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Les écrivains d’Haïti et le Prix des cinq continents : Quel est l’arbre qui cache la foret ?


lundi 17 juillet 2017

Par Websder Corneille

Soumis à AlterPresse le 15 juillet 2017

Au bout de ce petit matin du mardi 11 juillet 2017, la nouvelle est tombée comme un couperet. Le jury du Prix des cinq continents de la Francophonie, présidé par l’écrivaine française Paula Jacques, vient de publier la liste définitive des 10 finalistes parmi les 122 œuvres proposées. Une nouvelle réjouissante pour les lettres haïtiennes qui y voient trois de ses dignes représentants dans la taverne.

Au rythme du tambour, ces noms résonnent d’une manière onomatopéique : 1. Louis Philippe Dalembert, Avant que les ombres s’effacent (éd. Sabine Wespieser) ; 2. Nehemy Pierre-Dahomey, Rapatriés, (éd. Seuil) ; 3. Gary Victor, Les Temps de la cruauté (éd. Philippe Rey). Si l’on est haïtien ou spécialiste des lettres haïtiennes ou amateur de cette belle littérature, comment ne pas se regorger de fierté lorsqu’on prend le temps nécessaire pour réfléchir sur les conditions désastreuses dans lesquelles se produisent toutes ses œuvres aguichantes.

Nonobstant, avec beaucoup de finesse, il est à rechercher dans l’essence pourquoi en seize ans, malgré la foisonnante richesse de cette production et sa reconnaissance internationale, aucun écrivain haïtien n’est jamais parvenu au statut des lumières ? Donc, décrocher ce prix. D’aucuns pensent qu’il y a anguille sous roche. A l’absence de statistiques annuelles des librairies ou d’autres maisons de distribution de livres en Haïti, l’on peut déduire hâtivement que la langue française occupe une place prépondérante dans la publication des œuvres de l’esprit dans le pays.

Comparativement à la tendance générale de publier une œuvre en créole haïtien, le désir s’observe beaucoup moins chez un auteur haïtien. En cas de doute, une consultation illico des suppléments au moment des foires Livres et folie et Foire internationale du livre d’Haïti, allégerait la pensée de négation. Cette grande obsession atteint son apogée dans la presse écrite.

Guerre des langues en Haïti

Sans réflexion aucune, dans les Amériques, la Francophonie passe par Haïti. Preuve à l’appui, la constitution de 1987 – version amendée en 2011, dans l’article 5, érige la langue française (à coté de la langue créole) au statut de langue officielle. Loi toujours peu reluisante pour les locuteurs créolophones et les fervents défenseurs de la langue créole, mais consentante d’autant que l’Etat d’Haïti n’a jamais concocté de plan véritable pour une politique linguistique viable et susceptible d’apporter une réponse rigide à la situation diglossique qui génère cette guerre linguistique.

Ce petit détour en vaut la chandelle puisque nous parlons francophonie qui, politiquement et diplomatiquement dans sa ligne directrice, souhaite instituer un cadre permanent de diversité culturelle en offrant la part belle aux langues nationales des territoires membres de cette institution. A la connaissance commune des haïtiens, du moins pour ce qui concerne le Prix des cinq continents, il n’y a pas encore de souvenir qu’une œuvre produite en créole haïtien y soit reléguée. Une observation déconcertante qui scalpe l’objectif de ladite institution et sa volonté d’agir dans la pérennisation de cette diversité. L’oiseau n’a même pas cherché le nid.

Atlas littéraire du prix

Pour le Prix des cinq continents de la Francophonie, si aucun auteur haïtien ne l’a encore décroché en bonne et due forme depuis sa création en 2001, toutefois la belle habitude demeure de s’attendre à au moins un haïtien dans la liste définitive. A chaque fois, les chances sont faibles, mais la coutume mène à la célébration personnelle de l’écrivain ou collective de la presse et des lecteurs à l’affut de consécration.

Parmi les quinze auteurs qui sont déjà primés- puisque en 2002 le jury n’a tranché en faveur d’aucun auteur, l’on dénote des auteurs originaires de L’île Maurice, de Belgique, de Tunisie, du Canada, de France, du Liban, d’Arabie saoudite, du Congo, de Togo, de Roumanie, du Cameroun, d’Algérie. Aucun auteur dont ses origines remontent à Haïti. Sans forcer les traits, l’actualité littéraire haïtienne surplombe celle de certains pays sélectionnés dans la série des récipiendaires.

Plus surprenant encore en découvrant la présence de l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot, qui a présidé le jury en 2010 et 2011, parmi les membres permanents de ce jury- composée de onze personnalités au total. Dans cette tradition littéraire continentale, Haïti et Liban répondent aux abonnés absents. Ils ont raté tous les trains précédents. Continueront-ils à manquer ce voyage au pays des lettres, en 2017 ? Le doute constitue déjà un début d’espérance.

Miroir aux alouettes

Pour cette année, le portefeuille des lettres haïtiennes renferme une capacité plus grande que les années antérieures. Les trois écrivains en lice : Louis Philippe Dalembert, Nehemy Pierre-Dahomey, Gary Victor, font figure de favoris. Deux mastodontes et un petit poisson en train de se former des nageoires pour les mille eaux à venir.

Avec les coudées franches, il faut dire que le roman de Louis Philippe Dalembert, Avant que les ombres s’effacent, jouisse d’une plus-value considérable, par rapport aux deux autres. La thèse : le livre a déjà raflé deux prix à la fin du mois de mai dernier : Prix du Livre France Bleu et Prix Orange du Livre. Argument non suffisant mais nécessaire, lorsqu’on sait qu’un jury soit influencer un autre dans l’attribution des récompenses.

En deuxième position, celui de Nehemy Pierre-Dahomey, Rapatriés, qui jouit aussi d’un regain d’intérêt parce que, parallèlement, il concourt pour le Prix Senghor du 1er roman francophone et francophile. Ce prix qu’en 2006- date de sa création- la romancière haïtienne Kettly Mars a partagé ex-aequo avec l’écrivain québécois Eric Dupont, respectivement pour les œuvres suivantes : L’Heure hybride et Voleur de sucre.

Mais il faut attendre l’arrivée de l’automne prochain pour clore définitivement le procès et attribuer un adjectif adéquat à cette situation délicate que vivent les écrivains haïtiens.

Suivant un communiqué de presse publié sur le site de l’organisation de la Francophonie, « le prix sera remis par la Secrétaire générale de la Francophonie le 11 octobre 2017, à l’occasion de la Foire internationale du livre de Francfort (Allemagne) ».

Contact : websdercorneille@gmail.com