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Littérature et utopie : Inauguration des Journées académiques de l’Atelier Jeudi Soir en Haïti


lundi 24 juillet 2017

Par Websder Corneille

Soumis à AlterPresse le 19 juillet 2017

Dans la logique de la lecture symptomale, chez L. Althusser, le cénacle Atelier Jeudi Soir (AJS) a inauguré les « Journées académiques de l’Atelier Jeudi Soir », le samedi 3 juin 2017 au siège social du Centre culturel Anne-Marie Morisset. L’objectif premier : réfléchir sur des thématiques qui mettent en reliance sciences humaines et littérature, à la lumière de l’expérience et la réceptivité haïtiennes.

Pour rechercher l’essence de ces journées, du coup signifier le choix de la thématique, l’écrivain et professeur Lyonel Trouillot, l’un des organisateurs également, entend ceci : « la tradition littéraire haïtienne et l’histoire de la pensée en Haïti sont toujours marquées par une conversation entre littérature et sciences humaines. Le principe directeur de ces journées académiques est de perpétuer cette tradition ».

Autant comprendre que ces rencontres pour des lendemains de la pensée s’expliquent- de fait- par un manque sans précédent qui s’attendait à être comblé, dont la négligence (l’impossibilité) d’essaimer pour la production d’idées nouvelles s’octroyait beaucoup plus d’espace à un naufrage lent et indéniable.

Englué dans la coutume de la littérature versus sciences humaines, LT fait croire à qui veut l’entendre que « le pire qui pourrait arriver à un écrivain ce serait de ne lire que de la littérature de création, et le pire qui puisse arriver à un chercheur serait d’oublier ce que rappelle un grand théoricien : la littérature est (peut-être) la première des sciences humaines ». (T. Todorov)

De tout temps, pour tirer les ficelles, le propre de chaque génération se situe dans sa capacité inventive à dénoncer avec virulence- non sans souffrance- la mise à mort de la pensée. Cela va sans dire, la dynamique évolutive a consisté à voir dans l’actualité une forme de déclin ou un certain délitement de la pensée chez les intellectuels, de tout poil. Les « déclinologues » (J.-M. Schaeffer) savent identifier la cible au bon endroit pour cracher leur venin.

Dans ce concert contre la déréliction de la pensée, Haïti traine une peine capitale, la République occupe honteusement les premières rangées. Combien de fois n’a-t-on pas entendu tancer qu’il n’y a plus d’élites en Haïti ? Que la pensée haïtienne s’arrête à partir de 1960 ? Que Leslie Manigat fut-il le dernier homme de cette généalogie ? Qu’au temps de Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, les causes de nos malheurs seraient dénoncées avec velléité et disgrâce ?

Le feu écrivain Jean-Claude Fignolé nomme « aveulissement de la conscience des élites » ce comportement rébarbatif de faire fi de la nécessité de s’engager ou de porter la noble cause du plus grand nombre qui patauge dans la misère abjecte depuis des lunes, du moins de continuer à cautionner le règne de l’impunité.

Dans le meilleur des cas, le poète Georges Castera a toujours fait preuve de luminosité en résumant chaque disparition qui coute cher à la patrie en une formule malheureuse : l’intelligence est en deuil.

Pour pallier à la gravité de la situation, l’AJS s’offre la perspective d’ériger cet espace d’accueil de la pensée critique tous les premiers ou les derniers samedis du mois en cours. Ceci dit, la première journée a accordé le privilège à la thématique : « utopie et littérature », avec des interventions des professeurs Jean-Léon Ambroise, Pierre Buteau et Lyonel Trouillot.

Pour initier le dialogue, le professeur P. Buteau a amorcé des réflexions sur la compréhension de l’utopie en la reliant à un idéal abstrait chez les grecs, dans l’Antiquité. Ce qui, toutefois, ne l’a pas empêchée d’avoir son lieu d’ancrage. Dans le monde moderne, toujours est-il, une rupture s’est opérée dans le mode d’appropriation du concept qui l’engage dans des actes subversifs.

A un autre moment, il a poussé le dos de la littérature sur le terrain utopique, s’interroger sur ce déplacement : à quel moment la littérature devient fiction ? Revirement que connaissent certaines œuvres romanesques telles L’amour avant que j’oublie (L. Trouillot) et La mémoire aux abois (E. Trouillot), et qui sont enclins à un utopisme constructif, le cas du Marquis de Sade. Et Roland Barthes disait de ce dernier qu’il a proposé sa vie comme une utopie.

Parallèlement, le chercheur J.L. Ambroise entend intercepter l’utopie dans l’actualité du présent, le monde dans lequel nous vivons, particulièrement celui d’Haïti. Parce que l’utopie nous demande de regarder le passé incessamment, sans nous contraindre de se fermer les yeux sur l’avenir, soutient-il minutieusement. Parce que, aussi bien, l’utopie est une arme à double tranchant susceptible de produire simultanément le socialisme et la barbarie, en vue de faire coexister deux infinis.

D’emblée, le professeur entraine la discussion sur la piste dichotomique : remémoration et rédemption. A cet instant, il voit dans la remémoration de l’utopie l’acte de refus du monde ambiant parce que la vie est prise en otage à travers les corps et les êtres, mais le monde se sauve subrepticement par la rédemption, ce culte à une vie meilleure, plus vivable pour les individus. Il allie cette conception de la rédemption à la pensée de Judith Butler.

Comme actes utopiques, il épingle celui du penseur-psychiatre Frantz Fanon dans une lettre adressée à l’administration hospitalière (Hôpital Psychiatrique de Blida-Joinville, 1956) pour annoncer sa démission, par refus de participer à la prise en otage des algériens. Comment, selon le professeur, peut-on démissionner aussi brutalement de la vie ? Démissionner d’un dispositif qui remet en question la vie, c’est l’acte le plus radical. Sans doute Fanon a-t-il réussi à le faire sans ambages.

Pour Haïti, le personnage emblématique Jacques Stephen Alexis a payé la radicalité dans sa chair fraiche dans la lettre à sa fille Florence Alexis, le 11 janvier 1955. Ce, pour quoi il a récidivé en écrivant à François Duvalier, président de la République d’alors, le 2 juin 1960. Ces deux actes constitutifs de M. Alexis envers deux êtres absolument importants- à des degrés perceptibles, témoigne de sa capacité d’anticiper sa démission dans un effort perpétuel.

De son coté, le troisième intervenant, l’écrivain et professeur L. Trouillot, brode la thématique de l’utopie à la lumière de l’aède français Paul Eluard, chez qui, observe-t-il, l’utopie s’apparente à un état de bonheur proposant la pleine réalisation de l’individu. De là, la question frontale : comment le poème cesse-t-il d’être un poème pour devenir un acte réel ? Interrogation pertinente, s’il en est, à juste titre qu’il procède à voir la poésie comme réel absolu. (Novalis)

Trois dimensions de l’utopie s’élèvent de sa communication : (a) dimension de critique sociale ; (b) dimension programmatrice et correctrice ; (c) dimension purement inventive. Pour la première, il ne faut pas se méprendre, il fonctionne comme une allégorie. La deuxième légifère autrement le monde dans lequel nous vivons, enfin, la troisième c’est le territoire le plus libre qu’offre l’imagination, un instant de transgression par la fuite. Sur ces entrefaites, Trouillot contraint l’être humain à l’invention de nouveaux possibles (Yves Citton), à poser des actions de transformation de la société, à faire bouger les lignes de partage.

Pour ne pas conclure, l’inauguration de ces journées académiques augure un très bon présage, ne serait-ce qu’à l’objectif de susciter dans la convivialité une rencontre entre littérateurs et professionnels des sciences humaines de la collectivité, comme cela s’observe ailleurs. Importance reconnue, il ne reste maintenant qu’à les pérenniser pour l’avenir de la pensée en Haïti.

Bonnes Journées académiques à tous !

Contact : websdercorneille@gmail.com