrait être planifié par l’ONG à l’intention des membres des Eskwad. Ce programme pourrait comporter entre 6 à 10 sessions par an, d’une durée maximum de 3 jours chacune. Chaque session représenterait un degré dans une échelle graduée de formation continue qui pourrait être dispensé à un individu paysan, au départ analphabète ou pas, lui permettant d’acquérir des connaissances et des compétences nécessaires à sa survie.

D’une manière générale, les sessions de formation seront conçues en fonction de la réalité même des individus et de leurs besoins en technologie ou en connaissance. Les sessions se déclineront en modules variés. L’accréditation se fera en fonction du nombre de jours et d’heures plutôt que sur le contenu.

Etant donné le nombre important d’Eskwad, il serait judicieux de former dans un premier temps des formateurs au sein de chaque groupement. Le choix de ces personnes ne devrait pas être en contradiction avec les structures traditionnelles existantes. C’est pourquoi, les formateurs choisis pourraient être le chef et la « rèn » de l’Eskwad, accompagnés d’une troisième personne sélectionnée selon des critères de compétence. Il est important que cette sélection soit également approuvée par le groupe. L’ensemble de ces 3 personnes servirait de transmetteurs de savoir. Ils recevraient régulièrement une formation spéciale en ce qui a trait à la pédagogie et à la manière de transmettre la connaissance acquise au moment des formations.

Les sessions de formation offertes ensuite par ces formateurs devraient faire l’objet de suivi et d’évaluation de la part du staff de l’ONG. A cet effet, les formateurs avertiront l’ONG des dates, lieux et horaires des formations, et l’ONG se réservera la possibilité d’assister à toute ou à une partie de la session, sans avertir les formateurs.

Un ensemble de certificats et de primes individuelles et collectives marqueront la formation des membres. Par exemple, à la fin d’une première session, les membres pourront recevoir un certificat de formation individuelle. Le groupe en soi recevra également un certificat de groupe attestant qu’il a reçu la formation. La reconnaissance se fera donc aux deux niveaux, individuel et collectif. De même, des primes iront régulièrement au groupe ou à l’individu.

3.2- Les femmes membres d’Eskwad (Rèn Kòve)

De leur côté, les femmes jouent, au sein de l’Eskwad, un rôle qui peut sembler secondaire, mais elles pourvoient un certain nombre de services pour lesquelles elles sont reconnues et acceptées par les membres. Ces femmes pourraient à leur tour faire l’objet d’un programme ciblé qui améliorerait leur sort à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Eskwad. Il faudrait dans un premier temps organiser une réunion commune de 7 ou 8 Rèn pour faire émerger leur problématique et formuler des solutions éventuelles communes. Par exemple, est-ce que ces femmes peuvent s’organiser pour initier un programme d’artisanat en utilisant les matières premières de la zone ? Est-ce qu’elles peuvent s’organiser pour trouver le clairin à moindre coût et le revendre aux Eskwad pour conserver les bénéfices ? Est-ce qu’elles seraient intéressées à constituer formellement une association de rèn dont les objectifs seraient à définir en commun ? Dans les sessions de formation, les questions peuvent ainsi être soulevées et il appartient à ces femmes de décider des démarches à entreprendre.

3.3. Outils de travail et crédit solidaire

Les outils et les habits de travail ne devront jamais être donnés gracieusement à titre de prime. L’ONG pourrait organiser un système de vente à prix réduit et de prêt à faible taux d’intérêt pour leur acquisition. Un membre d’Eskwad pourrait alors acheter un outil à un prix inférieur à celui du marché et le payer sur une période relativement longue. Il est absolument important que le crédit soit solidaire, c’est-à-dire que l’ensemble ou un minimum de membres du groupe accepte de cosigner le crédit individuel. Chaque degré de la formation pourrait ainsi donner accès à un crédit. Parallèlement, le groupe pourrait estimer lui-même ses besoins et formuler une demande de prêt. Il aurait ainsi accès à certains outils collectifs : brouette, pince, etc. Tous les membres du groupe signeraient la demande de crédit. Les outils deviendraient alors la propriété du groupe.

3.4. Festivités et distinction

Il parait que les Eskwad ont déjà une date annuelle de festivités. Elle devrait être retenue et pourrait être prolongée à 2, 3 jours ou une semaine.

L’assemblée générale des Eskwad aurait lieu en même temps et certaines distinctions pourraient être accordées comme, par exemple : l’Eskwad de l’année, l’équipe de domino de l’année, l’igname de l’année, le café de l’année, les cantonniers de l’année, le coq (bataille de coq) de l’année, etc. Ces distinctions récompenseraient des compétitions tenues dans un esprit de fête et de fraternité.

3.5. Statut Légal des Eskwad

Il est aussi souhaitable qu’à un moment donné de la formation et de la maturation du groupe, l’ONG aide les organisations de base à accéder à un statut de personnalité morale. L’ONG pourrait ainsi servir de levier pour que l’Etat ou les collectivités locales les reconnaissent en tant que telles, ce qui sous-entend que ces groupes en tant que personnalité morale auront accès juridiquement à des services de groupe tels que : acquisition de terre, financement bancaire, etc.

3.6. Eskwad de jeunes scolarisés

L’ONG pourrait initier un programme d’Eskwad avec les jeunes scolarisés de la zone. Ce programme aurait pour objectif de valoriser à leurs yeux la profession d’agriculteur et de former la relève pour les générations à venir, en assurant la transmission du savoir traditionnel tout en introduisant les connaissances nécessaires à la modernisation agricole. Les jeunes pourraient travailler en tant qu’Eskwad pendant les vacances scolaires ou bien aider individuellement leurs parents pendant leur temps libre, en apportant une connaissance technique améliorée. Ce système aurait pour avantage de perpétuer l’esprit d’eskwad au sein de la jeunesse tout en corrigeant d’éventuels dysfonctionnements des Eskwad traditionnels par des formations appropriées.

4.- CONCLUSIONS ET RECOMMANDATIONS

Inutile de rappeller une fois de plus l’importance pour l’ONG de baser ses interventions sur la présence des groupements traditionnels de travailleurs appelés eskwad. Ces groupements existant depuis de nombreuses années devraient être le moteur du développement de la région. Ils pourraient être mis à profit pour l’amélioration de la production, grâce à des sessions de formation continue ou la réalisation de tâches d’intérêt général (entretien des routes).

Dans cette perspective, l’ONG devra engager, dans les plus brefs délais, des experts susceptibles de mener à bien une enquête approfondie sur les eskwad. Ces experts (sociologue, spécialiste en éducation etc.) devraient travailler à :
1) préparer les grilles de l’enquête ;
2) former les enquêteurs ;
3) traiter les données.

Dans un deuxième temps, les consultants devront s’occuper de la préparation des différents modules des sessions de formation, en faisant appel à des experts divers.
Je préconise de miser sur la jeunesse pour transmettre des informations et introduire des changements bénéfiques à moyen et long terme.

Les interventions de l’Etat ou d’ONG doivent tenir compte des organisations existantes et endogènes. C’est un minimum de respect que nous devons tous à la population paysanne haïtienne.

Ces organisations endogènes portent plus de 40 appellations différentes (Agr. Marc Antoine Noël). Rendons un hommage bien mérité à tous ceux qui avec les sueurs de leur front arrivent à irriguer les plantations de toute sorte à travers le pays.

* Ex Ambassadeur d’Haïti à Tokyo
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