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Élections 2016 : Quelle issue pour les couches populaires ?


lundi 12 décembre 2016

Débat

Par James Darbouze*

Soumis à AlterPresse le 9 décembre 2016

Nous sommes hommes comme ils sont
Tous membres avons, comme ils ont
Et aussi grands corps avons
Et autant pouvons souffrir
(…)
Et si nous voulons guerroyer
Bien avons contre un chevalier
Trente à quarante paysans
Maniables et combattants.

Chant de révolte des paysans,
Roman du Rou
Robert Wace, 1120-1183.

Le dimanche 20 novembre 2016, la population haïtienne était appelée aux urnes pour élire un Président de la République, seize sénateurs et une vingtaine de députés pour compléter les élections entamées en août et octobre 2015. Les élections présidentielles ont été reprises intégralement, en raison de fraudes massives. Le scrutin de 2016 qui devait se tenir initialement le 9 octobre avait été reporté au 20 novembre, après le passage destructeur de l’ouragan Matthew.

Les enjeux de ce cycle électoral sont stratégiques pour le renouvellement du personnel politique après un quinquennat complet sans élection (2011-2016). On se rappelle que le musicien Michel Joseph Martelly, ex-putschiste et néo-duvaliériste revendiqué [1], avait été imposé de force aux élections de 2010 par une conjonction de puissances rétrogrades locales et internationales (comme confirmé par la révélation des e-mails de Hilary Clinton) [2]. Le 20 novembre, 6,2 millions de citoyens étaient attendus aux urnes. À en croire les estimations du Conseil électoral provisoire (Cep) ainsi que des organismes d’observation, seul 1,2 million d’électeurs s’est effectivement pointé aux bureaux de vote.

Trois éléments fondamentaux sont à retenir des ‘‘résultats’’ préliminaires qui viennent d’être publiés (28 novembre pour la Présidentielle et 5 décembre pour les législatives) par le Cep :

1) le taux d’abstention (79%) qui tend à devenir une constante – avec un taux de participation autour de 21% ;

2) le retour aux affaires des ‘‘bandits légaux’’ (affidés du Parti haïtien tèt kale / Phtk et alliés) partisans du projet de l’oligarchie (après une pause apparente de quelques mois) ;

3) la spontanéité de la contestation (à la fois institutionnelle et populaire) des résultats publiés.

Pour certains, il y aurait également une déconvenue du secteur ‘‘démocratique’’ électoraliste que ces élections seraient venues confirmer. Malgré quelques intermèdes des militaires et autres putschistes au service de l’impérialisme yankee, celui-ci avait largement dominé la scène de 1987 à 2010.

Cela dit, ce genre de constat aurait une certaine valeur pour autant que l’on puisse considérer le classement, présenté par le Cep comme le reflet de votes réels. Or, dans le cas que l’on sait, avec dénonciation de manipulations, fraudes massives et irrégularités organisées, les chiffres ne sont rien d’autre que du vent. Au sein même du Conseil électoral provisoire, le tiers des membres (3/9) a refusé de parapher les résultats, transmis au public sans vérification de la conformité des procès-verbaux. Partout ailleurs, ce fait, on ne peut plus significatif, aurait suffi à mettre en état d’alerte les partisans véritables de la démocratie.

De plus, les trois poursuivants immédiats de M. Jovenel Moïse (candidat du Parti haïtien tèt kale), celui que le Cep a mis en tête, contestent les chiffres du Cep. Une vaste mobilisation a été lancée notamment depuis les quartiers populaires de la région métropolitaine de Port-au-Prince. Tandis que, autour du ‘président’ désigné, nommément indexé par un rapport de l’Unité centrale de renseignements financiers (Ucref) [3] pour possibilité de blanchiment d’argent, gravitent des fanatiques partisans pressés de s’enrichir au pouvoir. Comme le disait une chanson de leur ‘‘saint patron’’, l’ambianceur Sweet Micky, le pays peut bien imploser, they don’t give a damn !

Beaucoup se demandent pourquoi le Cep a publié des résultats non validés, parce que non soumis au contrôle de qualité, en violation de ses propres règlements sur le traitement des procès-verbaux. D’autant qu’une telle démarche, non seulement induit un doute sur la fiabilité des résultats, mais encore décrédibilise le Cep qui, hier encore pourtant, jouissait d’un ‘‘certain crédit’’. Il n’empêche que celui-ci a entraîné une situation de violence postélectorale et de répression, dont on ne peut pas encore prédire les développements ultérieurs.

Par ailleurs, on épilogue sur les présidentielles, mais on ne mentionne pas assez les enjeux des législatives partielles visant à compléter le Parlement – Sénat et chambre des députés – déjà relativement dominé par les affairistes de tous acabits. Le contrôle de plus d’espace politique devrait permettre le passage en douce des projets particularistes et impérialistes. Et ici, l’enjeu est colossal : fournir un cadre légal de souveraineté criminelle (selon l’expression du philosophe Alain Deneault) apte à faciliter ‘‘l’ouverture’’ d’Haïti aux affaires [4] suivant le modèle des législations de complaisance, des zones franches dans plusieurs domaines ou de paradis pour les exploitations minières [5] incluant la révision constitutionnelle capable de permettre l’exploitation des ressources du sous-sol haïtien.

Pour mémoire, le dernier acte de Michel J. Martelly, un mois avant le terme de son mandat le 7 février 2016, a été la publication d’un décret de création du Centre financier international de l’île de la Gonâve (Cfig), voué à transformer cette partie du territoire en une législation de complaisance, tant pour les sociétés d’assurances (soit la « réassurance » article 91 selon l’exemple des Bermudes ou des îles Turques et Caïcos) que sur les flux de revenus (trusts et société de gestion de portefeuilles privés, article 98) [6].

Les enjeux étant clarifiés, il est, dès lors, loisible de comprendre pourquoi « on » s’empresse de mettre au pouvoir les éléments les plus rétrogrades, donc malléables et motivés principalement par la défense des intérêts particuliers bien loin de l’intérêt général et du bien commun.

Certains – comme les militants du Mouvement de liberté, d’égalité des Haïtiens pour la fraternité (Moleghaf) – clamaient déjà, haut et fort, l’impossible intégrité du processus électoral haïtien. Ceux-là avaient tout simplement refusé de prendre part aux élections.

Comment un pays sous occupation pourrait-il organiser des élections honnêtes, crédibles, transparentes et démocratiques ? La réalité est venue confirmer leur analyse.

En effet, le rideau est tombé sur le théâtre électoral : tous les compartiments du processus sont contrôlés par les puissances d’argent, les forces internationales d’occupation et les politiciens les plus corrompus, les plus véreux.

Toute la camarilla qui, autrefois, était abonnée aux putschs militaires pour empêcher l’émergence et la consolidation d’un projet d’émancipation national et populaire, s’adonne aux élections maintenant qu’elle a trouvé le moyen de contrôler et de contourner la ‘‘démocratie’’. Le système d’information électorale pouvant être facilement trafiqué et l’opinion publique allègrement manipulée, l’expression légitime du vote populaire ne compte plus. Le jour même de la publication des résultats de la présidentielle – le 28 novembre – jusqu’à trois résultats ‘‘officiels’’ étaient en circulation. Il se dit même que le résultat transmis publiquement par le Conseil Électoral Provisoire – dirigé par un agent historique de l’impérialisme étasunien et majoritairement dominé par les partisans du statu quo – n’est pas celui qui avait été remis dans l’après-midi au Président de la République. (Ndlr : Allégations formellement démenties par le Cep et le président Privert)

Alors, aujourd’hui qu’il a été prouvé que la stratégie électorale conduit à un véritable cul-de-sac, une impasse, dans la perspective de la défense des intérêts populaires, que reste-t-il aux partisans du changement véritable ? Que reste-t-il à toutes celles et tous ceux qui ont acquis la conviction que les choses ne peuvent plus continuer ainsi dans le pays et qu’il faut que les choses changent sérieusement dans l’intérêt du plus grand nombre ?

Citons pour finir cet article d’Alexander Main, «  Haïti : voter dans un pays qui ne s’appartient plus  », publié en janvier 2011, ’’C’est une habitude depuis deux cents ans : des puissances étrangères s’imaginent savoir mieux que les Haïtiens ce dont leur pays a besoin. Du soutien aux dictatures de Papa Doc et Baby Doc au renversement du président Aristide en 2004, en passant par l’imposition d’un ajustement structurel néolibéral à partir de la fin des années 1980, leur tutelle politique et économique ne cesse d’accroître l’instabilité et empêche un État haïtien d’émerger des décombres.’’ Mais toujours et toujours, selon le mot de Franck Laraque, l’incessante lutte des masses haïtiennes pour la liberté et leur indépendance continue.

…………….

* Philosophe, enseignant-chercheur et travailleur indépendant, l’auteur milite activement au sein du Forum politique des socioprofessionnels progressistes haïtiens, du collectif Assumer Ayiti (Haïti-Montréal) et du Collectif Janil.

[1« Michel Martelly, Stealth Duvalierist », Jeb Sprague, Haiti Liberté, Vol. 4, No. 22 • Du 15 au 22 Décembre 2010 (Traduction française : Qui est le candidat Michel Martelly ? Haïti Liberté, Vol. 4 No. 23 • Du 22 au 28 Décembre 2010).

[2« Clinton E-Mails Point to US Intervention in 2010 Haiti Elections », Jake Johnston, Center for Economic and Policy Research (CEPR), 07 September 2016 (Voir en français ‘‘Ce que révèlent les emails de Clinton sur l’élection de Martelly en 2010’’, Le Nouvelliste, 12 septembre 2016).

[3Dossier : Jovenel Moïse et le blanchiment d’argent de 2007 à 2013, Rapport complet de l’Ucref, Août 2016, 69 pages. https://fr.scribd.com/document/322161543/Dossier-Complet-Jovenel-Moise-et-le-Blanchiment-d-argent-de-2007-a-2013#fullscreen&from_embed

[4En réalité cette rengaine que l’on nous présente comme une innovation n’en est pas une. Tout ce matraquage n’est autre que du déjà-vu. Comme le rappelle un auteur : ‘‘Dès son arrivée au pouvoir en 1971, Jean-Claude Duvalier s’était fixé trois priorités pour réussir une « révolution économique » : relancer le tourisme, ouvrir le pays aux petites entreprises nord-américaines de sous-traitance et faire appel à l’aide étrangère.’’ Et l’auteur d’ajouter : ‘‘Malgré la stimulation du tourisme – 87 438 visiteurs en 1971 et le double en 1977 –, les infrastructures indispensables n’ont pas été développées, et seulement 35% des revenus du tourisme restèrent dans le pays (15 millions de dollars en 1977). L’endettement s’est accru (…) Le déficit de la balance des paiements s’est aggravé : de 12 millions de dollars en 1973, il est passé à 80 millions en 1981 malgré une aide étrangère massive de plus de 150 millions de dollars par an.’’

[5Cf. Malgré le nouveau Code minier promulgué en octobre 1974, plaçant l’exploitation des ressources naturelles d’Haïti sous le contrôle de l’État et créant un Institut national des ressources minérales le 25 mars 1975, la mainmise étrangère continue à se faire sentir lourdement sur la production (Kounta Barare, Haïti : Dictature et sous-développement, Encyclopédie Universalis, 2004).

[6Décret créant le Centre Financier International de l’Ile de la Gonâve (CFIG), Moniteur 171e Année, No 4, 7 janvier 2016. Après des mois de mobilisations sociales et sous pression du secteur bancaire, l’exécutif Privert/Jean-Charles avait consenti à rappeler, en septembre 2016, ledit décret qui introduisait la notion d’offshore banking en Haïti (voir Le gouvernement enterre le Centre financier international de l’île de La Gonâve, Patrick St. Pré, Le Nouvelliste, 2 septembre 2016).

 

 

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