Regard

Haïti-Culture : Pourquoi donc le film « I am not your Negro » (2016) de Raoul Peck émeut autant l’Amérique ?


vendredi 17 février 2017

« Je n’ai pas réalisé ce film

Je l’ai transpiré »

Pablo Larrin, réalisateur du film « Neruda »

Par Roody Edmé*

Spécial pour AlterPresse

L’engagement et la sensibilité d’un cinéaste, comme Raoul Peck (né, en 1953, à Port-au-Prince), constituent des traits marquants de sa production.

Chaque fois qu’il aborde un aspect du quotidien des peuples et/ou de leur vécu historique, le réalisateur Haïtien aime bien projeter, en pleine lumière, leur combat émancipateur pour plus de justice et d’équité.

Le cinéma d’auteur de ces dernières années doit beaucoup à cet intellectuel, qui se veut le pourfendeur des idées reçues et des mystifications idéologiques.

À un journaliste du Monde, qui l’interrogeait juste après le passage (les lundi 3 et mardi 4 octobre 2016) du cyclone Matthew, à propos de l’étiquette d’ « île maudite », collée à son pays, Haïti, le cinéaste tint à préciser : « ce cliché est un signe de paresse intellectuelle, une manière rapide d’occulter la vraie histoire de ce pays, les sources bien réelles de sa situation actuelle, ainsi que la responsabilité des uns et des autres….il n’y a rien de maudit dans tout cela. Il y a tout simplement l’histoire, avec ses contradictions ».

Peck s’insurge, donc, contre toute forme de pensée unique, qui prétend dire le monde d’un point de vue du dominant, en réduisant en silence toute pensée alternative.

Son cinéma se défait de l’impératif glamour, accolé aux fabricants d’images, pour mettre son esthétique au service d’un contenu mobilisateur.

Il cherche donc à détricoter le tissu de mensonges, qui voile trop souvent les poncifs idéologiques.

Une journée américaine

Le dernier film du cinéaste haïtien « I am not your Negro », basé sur trente pages d’une œuvre inachevée de l’écrivain et essayiste James Baldwin, ouvre large les fenêtres du monde sur le chaudron brûlant du « melting pot » américain.

À travers les images d’archives, utilisées par Raoul Peck, Baldwin est revenu nous conter une Amérique, qui, malgré l’épopée Obama, garde, dans son Acide désoxyribo nucléique (Adn) [1] , les gènes agressives et défectueuses d’un racisme séculaire.

Dans un livre, intitulé « the condemnation of blackness »(2010), Khalil Gibran Muhamad explique comment un discours raciste, prétendument scientifique, combiné avec un usage intéressé des statistiques, a, pendant deux siècles, contribué à entretenir une vision marginale et criminelle des populations noires aux États-Unis d’Amérique.

Cette prétendue connaissance du « nègre américain » et sa « sauvagerie naturelle » ont entretenu la peur de l’homme blanc et enfermé les Noirs dans d’inexpugnables ghettos.

« Il n’y a pas l’ombre d’un doute, les nègres sont une menace pour la grandeur de l’Amérique », écrivait, en 1884, le paléonthologue Nathaniel Shaler (1881-1906), un chercheur de la prestigieuse Harvard University.

Cette menace serait le lourd héritage, laissé par leurs ancêtres des siècles précédents, qui ont eu la malencontreuse idée de faire venir des Noirs en Amérique.

Ainsi, dans l’Amérique de l’après-guerre de sécession, au moment où se pose, avec acuité, le problème de la citoyenneté nègre, nait, parallèlement, le discours de la suprématie blanche. Ce qui fait dire à Baldwin, dans le film, qui reprend une de ses entrevues télévisées, « si un Blanc proclame donnez-moi la liberté ou la mort, il sera applaudi dans le monde entier ; si un nègre le dit, il sera appréhendé comme un criminel ».

Une théorie de l’exclusion

Tout le problème, pour certains intellectuels blancs du XIXe siècle, réside dans l’épineuse question de l’intégration des nègres dans une société post-esclavagiste.

Comment transformer des « objets-meubles », des « propriétés » en citoyens d’une démocratie moderne ? Comment vivre avec cette hantise de se voir, un jour, juger par un magistrat noir ? Et peut-être n’ont-ils pas osé imaginer avoir un président noir ?

Hinton Rowan Helper, un des théoriciens réactionnaires de l’époque, s’interroge aussi, avec angoisse, sur la possibilité d’une nation avec des Noirs : « devrions-nous nous dégrader et notre prospérité avec, en entrant dans une intime relation avec le nègre ; puisse Dieu, dans sa grâce, interdire cette idiote et abjecte idée ».

Aussi, Helper appelle-t-il ses « frères de race » à renoncer à tout aveuglement et naïveté, administrant, au passage, une incroyable leçon d’anatomie sur « le blocage génital » des cerveaux nègres, pour conclure enfin que le problème nègre est insoluble dans la démocratie américaine.

Mais, tous les pamphlets et la logorrhée ultraconservatrice des tenants de l’idéologie de la suprématie blanche ne freinèrent nullement (fort heureusement !) les combats d’intellectuels et militants noirs et de sympathisants blancs, surtout du Nord industrialisé, pour le respect des droits des Noirs.

La bataille s’engagea rudement sur le plan scientifique. Et ces savants de renom, qui avaient renoncé à toute éthique scientifique, pour des raisons idéologiques, se montrèrent incapables de prouver leurs douteuses explications.

Ils contribuèrent, tout de même, à créer un malaise profond et des barrières, difficiles à ouvrir dans l’inconscient des uns et des autres.

C’est cette Amérique-là, prise à défaut, dans son mythe unitaire, qu’un James Baldwin, « ressuscité » pour l’occasion, pointe d’un doigt accusateur dans son œuvre inachevée « Remenber the house ». Une œuvre parlante, dont l’éclat jaillit d’outre tombe et à la manière d’un tailleur de diamants. Raoul Peck fait remonter ces paroles, enfouies, depuis longtemps, dans la terre américaine.

La réception du film

Les critiques de la presse américaine accueillent, avec enthousiasme, ce film d’une rare audace et de grande ambition.

Le New York Times, à travers la plume de O. G. Scott, écrit : « Dire du film qu’il parle de James Baldwin serait limiter la portée de l’œuvre. Il s’agit, plutôt, d’une collaboration posthume, palpitante et troublante d’émotion, entre un réalisateur et un célèbre écrivain…Baldwin n’a pas connu Ferguson ni Black Lives Matter, ni la recrudescence du nationalisme blanc. Mais, en un sens, il a tout expliqué ».

Un autre critique, Antwaun Sargent, affirme, dans The father.com, combien « Peck construit une narration de 92 minutes, qui place King, Evers, and Malcom X et Baldwin lui-même au cœur de l’histoire américaine. Et parce que les paroles de Baldwin charrient le poids de l’histoire, on peut penser qu’elles ont aussi un accent prophétique »

Pour le Baltimore Times, « le film est une plongée dans l’histoire inter-raciale, qui relie le mouvement des droits civiques au présent des Black lives Matter ».

Le Los Angelles Times, dans sa note critique, met en exergue une phrase-culte de Baldwin « ce n’est pas qu’un problème nègre. La vraie question est de savoir ce qu’il adviendra de l’Amérique ».

Tout en jetant une lumière crue sur la violence inter-raciale, le film « I am not your Negro » (2016) est un message d’espoir, dans la possibilité d’une fraternité nouvelle. Il est, pour l’Américain moyen et les élites de ce grand pays, un rappel d’une tranche d’histoires, peu reluisantes, jusqu’ici jonchées de désolations et aussi d’espérances.

L’écrivain et éditorialiste Tanahisi Coates nous livrait, il y a deux ans, dans un livre bouleversant, ses souvenirs précaires d’adolescent noir. Il expliquait combien encore, à l’époque contemporaine, le corps des Noirs demeurait une proie.

Le livre, au titre évocateur « Between the world and me », apportait un nouveau souffle sémantique à la problématique nègre, en ce sens qu’il cherchait à approfondir la question de la possession du corps des Noirs.

La magie symbolique du cinéma de Raoul Peck rejoint l’engagement, sans détour, de cinéastes, comme Youssef Chahine dans «  le Destin », ou Spike Lee dans « Do the right Thing ». Elle prolonge aussi la réflexion de journalistes militants, comme Coates, qui constituent une phalange nouvelle d’intellectuels noirs, casseurs de mythes.

« I am not your Negro », un film sans concession, sur une réalité encore têtue, dans une Amérique qui vient de basculer dans une ère d’angoisse et d’incertitudes.

*Enseignant, éditorialiste

[1L’Acide désoxyribo nucléique, plus connu sous le nom de Adn, constitue la molécule support de l’information génétique héréditaire