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Institutionnalisation de la crise en Haïti : L’Université d’État s’en ressent


samedi 17 juin 2017

Débat

Par Antoine Hubert Louis*

Soumis à AlterPresse le 14 juin 2017

Il convient de poser et insérer le problème de la crise de la réforme de l’Education nationale et de la formation professionnelle en général, celle de l’enseignement supérieur au niveau de l’Université d’Etat d’Haït (UEH) en particulier, dans l’interminable crise de société dans laquelle nous pataugeons depuis trente ans déjà.

Comme disent certains pour faire ressortir le caractère d’institution de notre trop vieille querelle d’avec nous-mêmes, il est loisible d’ironiser que la seule chose qui ne soit pas en crise en Haïti demeure la crise elle-même ! D’aucuns diraient exception faite de la culture haïtienne, en référence à la musique et la littérature. Mais, il ne serait pas du tout intempestif de rétorquer -sans toutefois poser le problème des genres, de leur origine, encore moins celui de leur refonte dans une moule locale- de quelle musique haïtienne parle-t-on, si "tout voum pa do" ?

Explicitons cet adage une fois pour toutes, dans lequel "voum" renvoie à un pet sec et sourd et "do" à la première des sept notes musicales. Ce qui, en clair, veut dire "péter, ce n’est pas de la musique". Or, à quelques exceptions près, on ne fait que ça depuis un bail déjà, en terme de productions musicales haïtiennes, du compas dit de nouvelle génération au rap supposé créole. La plupart ne font que péter, con-fondant, ingénieusement, leurs "voum" d’avec des "do" ! Dire que la grande majorité des consommateurs s’en donnent à cœur joie !

Côté littérature maintenant. Il est certes vrai qu’il existe une production littéraire qui semble même trop abondante, comme si certains de nos écrivains, une fois devenus fonctionnaires de l’écriture, s’étaient spontanément métamorphosés, sélection naturelle oblige, en pondeuses venues de la République dominicaine. Depuis 2009, il ne se passe pas une année sans qu’un écrivain haïtien, ou d’origine, ne soit distingué par un prix international. Ce qui témoignage en effet d’une reconnaissance certaine qu’il se passe quelque chose d’intéressant de ce côté là, en Haïti. En outre, le nombre de nouveaux titres et auteurs en signature à Livres en folie à chaque édition est une autre preuve, par quatre, d’une belle énergie littéraire haïtienne.

Nonobstant, il s’agit d’une littérature haïtienne d’expression française qui s’expatrie de plus en plus. A défaut de se rendre au Chili en quête de possibilités, la plupart de nos auteurs se font éditer à l’étranger et, dans le même laps de temps, la littérature haïtienne d’expression créole recule, faute d’équation entre la production manuscrite et une demande éditoriale professionnelle. Autre maillon indispensable manquant dans cette chaîne de productions, il n’y a -presque- plus de critiques littéraires et d’art de métier ici, depuis la mort de Max Dominique, et celle de Gary Augustin, naguère. Restons-en là car, nous aurions assez prouvé ce qu’il fallait démontrer !

L’UEH : thermomètre du degré de fièvre du corps social...

Certaines institutions républicaines auraient dû être en place depuis tantôt trente ans, partant du référendum de la Constitution du 29 mars 1987, certes révisée mais pas encore révisée. Aussi, la subordination du temps électoral à celui constitutionnel aurait dû être une simple formalité. Or, nous sommes constamment incapables d’arriver à cette harmonisation minimale, 30 ans après la promulgation de notre nouveau contrat social. D’ailleurs, la plupart de nos parlementaires ne sont pas encore fixés ni sur la durée, ni sur la date d’expiration de leur mandat. Or, si je ne m’abuse, nous sommes supposés, constitutionnellement parlant, tenir des élections législatives d’ici la fin de cette année. Ce qui signifie qu’il y a là une marmite de crises au feu, et qui bout. Pour faire tautologie, disons qu’il y a tellement de crises dans la crise que notre crise, désormais la seule institution qui fonctionne vraiment, devient la métaphore d’une poupée russe.

A ce stade où la crise devient la seule possibilité qui vaille, il n’y a plus lieu de parler de réformes, mais de changement de paradigme. La radicalisation des positions au sein de l’EUH n’est qu’un jeu de miroirs, un thermomètre qui dit le niveau de fièvre du corps social. L’effet de la cause. L’arbre qui cache la forêt ! Le sommet de l’iceberg, pour ainsi dire "Sa se twòkèt la" ! Pourrait-on même revenir aux Dispositions transitoires, vieilles de 20 ans déjà, elles qui posent pourtant les mécanismes à mettre en œuvre en vue de la réforme de l’enseignement au sein de l’UEH ? Mais, mortes dans l’œuf, vingt belles années se sont écoulées sans qu’elles n’aient été mises en œuvre ! Il faudra donc les revoir, les actualiser ! Qui en serait assez légitime, pour ce faire ?

Si nous convenons "qu’une crise est une bataille à mort entre l’ancien qui refuse de s’en aller et le nouveau qui n’arrive pas encore à prendre toute la place", il va de soi que dans tous les pays du monde, les universitaires demeurent les âmes les plus sensibles à ce changement de paradigme qui peine à se mettre en place. Il serait carrément angoissant que des universitaires et étudiants en Sciences humaines et sociales se comportent en zombies ou en bons esclaves, comme le reste de l’opinion publique, dans un tel contexte sociétal, eux qui sont pourtant les mieux placés pour anticiper les crises, prévenir le corps social et proposer des pistes avant-gardistes. D’où, du coup, l’échec de l’UNiversité d’Etat d’Haïti !

Ce qui, justement, révolte en ce qui concerne l’UEH, c’est parce qu’elle n’arrive pas à remplir convenablement sa triple mission consistant à transmettre, de manière critique, les savoirs disponibles, ce qui en appelle à la recherche et à la production de nouveaux savoirs réinjectés dans les débats d’idées et de société. C’est ce qu’Anthony Giddens entend" la double herméneutique" ! Ce concept établit des relations dialectiques entre les interprétations (empiriques) des acteurs et celles scientifiquement construites par le savant, où celles-là nourrissent celles-ci en matières premières que cellles-ci transforment en produits finis (re)mis en circulation sur le marché du savoir, et des interprétations.

Il convient donc de se demander comment se fait-il que même nos universitaires ne sont pas parvenus à bien jouer leurs rôles d’avant-gardistes ? La réponse est aussi simple que la question est légitime ! Si les conditions -politiques d’abord, sociales et financière ensuite, logistiques et académiques enfin- ne sont pas réunies pour qu’universitaires et étudiants remplissent convenablement leurs fonctions, quand ces derniers ressentent l’acuité de la crise au point qu’il y a lieu de changer de paradigmes, leur seule modalité de proposition prend, nécessairement, l’allure d’un comportement d’hostilité face à l’ancien. Et, parce que l’UEH ne peut pas répondre aux exigences de ce changement, car prise en otage par les politiques et la politique, cette hostilité ressentie vis-à-vis de l’ancien schème de valeurs (euristiques et/ou épistémiques) devient plus en plus sociale, voire politique. Par voie de conséquence, la crise de l’UEH est la crise d’un choix de société qu’il convient de changer de façon fondamentale.

Somme toute, il n’y a que deux solutions radicales pour en venir à bout de ce qui se passe dans l’UEH, thermomètre du degré de fièvre du corps social : soit la fermer en y a posant scellé, mais pour combien de temps et à quelles conditions la rouvrir ; soit la doter des ressources -légales, humaines, financières et logistiques- lui permettant, enfin, de remplir adéquatement ses fonctions académiques et sociales. Si l’UEH est le thermomètre du corps social, il convient de comprendre que la radicalisation des antagonistes en son sein n’est qu’un signe avant-coureur ! Cela devait nous inquiéter au plus haut point.

En marche vers l’inaccessible étoile, nous croyons avoir dit...

*Écrivain

 

 

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