Perspectives

Haïti-Monde-Migrations : Entre utopie et cauchemar


jeudi 18 mai 2017

Bogota, 18 mai 2017 [AlterPresse] --- « Est-il possible de défendre l’universalité des droits humains comme une réponse adéquate aux vides de toutes sortes (politique, juridique, social, etc.), auxquels font face les migrantes et migrants en quête de protection de leur vie et de leur dignité, à l’ère actuelle de la mondialisation ? » : c’est la question centrale que Wooldy Edson Louidor, professeur à Pontificia Universidad Javeriana (Colombie) et collaborateur à AlterPresse, scrute dans son nouvel ouvrage « Introducción a los estudios migratorios. Migraciones y derechos humanos en la era de la globalización » [Introduction aux études migratoires. Migrations et droits humains à l’ère de la mondialisation].

Publié conjointement à Bogotá, en 2017, par Editorial de la Pontificia Universidad Javeriana et Instituto Pensar, ce livre a été présenté comme une « nouveauté éditoriale » à la 30e Foire du Livre, tenue à la capitale colombienne du mardi 25 avril au lundi 8 mai 2017.

C’est un texte d’actualité, qui articule une réflexion interdisciplinaire et conjoncturelle sur les crises migratoires, qui secouent le monde, et sur la dure et douloureuse réalité, à laquelle est confrontée la grande majorité du total de 244 millions de migrants internationaux et de 65.3 millions de personnes déplacées de force (dont des réfugiés, des demandeurs d’asile et des déplacés internes) répartis à travers le globe, selon les statistiques de l’Organisation des Nations Unies (Onu) pour 2016.

Le texte part de l’ambivalence, qui existe entre l’utopie des droits humains (désireux de faire du monde un meilleur lieu pour toutes et pour tous), proclamés universellement par l’Organisation des Nations Unies (Onu), en décembre 1948, suite à la Deuxième Guerre Mondiale, et la dystopie de nombreux non-lieux (espèce de zones de non droit) où les migrantes et migrants –et ce, à travers les cinq continents- sont de plus en plus victimes d’abus de toutes sortes et de violations de leurs droits fondamentaux.

Le concept de « vides dans la protection » est construit et mis en oeuvre par l’auteur pour décrire et analyser l’ensemble des insuffisances et carences, empêchant les migrantes et migrants d’accéder à la jouissance de leurs droits fondamentaux.

Ces vides vont depuis le manque de noms, pour désigner certaines catégories de migrants (par exemple, les Haïtiennes et Haïtiens ayant fui leur pays en raison du séïsme du 12 janvier 2010 sont-ils des réfugiés ou des migrants volontaires ? Ou ni l’un ni l’autre ?) jusqu’à l’absence de traités, de conventions ou, de manière plus large, d’instruments juridiques visant à définir et à protéger les droits de ces catégories ?
Tout en sachant qu’à l’ère actuelle de la mondialisation, il existe de plus en plus de facteurs nouveaux, tels que le changement climatique, le « terrorisme », les catastrophes environnementales, la violence de genre, etc., qui forcent les personnes à fuir leur pays d’origine en quête de protection internationale.

Cependant, le droit international -en tant que régime de régulation normative des rapports entre les États et champ d’étude spécifique des sciences juridiques- n’a pas encore statué sur ces nouveaux facteurs d’expulsion forcée, qui pourraient, à bon droit, justifier l’octroi du statut de réfugiés, de la part des États d’accueil, à des étrangères et étrangers, ayant besoin de cette protection internationale.

L’autre concept clé, utilisé par l’auteur, est celui d’ « état d’exception », qui met en évidence cette particulière forme ou technique de gouvernance, consistant à durcir les politiques et lois migratoires, et à laisser mourir les migrantes et migrants aux frontières, à la mer, etc. Il s’agit, pour ces gouvernements (y inclus ceux qui sont considérés comme démocratiques), de gérér les migrations sur base de l’hostilité, en faisant la guerre aux migrantes et migrants (par la mise entre parenthèses des droits fondamentaux de ceux-ci), ou à travers l’indifférence.

L’une des conséquences fatales de la mise en pratique de l’état d’exception est la multiplication de non-lieux, ponctués par des vides dans la protection des droits fondamentaux des migrantes et migrants, et ce, à cause du fait que les autorités font fi de leurs engagements à donner la protection internationale aux étrangers, qui en ont besoin, sous le prétexte fallacieux de lutter contre le terrorisme, de sauvegarder la sécurité nationale, etc.

Ces conséquences sont visibles à travers le monde : par exemple, c’est le cas, en Europe, de l’arrivée en masse de réfugiées et réfugiés syriens et africains, qui périssent en Mediterranée ou qui font face à des situations inhumaines dans des camps de réfugiés en Grèce.

Ou en Asie, le drame des migrantes et migrants Rohingya qui cherchent refuge en mer d’Andaman dans l’Océan Indien, se voyant obligés d’aller à la dérive face au refus de certains pays (l’Indonésie, la Malaisie et la Thaïlande) de leur offrir de l’hospitalité.

Dans le continent américain, force est de constater la situation de dizaines de milliers d’Haïtiennes et d’Haïtiens, de milliers de Cubaines et de Cubains, de flux de plus en plus exponentiels de citoyennes et citoyens vénézuéliens, des cohortes de Centraméricaines et de Centraméricains, de Sudaméricaines et de Sudaméricains et des essaims de migrants extra-continentaux (issus de divers pays de l’Afrique et de l’Asie), sillonant le continent américain, du Sud au Nord, en quête de meilleures conditions de vie ou tout simplement pour sauver leur peau.

Ces migrantes et migrants traversent plus d’une dizaines de pays, et aucun d’entre eux n’ose offrir à ceux-ci la protection internationale au cour de leur périple. Les organismes supraétatiques, tels que l’Organisation des États Américaines (Oea) et l’Organisation des Nations Unies (Onu), tardent encore à se prononcer sur ce drame continental.

Dans cette géographie de la mondialisation, les Amériques dessinent un continent en mouvement, où presque toutes les régions (en particulier, l’Amérique Latine et les Caraïbes) non seulement reçoivent ou expulsent des migrants et réfugiés, d’un pays à l’autre, mais aussi s’insèrent dans la dynamique globale de la mobilité.

En conséquence, près de 28.5 millions de Latinoaméricaines et de Latinoaméricains, de Caraïbéennes et Caraïbéens vivent dans des pays différents de celui où ils sont nés, selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes- Cepal (2014). Les États-Unis d’Amérique, sous l’administration du président Donald Trump, ferment la porte aux personnes migrantes et réfugiées.

Dans ce panorama mondial, quelle solution ?

Louidor articule une proposition éthique, politique et juridique de l’hospitalité qui, se basant sur des penseurs - tels que Emmanuel Lévinas, Ignacio Ellacuría, Ronald Dworkin, Rafael Domingo Oslé et le pape latino-américain Francisco (chef de l’Église catholique apostolique et romaine) -, scrute, avec rigueur et réalisme, la possibilité de ce que tous les êtres humains puissent circuler librement à travers le globe, comme le font aujourd’hui –à l’ère actuelle de la mondialisation- les flux de capital et d’information.

Il s’agit, pour l’auteur, d’établir des principes, axés, d’une part, sur la justice globale, la coopération, la solidarité internationale et le respect des valeurs éthiques orientés à « humaniser la mondialisation hégémonique, asymétrique et néolibérale » et, d’autre part, sur l’articulation de mécanismes juridiques et politiques efficaces –allant au-delà de, voire contre la souveraineté des États nation- visant à « prendre au sérieux », à « concrétiser » et à « historiciser » les droits humains, en vue de faire du monde un meilleur lieu, où tous et toutes puissent trouver une terre d’accueil où reposer la tête et jouir de leur droits fondamentaux et de leur dignité, en tant qu’êtres humains.

La viabilité de cette proposition passe, tout d’abord, par l’exercice de problématisation et de resignification de l’universalité des droits humains face à la situation réelle des personnes migrantes et réfugiées, ainsi que la mise en question de la souveraineté des États nation, de l’architecture du droit international (fondé sur ladite souveraineté) et de la « communauté internationale » (placée sous l’hégémonie des nations occidentales), au regard de l’actuelle mondialisation. Exercice que l’auteur réalise en profondeur, tout au long des 190 pages du livre. [apr 18/05/2017 10 :00]