Regard

Haïti : La malédiction du 3 avril !


lundi 3 avril 2017

Par Roody Edmé*

Soumis à AlterPresse

Le 3 avril 2000, Port-au-Prince se réveille avec dans la bouche un goût de cendre. On venait d’assassiner Jean Léopold Dominique, le journaliste haïtien le plus populaire depuis trois décennies. En effet, l’homme avait marqué d’abord le paysage culturel de notre pays à travers ses chroniques cinématographiques, son émission-culte « Inter, actualité, magazine » ; le rendez-vous hebdomadaire de tous ceux qui voulaient se former et s’informer sur la peinture et la littérature, sans oublier le cinéma de la nouvelle vague.

Jean Dominique, ce fut les premiers flashs à chaud sur le Paris en ébullition de 1968 avec à ses cotés le jeune Marc Garcia (Marcus) actuel directeur de l’hebdomadaire Haïti-en-Marche et de la station Mélodie FM. Ce fut aussi les nuits mémorables où l’homme a marché sur la lune, on pouvait écouter sa voix passionnée et celle du regretté Bob Lemoine nous décrire la descente d’Armstrong et d’Aldrin du module lunaire vers le sol rocailleux du « désert de la tranquillité », nom donné à l’époque au paysage lunaire.

Sa voix dans cette nuit de l’an 1969 fut si passionnée et troublante que tout jeune, je suis sorti bêtement regarder la lune comme si je pouvais coller des images à ce qui sortait de mon transistor. On écoutait le bruit de fond des équipes au sol depuis le centre spatial de Houston et leur communication avec le module de commande où se trouvait Michael Collins. En vérité, le début des années 70 fut un des moments forts de l’histoire de la radiodiffusion.

D’autres épisodes de ce XXe siècle à la fois sanglant et moderne furent retransmis à travers les ondes magiques de la « vedette des stations » : Les premières transplantations de cœur opérées par le professeur Christian Barnard en Afrique du Sud, le minage des ports de Hanoi et de Haiphong par la marine américaine et le turbulent silence de Moscou à propos d’un évènement qui avait la dimension tragique de la crise des fusées survenue quelques années plus tôt.

Jean Dominique, c’est aussi les années folles de la presse indépendante et progressiste. L’époque faste où le Petit Samedi Soir et Radio Haïti Inter se donnèrent la main pour analyser, critiquer avec rigueur et sérénité les événements socio-politique de l’ère Duvalier. Ces pionniers tracèrent lentement mais surement les chemins d’une liberté d’expression qui devait s’épanouir après 1986.

Les années 70 et les inoubliables radio-théâtre en direct de la grand-rue, les années 80 et les luttes épiques de toute équipe pour des conquêtes démocratiques : Liliane Pierre Paul, Marvel Dandin , Sony Bastien, Jacques Price et Jacques Jn Baptiste que l’on peut encore entendre sur les ondes de la voix de l’Amérique-, les années 90 autour de Michèle Montas, Gigi et Pierre Emmanuel rédacteur en chef, une pléiade de journalistes et reporters dont : Sony Estéus, Fritson Oréus, Vario Serant, Ronald Colbert, Jean Roland, Marie Raphaëlle pour ne citer que quelques uns. Ces noms resteront gravés dans l’histoire de la radiodiffusion.

Il y avait de quoi être fier de ces années « d’or » de la presse en Haïti. Il existait certes des obstacles politiques et économiques à l’émancipation d’une presse digne de ce nom. Mais on ne pouvait qu’applaudir la qualité des reportages sur les premières tentatives d implantation d’une industrie nationale en Haïti, et ce qu’on pouvait considérer comme les premiers balbutiements d’un journalisme d’investigation traitant de problématiques liées au « pays en dehors ».

Jean avait le tempérament de feu des gens passionnés, chevalier sans peur mais pas toujours sans reproches, il avait le défaut de ses qualités : d’une sensibilité à fleur de peau, on prétend même qu’il embrasait certaines de ses relations jusqu’à les consumer. Au nom de ses idées, il était toujours prêt à partir sabre au clair. Il ne faisait pas de quartier. Mais il était bardé d’une certitude, celle de n’être pas fait du bois dont on fait les satrapes.

Journaliste militant aux idées de gauche, il a toujours refusé de se laisser laminer par les chars lourds de l’idéologie. Sa verve radiophonique et ses coups de gueule de tribun ont gardé jusqu’à sa disparition la fraîcheur des aurores et le souffle torride du dragon.

Une mort sur ordonnance

Ce matin du 3 avril, une chape de plomb s’était abattue sur nous tous. Mon plus jeune fils qui avait à l’époque onze ans et qui s’était rendu quelque fois avec nous en visite chez les Dominique, me posa une question à laquelle je ne savais quoi répondre : « C’est sur Jean qu’on a tiré ? Il a crié quand il a reçu les balles ? ». Question naïve d’un enfant qui découvrait toute la violence subite du monde.

Je lui ai fait une réponse évasive, tirée d’un texte connu : « la mort n’éblouit pas les yeux des partisans ! »

Je ne suis pas sûr qu’il ait compris grand-chose. Tout ce qu’on sait des rapports de police qui ont filtré dans la presse, c’est qu’il a dû mourir très vite. L’exécuteur fut très habile dans « l’art » de donner la mort.

Toute une science balistique fut mise au service d’une œuvre aussi basse que tragique.

Le crime du 3 avril a mis brutalement fin aux illusions démocratiques de tout un secteur politique. Si vous me permettez cette image, lorsque des pirates abattent un homme de vigie, c’est pour ensuite se livrer au pillage du navire. Tout se passe comme si la mort du PDG de Radio Haïti Inter avait ouvert grandement la voie à la terreur assassine des années 2000, la décennie des kidnappings, de la quasi-guerre civile de 2004. On lui a brutalement fermé les yeux pendant qu’on préparait l’accélération de notre descente aux enfers.

La mort de Jean signifiait aussi le début de la fin d’une intellectualité haïtienne à la faconde éblouissante à l’instar de ce que furent les Roger Gaillard et Lesly Manigat.

La suite fut des plus tragiques, comme une malédiction : des groupes politiques se sont mués en syndicats du crime. Des leaders du « camp du peuple » se sont mutuellement neutralisés…la société civile avait explosé et on ne comptait plus les défections dans les rangs de la grande nébuleuse démocratique.

Nous continuons à récolter la douteuse moisson des semences de la colère qui ont jalonné des sillons jadis si prometteurs.

Mais le sacrifié du 3 avril était un optimiste têtu. Il a toujours cru dans l’énergie renouvelée du peuple haïtien qui parfois ne marque un repli que pour mieux rebondir. Son absence caractérisée aux récentes élections est un blâme jeté à la face d’un système politique incapable de séduire et usé jusqu’à la corde.

Radio Haïti n’est plus présent sur le cadran. Mais grâce à une petite équipe composée de deux étudiants haïtiens coordonnée par l’infatigable anthropologue Laura Wagner, la radio continue d’avoir une existence virtuelle sur le Net.

Les voix d’êtres chers qui se sont tues émergent de temps en temps des archives de la station comme un défi à l’usure du temps.

*Éditorialiste, écrivain