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La crise de l’Université d’État d’Haïti (UEH) : le Manifeste ne dit pas tout


lundi 5 juin 2017

Par Roland Bélizaire*

En réaction à la prise de position d’un groupe de 137 professeurs de l’UEH [1]

Soumis à AlterPresse le 31 mai 2017

Nominalement 128 professeurs ont signé ! Enfin, la population sans le demander, commence à recenser pour une fois, le nombre de professeurs qui travaillent à l’Université d’État d’Haïti. Est-ce que ceux qui n’ont pas signé cette note, que je considère, comme un « Manifeste de haine, de déni de soi et des autres, et de position traditionnelle et permanente », sont plus nombreux ou moins nombreux ? Je ne sais pas. Ce nombre est-il élevé parce que les éternels spectateurs participent enfin à la tragicomédie de l’UEH ? Ceux qui ne la signent pas se désolidarisent-ils du professeur Lenz Jean-François, ou ne condamnent-ils pas les actes de violence d’où elles proviennent au sein de l’UEH ? Je n’ose pas le croire non plus.

Toutefois, nous sommes dans un espace universitaire, académique et scientifique, et par définition, vouée à la recherche, on pourrait engager des recherches et des débats sur la violence au sein de l’UEH et dans le pays. Pourquoi ne pas réaliser des études comparatives ou croisées entre la violence enregistrée au sein de l’UEH, notamment pendant les deux dernières années, et celle que subissent actuellement les ouvriers dans leur lutte pour un salaire minimum de 800 gourdes, la violence que subissent la population en général, et en particulier, les classes populaires suite à l’augmentation des prix des produits combustibles, la répression dont sont victimes les petits commerçants et commerçantes du secteur informel, etc ?

Certains diront que je suis en train d’amalgamer les faits. Mais les dialecticiens de l’UEH, nos philosophes, sociologues progressistes pourraient y déceler une logique systémique, un jeu des « parties au tout », composant la dynamique globale, totale de violence dans le pays. Spécifiquement dans le cas de l’UEH, qu’est ce qui s’y passe ? Comment est-ce qu’on est arrivé à cette déchirure, à cette crise ? Quel en est le sens ? A qui peut-elle profiter ? Peut-il y avoir une solution dans l’intérêt des différents protagonistes ? Le « Manifeste » encourage-t-il une telle démarche ?

Rupture et continuité d’avec l’ancien ordre, illusion de construction et absence d’une pensée structurante : un triptyque de chaos

L’Université d’État d’Haïti, comme beaucoup d’autres institutions publiques, bénéficie des acquis des luttes sociales et populaires aboutissant à l’ouverture démocratique, avec la chute de Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986. Les dispositions transitoires de 1997 consacrent le discours visant la mise en place d’une université démocratique, autonome et indépendante. D’une part, les dispositions transitoires sont devenues pendant vingt ans trop transitoires et ainsi donc, presque définitives. D’autre part, si dans le discours elles marquent une certaine rupture d’avec l’ancien ordre socio-politico-universitaire, les valeurs démocratiques, participatives, universitaires tardent jusqu’à présent à être matérialisées. Les problèmes sont légion : inégalités entre les entités, gestion chaotique de la plupart des facultés, curriculum inadapté dans la majorité des cas, capacité d’accueil et d’infrastructures ne dépassant celle d’une bonne école secondaire, copinage, corruption, conditions de travail exécrables, pleins pouvoirs d’un Conseil exécutif et du Conseil de l’Université qui sont totalement inefficaces dans leurs missions, clientélisme des Doyens, Coordonnateurs et Recteurs, cooptation des Délégués étudiants, forte carence de pensées et de projets structurants, et j’en passe. Après vingt ans, il n’y a pas vraiment lieu de s’en réjouir, de s’enorgueillir.

La crise actuelle ne peut pas être appréhendée en dehors de ces problèmes structurels. Paradoxalement, certains professeurs qui avaient montré des velléités et des engagements pour la construction d’une UEH, autrement que sous la dictature, participent à cette tendance de retour progressif à l’ancien ordre. Peut-être, sont-ils trop satisfaits de son état actuel, fruit de leur combat ? Le véritable changement au sein de l’UEH ne risque-t-il pas de remettre en question leurs pratiques, leur gestion pendant ces vingt ans ? La construction d’une nouvelle université dont rêvaient des milliers de jeunes, de citoyens, de parents, n’était donc qu’une illusion.

Beaucoup parlent d’une crise datant de deux ans, en suivant de près l’histoire récente de luttes revendicatives au sein de l’UEH, à mon humble avis, il faut la remonter jusqu’aux années 2008-2009. D’ailleurs, très probablement, le professeur Janil Louisjuste a payé de son sang le prix de cette lutte engagée à l’époque sous l’administration du recteur Jean Vernet Henry, avec Fritz Deshommes comme vice-recteur à la recherche et Wilson Laleau, vice-recteur aux affaires académiques. Au cours de cette période, force est de constater comment se font et se défont les alliances, les changements de position pendant que la situation objective de l’Université ne s’améliore d’un iota, a contrario après le séisme du 12 janvier 2010, elle est aggravée.

C’est dans ce contexte d’aggravation de la situation socio-académique au sein de l’UEH et d’aggravation globale de la situation socioéconomique du pays, de paupérisation des franges de plus en plus importantes de la société, que depuis deux ans, se poursuivent les luttes revendicatives de nature salariale, mais aussi axées sur la réforme de l’université et sur le processus électoral au niveau du rectorat et de certaines entités.

Cercle vicieux de tout conflit où les contradictions sont trop aiguisées, où les émotions, les pulsions et les enjeux sont de taille, les nantis du statu quo n’entendent pas lâcher lest. Ce comportement tend à radicaliser la position des organisations estudiantines et professorales. La situation se complique davantage parce les dirigeants de l’UEH traitent des questions académiques, des revendications justifiées dans une logique de politicaillerie, sans respect d’aucun cadre légal, sans aucune norme établie et consentie par les différents acteurs. Demandez au vice-recteur aux affaires académiques, M. Hérold Toussaint, comment et pour qui les normes sont respectées au plus haut niveau de l’UEH ? La crise s’envenime ainsi par la manifestation d’exactions de part et d’autre. Et, le chaos s’installe au sein de l’UEH.

Un Manifeste de haine, de déni de soi et des autres, de position élitiste traditionnelle et permanente

Sans vouloir retourner sur les actes de violence commis par toutes les parties en conflit, on pourrait se demander pourquoi l’affaire de l’étudiant de la FDSE ayant donné plusieurs coups de couteau à un autre de l’ENS, est non seulement passé sous silence, mais les professeurs et dirigeants du plus haut niveau de l’UEH auraient utilisé leur pouvoir et leurs accointances dans le système judiciaire pour faire libérer le présumé assassin illégalement de la prison ?

Pourtant, l’affaire du professeur Lenz Jean-Francois leur donne une opportunité de déverser leur mépris, leur haine contre certaines catégories sociales fréquentant l’UEH. La tendance élitiste est mitigée et cela dérange. C’est la position du statu quo ex ante et c’est toujours la position des conservateurs néo-duvalieristes, oligarchiques au sein de l’UEH. Cette conjoncture est une aubaine pour retrouver, confirmer leur position traditionnelle et permanente. Les professeurs, progressistes d’hier, leur offre ce cadeau tant voulu sur un plateau en or.

Certains professeurs ont signé le Manifeste juste par esprit corporatiste et même suiviste.

Comment expliquer que des professeurs, des dirigeants de l’UEH peuvent accuser en grande pompe mais sans fondement, sans aucune enquête judiciaire, des étudiants de voleurs, de repris de justice et de tous les maux ? Ces gens qu’ils ont eux-mêmes formés et/ou qu’ils sont en train de former. Ne comprennent-ils pas, que dans une large mesure, l’échec de ces jeunes, c’est le leur également ? Ce niveau exceptionnel de propagande et de trivialité et soutenu en masse par des collègues et certains médias, peut avoir comme l’une des principales hypothèses : la passion du pouvoir tant réel que symbolique, agrémentée d’un effet d’aveuglement et d’hystérie collectifs. Phénomène ahurissant et historique que la psychologie sociale devrait bien nous aider à comprendre.

Combien de ces professeurs qui ont participé au mouvement Gnbiste de 2004 ? Historiquement, les étudiants ne sont-ils pas toujours le fer de lance des grands mouvements de chambardement, de révolte sociale ? La grève des étudiants de Damiens d’octobre 1929, la grève générale et la révolte des étudiants de mai 1968 en France, et plus récemment la Grèce, l’Italie, la France, la Grande Bretagne, la Serbie, la Roumanie, l’Europe est secouée par les émeutes estudiantines contre les politiques néolibérales qui affectent négativement tant les universités que les conditions de vie des populations. Et c’est cet espace social de grandes potentialités d’agitation, de révolte, de soulèvement que vous voulez militariser ? Relisez les journaux et dénombrez dans les deux dernières semaines combien d’entités d’enseignement supérieur dans le pays, publiques et privées, qui sont en crise ? Cherchez-en objectivement les causes.

Mais en outre, Mesdames, Messieurs, chers collègues, nous sommes en Haïti où nous avons de minuscules infrastructures facultaires, sans un campus imposant. Vous dénoncez les faibles budgets des différentes entités de l’UEH, mais vous voulez ajouter maintenant la rubrique « police universitaire » ? Dans des endroits si exigus comme la FASCH, l’ENS, l’IERAH-ISERSS, la FLA, l’INAGHEI, où est-ce que vous allez poster ces « messieurs de l’ordre » ? Avez-vous pensé ce que cela pourrait occasionner dans le cas des crises futures non liées directement aux problèmes internes, mais aux problèmes globaux de la société haïtienne, comme ce fut le cas en 2003-2004 ? Allez Mesdames, Messieurs, dépassez un peu vos intérêts immédiats ! Quel est ce nouveau projet que vous mijotez pour la jeunesse, l’Université et la société haïtiennes ?

Certains avancent l’argument de respect de normes, comme motif valable pour souscrire au Manifeste. De quelles normes parlent-ils ? Où sont-elles définies ? Dans le droit coutumier de l’institution universitaire, dans la culture de l’institution ? L’UEH dispose-t-elle d’une loi organique ? Les différentes entités possèdent-elles chacune de règlements intérieurs ? Ces normes répondent à quel mode de gouvernance universitaire ?

Je suis professeur à l’UEH depuis 2003, à ma connaissance, pas une fois je n’ai reçu aucune feuille, aucun rapport d’évaluation de mes cours. Pendant ces treize années d’expérience, la seule fois que j’ai eu une réunion avec un chef de département, c’était dans le but inavoué de briser le mouvement revendicatif du personnel et des étudiants. Combien de fois, les décanats, les chefs de département convoquent les professeurs régulièrement absents sans aucune motivation et qui fournissent ainsi beaucoup moins que les quarante-cinq heures requises ? Quels sont les normes appliquées pour les professeurs qui ne remettent pas à temps ou jamais les résultats des examens ? Où sont passées les normes dans pareils cas ? Après vingt ans, cet aspect fondamental du bilan ne laisse-t-il pas à désirer ?

Un autre fait inédit parmi des centaines, les dernières promotions du cours de « Théories économiques » peuvent témoigner que je suis obligé de dispenser le cours, en utilisant un drap blanc comme écran projecteur, parce les quelques rares que possède la direction de la Fasch, sont dysfonctionnels. A la faculté d’Ethnologie, quand les profs terminent le soir, il n’y a aucune possibilité décente de se laver les mains et de faire pipi. Ce sont peut-être des détails, mais non négligeables. Ils confirment les mauvaises conditions de travail, les normes sanitaires problématiques, les problèmes académiques et didactiques, les problèmes administratifs. Je ne parle même pas des pitances de rémunération et de mes misères, notamment à la Faculté d’Ethnologie, pour réaliser des activités de terrain avec les étudiants. La liste est longue et chaque professeur du Manifeste pourrait la compléter. Mais peut-être, les intérêts personnels, mesquins, politicailleurs, démagogiques, corporatistes et complices priment sur ces problèmes fondamentaux.

Quelle issue à la crise ?

Prises dans une logique gramscienne ou marxiste basique en rapport aux matérialismes historique et dialectique, les crises sectorielles ou globales ne sont pas des épiphénomènes gratuits et négatifs. Toute l’histoire de l’humanité se construit, progresse à partir des solutions apportées aux crises diverses. Maintenant, se pose la question de l’origine des crises : ici, nous voulons dire sont-elles endogènes ou émanent-elles du jeu d’acteurs extérieurs ? Ainsi, l’appréciation des crises est en fonction des contextes, des acteurs en question, des ramifications avec d’autres acteurs internes et externes. Comme professeur Chalmers aime le répéter : « Il y a de bonnes crises ». Mais la crise actuelle au sein de l’Université, aurait pu être évitée, si les dirigeants étaient à la hauteur ; si les autres acteurs de la société haïtienne ne s’en foutaient pas mal également. Toutefois, cela n’empêche pas qu’elle offre des opportunités de poser certains problèmes de fond rongeant toutes les entités et structures de l’UEH.

Le cas des 19 étudiants expulsés par le Conseil de l’Université est un cas d’espèce. Indiscutablement, aucune association, aucun syndicat, aucune organisation quelconque ne vont accepter silencieusement, poliment que leurs membres soient expulsés de l’institution, parce qu’ils revendiquent meilleures conditions de travail ou d’autres desiderata. Mais, quelle est l’instance d’arbitrage ?

Demandez par exemple, à Batay Ouvriye, combien de fois elle est obligée de saisir le ``Tribunal du travail`` et d’utiliser toutes ses capacités de mobilisation pour forcer les chefs d’entreprise à retourner sur leur décision de révoquer des ouvriers pour des motifs injustifiés et arbitraires. La conjoncture actuelle de la classe ouvrière face à l’arbitraire des patrons va d’ailleurs le confirmer. Mais dans le cas de l’UEH, ce système d’arbitrage n’existe pas.

Souvent aussi, quand ces types de différends ne peuvent pas être résolus de façon institutionnelle, ils sont transférés sur le terrain politique. Néanmoins, intelligemment, les parties peuvent recourir à la médiation. Dans le cas de l’UEH, cette crise suscite une autre question fondamentale : la question de la gouvernance des institutions indépendantes consacrées par la Constitution de 1987 pose-t-elle un certain problème par rapport à la gouvernance globale de l’État ? Ou plutôt, ne doivent-elle pas être gérées de façon plus démocratique, participative et responsable ? La crise actuelle mérite d’être réfléchie en fonction de la dernière question.

L’une des solutions serait la mise en place d’une vraie commission indépendante de médiation. Cette commission pourrait être composée de personnalités qui ne soient ni professeurs, ni consultants, ni du personnel administratif de l’UEH. Le débat reste ouvert sur sa constitution et sur les modalités de sa mise en place, son mandat et la durée.

Certains professeurs qui peuvent encore prendre un certain recul et analyser la situation sereinement, pourraient se rencontrer et engager les démarches en vue de monter la ``Commission indépendante de médiation``. L’initiative pourrait être prise également par une organisation crédible de la société civile. De toute façon, la Commission devrait non seulement, être acceptée par les divers acteurs, mais aussi être capable de les convaincre à entamer le processus de dialogue.

L’heure n’est pas aux États généraux, ni à des confrontations, ni à des comportements qui tendraient davantage à nous écarter d’une issue durable et favorable à la reprise des activités des entités les plus touchées par la crise.

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* Professeur à l’UEH