HaitiWebdo

HaitiWebdo - Numéro 24


mardi 17 septembre 2002

Le régime du président Jean Bertrand Aristide, qui s’est installé au pouvoir dans la république d’Haïti à la faveur d’élections controversées en l’année 2000, semble brusquement en septembre 2002 très pressé d’aboutir à une détente politique avec les partis de l’opposition. " Nous invitons la Presse à nous accompagner sur la route de 2004 (qui marquera le bicentenaire de l’Indépendance de la première république noire du Monde). Le fait d’avoir appelé au téléphone des responsables de partis d’opposition ne constitue pas une façon pour moi de me mettre en valeur. Il s’agit plutôt d’une recherche d’entente entre nous, Haïtiens.. ", a martelé en substance Jean-Bertrand Aristide, le chef du parti Fanmi Lavalas, qui répondait le 16 septembre aux questions des journalistes.

LAVALAS TENTE-T-IL DE RATTRAPER LE TEMPS PERDU ?

Par Ronald Colbert et Gotson Pierre

Depuis une semaine déjà , le bruit courrait que le Chef de l’Etat avait pris des contacts téléphoniques avec des responsables de l’opposition. Jean Bertrand Aristide a déjà joint au téléphone 5 dirigeants de partis membres du regroupement dénommé Convergence Démocratique : Gérard Pierre-Charles de l’Organisation du Peuple en Lutte (OPL), Victor Benoît et Micha Gaillard du Comité National du Congrès des Mouvements Démocratiques (CONACOM), le pasteur Luc Mésadieu du Mouvement Chrétien pour la Reconstruction Nationale (MOCHRENA), Serge Gilles du Parti National Progressiste Révolutionnaire d’Haïti (PANPRA), Reynold Georges de l’Alliance pour la Libération et l’Avancement d’Haïti (ALAH). Le président du 26 novembre a indiqué ne pas vouloir amuser la galerie.

Dans certains secteurs de l’opposition on percoit le geste de Aristide comme " une opération de charme ". " Ce sont des conversations sans aucune proposition, comme en a l’habitude Aristide ", avance Evans Paul du parti Konvansyon Inite Demokratik (KID). Tout comme plusieurs autres dirigeants de l’opposition liés à la Convergence Démocratique, Paul n’a pas été touché à ce jour au téléphone par Jean-Bertrand Aristide.

Ceux a qui le Chef de l’Etat a parlé, ne cessent cependant de réclamer un peu plus que des paroles. Gérard Pierre Charles et Victor Benoit exigent des actes concrets répondant aux résolutions 806 et 822 pour rétablir la confiance.

Tout compte fait, les responsables de la Convergence Démocratique ne semblent pas encore s’accorder sur l’attitude à adopter. Cette opposition, qui, durant les derniers mois, a connu des déchirements, avec la défection de plusieurs partis, pourrait se trouver face a une nouvelle épreuve, alors que Aristide semble vouloir partir à l’offensive, ou, tout au moins, prendre l’initiative.

Après 24 mois...

Après avoir convié la population à voter " pour que 2001 soit meilleur ", malgré les déboires essuyés durant toute cette année-là , Lavalas en vient à s’accrocher à 2004 dans le but de " célébrer le bicentenaire dans l’unité ", suivant les propos de plusieurs de ses membres. Le 16 septembre, le député lavalas contesté Yves Cristallin a fait savoir que les parlementaires contestés du régime sont en train de liquider les affaires courantes et sont prêts à consentir des sacrifices pour débloquer la crise.

Il aura fallu plus de deux ans de tergiversations, de dilatoires et de pourparlers stériles pour que Lavalas arrive à se montrer apparemment plus conciliant avec les partis d’opposition. Les négociations interhaïtiennes n’ayant pas abouti, avec les efforts d’instances aussi bien nationales qu’internationales, il aura fallu que létranger aménage lui-même son plan de sortie de crise, pour obtenir des changements du côté des protagonistes lavalas.

Cette nouvelle attitude est apparue quelques jours après la résolution 822 de l’Organisation des Etats Américains (OEA) demandant au pouvoir de 2000 de " publier son rapport d’enquête sur les événements du 17 décembre 2001, d’indemniser les victimes de ces événements, de traduire par-devant la justice les auteurs de ces actes repréhensibles, de procéder à un désarmement véritable avec l’appui technique de la communauté internationale, d’entamer les démarches pour la formation d’un Conseil électoral transparent, neutre et crédible devant organiser des compétitions en 2003 ".

Etat des lieux par rapport aux exigences de la 822

Rapport d’enquête sur les événements du 17 décembre 2001 ? Le ministère de la Justice du gouvernement contesté de 2000 a fait sortir le 13 septembre 2002 une version préliminaire en évitant de mentionner le terme " coup d’Etat ", contrairement à la version officielle mise en avant au moment des événements. Ce rapport de 14 pages contient seulement une page sur le 17 décembre, mais traite beaucoup d’autres événements, comme celui du 28 juillet 2001.

Indemnisation des victimes ? Un pas aurait été franchi avec des chèques de montants inconnus délivrés par le ministère des Finances à des responsables politiques, comme le représentant de l’ALAH, qui confirme avoir déjà empoché, a titre de réparations, une somme non déclarée.

A ce propos une polémique s’est engagée entre Reynold Georges et Evans Paul. Attention, dit Evans Paul, qui affirme s’arc-bouter aux principes : " je ne suis pas disposé à recevoir des indemnités provenant de l’argent des contribuables qui paierait alors et les victimes et les coupables. Il faut que la justice enjoigne les coupables à répondre de leurs fautes. Rappelez-vous que le 18 décembre 2001, au lendemain des événements du 17 décembre, plusieurs membres d’organisations populaires avaient réclamé, dans plusieurs ministères (dont celui de la Culture) le salaire des travaux qu’ils avaient effectués la veille. Et ils avaient reçu leur salaire ".

Paul Denis, membre de l’OPL et de la Convergence Démocratique, considère que le gouvernement Lavalas ne serait pas de bonne foi, lorqu’il réclame des pièces justificatives des biens et des taxes versées au fisc par les partis politiques victimes des événements du 17 décembre 2001.

Arrestation des auteurs des violences du 17 décembre 2001 ? Le juge d’instruction en charge du dossier n’a pas encore produit ses conclusions. Rien ne filtre sur de quelconques arrestations opérées en relation à cette affaire.

Le nommé Amyot Métayer, soupçonné d’implication dans les actes survenus le 17 décembre 2001 aux Gonaïves (à 171 kilomètres au nord de Port-au-Prince) et qui avait été emprisonné dans cette ville, a été libéré en août 2002, en compagnie de 158 autres détenus, de manière spectaculaire par ses partisans de " l’armée cannibale ". Métayer, l’évadé des Gonaïves, court toujours les rues ; il s’est même offert les services d’une batterie d’avocats qui chercheraient à " légaliser " son évasion, parce qu’il aurait été kidnappé par des agents de sécurité du Palais National en juillet dernier.

Désarmement ? " Il ne faut pas avoir des préjugés là -dessus, il ne faut pas penser que seuls les pauvres possèderaient des armes qu’ils ne devraient pas détenir, il faut procéder à un désarmement sur tout le territoire national ", dixit Jean-Bertrand Aristide.

D’ailleurs, " en intervenant seulement chez les pauvres, on créerait un déséquilibre parmi les gens qui détiennent les armes ", a laissé entendre en début de semaine Mario Dupuy de la secrétairerie d’Etat à la Communication du gouvernement lavalas.

Force, toutefois, est de constater que de nombreux membres d’organisations dites populaires circulent ouvertement avec des armes, sans qu’on sache de quelle autorisation de port d’armes ils disposent. Et certains d’entre eux ont utilisé ces armes pour agresser, en août dernier, des étudiants et sympathisants d’étudiants qui s’apprêtaient à manifester contre l’ingérence du régime lavalas dans les affaires de l’Université d’Etat d’Haïti.

Formation d’un organisme électoral crédible ? Des élections auront lieu de toute manière en 2003, a confirmé Aristide le 16 septembre. Les partis d’opposition ne peuvent pas faire l’économie des élections, a ajouté Mario Dupuy.

De hauts dignitaires du régime lavalas auraient entamé, il y a environ un mois, longtemps avant la résolution 822 de l’OEA, des consultations avec des membres de l’opposition, question de tâter le terrain et de tester les dispositions de l’opposition quant à son éventuelle participation au sein d’un nouvel organisme électoral.

Du côté de la Convergence Démocratique, la question de participation à un organisme électoral n’est pas posée, vu que les membres de l’opposition sont encore l’objet d’une "intense répression" à travers le pays, a déclaré Paul Denis.

Quelques caractéristiques de la nouvelle donne

Exprimant, en début de semaine, leurs appréhensions quant à la tenue de nouvelles élections en 2003, plusieurs citoyens ont indiqué que leur vote n’a jusqu’à présent servi à rien, d’autant que le climat politique ne se prête encore ni à l’investissement de certaines personnalités dans les mécanismes de conseillers électoraux, ni à une ambiance électorale véritable sans danger pour les biens et les familles de celles et ceux qui s’y aventureraient.

En tout état de cause, la nouvelle donne politique se caractérise par une volonté de jouer au plus pressé, dans une véritable course contre la montre, pour prévenir 2004 en accomplissant certaines formalités aux yeux de la communauté internationale, d’une part, et par un attentisme voire un scepticisme des partis politiques sur la réalité d’actes concrets qui seront posés dans un futur proche, d’autre part.

La population, cette catégorie de personnes, femmes et hommes, jeunes filles et jeunes garçons, qu’on se plaît à désigner sous le nom de majorité silencieuse, observe le silence, qui en dit long sur ses frustrations et ses amertumes de voir son pays de naissance encore enlisé dans les méandres de la raison d’Etat, du cynisme et du machiavélisme politiques, au détriment d’un processus de développement humain soutenu.