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Haiti-Élections : Les leçons d’un scrutin


vendredi 25 novembre 2016

Par Roody Édmé*

Soumis à AlterPresse le 25 novembre 2016

La journée du 20 novembre a eu lieu dans le calme et sans grandes difficultés. Sa « réussite » est historique pour un pays connu pour son insoutenable fragilité, ses poussées saisonnières de violence politique et ses interminables ratages électoraux.

N’était-ce le terrible boucan qui a consumé les maigres réserves des commerçants du marché de la Coupe, on pourrait conclure au « miracle haïtien » que se plaisait à évoquer un homme politique aujourd’hui décédé.

En tout cas, rien ne nous autorise à lier les deux événements. A part le fait que les incendies de marché font partie depuis déjà quelque temps d’une certaine dramaturgie politique. Tout cela n’est jusqu’ici que supputations, et dans un pays où l’enquête à tendance à se poursuivre jusqu’à complète extinction, les rumeurs les plus folles galopent dans la cité.

Quoiqu’il en soit la journée électorale aura montré une parfaite coordination des différentes forces de sécurité, un leadership ferme et dissuasif du haut commandement de la police ; une attitude responsable des partis politiques ; une couverture dynamique de la presse, et un Conseil Électoral à la hauteur d’une tâche difficile et hautement patriotique.

La presse nationale a réalisé un travail assez professionnel. Sur les plateaux de télé et les studios de radio, des intervenants ont analysé les enjeux du scrutin et incité les citoyens à aller remplir leur devoir civique.

Le défi de la participation

Si la participation a été plutôt fluide, elle est restée plus ou moins constante tout au cours de la journée, particulièrement dans certaines villes de province. Aux dernières nouvelles, la participation avoisinerait les 20%, une statistique très parlante qui témoigne des doutes profonds entretenus sur la capacité et la volonté de nos politiques à nous sortir du marasme.

Il est vital de souligner qu’il n’y a absolument aucune raison, pour aucun des candidats, de se gargariser à propos du vote populaire, de se bomber le torse ou même de nous menacer des flammes de l’enfer dans des circonstances aussi spéciales. Vingt sept candidats pour se partager environ vingt pour cent de l’électorat, ce qui reste à chacun est vraiment une portion congrue !

Le moment est à l’humilité et à la gravité pour sortir ce pays du bourbier électoral. Lorsqu’un pays est à ce point divisé, et que la polarisation est portée à son comble, il faut jouer à fond la carte institutionnelle. Dans un environnement « incandescent », il est urgent de se référer au prescrit stricte de la loi électorale et éviter de descendre en flamme les juges électoraux.

Gare aux dérapages

Dès dimanche soir, les nouvelles ont commencé à se propager sur la base de décompte très partiel. Cela a suffi pour provoquer une excitation certaine dans la ville et mettre de l’eau au moulin de quelques partisans enthousiastes ou angoissés, selon les tendances annoncées aux premières estimations. Anticipant les réactions émotionnelles de supporteurs épuisés par une trop longue campagne, le CEP avait souhaité le strict respect des délais de proclamation.

La démocratie a ses règles et il faut les respecter, sinon c’est le retour des vieux démons de la suspicion et de la méfiance qui n’ont jamais cessé de hanter nos consciences de peuple violenté.

Très vite, la tentation de passer en force semble avoir repris le dessus chez une minorité « enragée » de partisans. Il est important pour les leaders de contrôler leurs troupes et de retrouver la paix des rues et des cœurs.

La bataille des réseaux sociaux

Les informations et toutes sortes d’animation vidéo envahissent les réseaux sociaux, ce sont des espaces ouverts où les nouvelles fusent comme des météores. Dans notre dernière chronique, nous avons mis les citoyens en garde contre le fait de prendre au premier degré, la moindre alerte info qui arrive sur leurs portables ou tablettes en ces temps de tension politique. Tant qu’on peut sourire et faire même dans l’auto-dérision, cela peut être bon pour le moral, mais attention à la désinformation et aux fausses alertes.

Le plus dur reste à faire

Nous entrons dans la zone de turbulence, celle du décompte laborieux et minutieux des votes exprimés. Il serait juste de relever en dehors des manifestations de deux groupes de partisans, le silence studieux de la majorité des partis en compétition. Certains chefs de partis ont même non sans une certaine dignité, jeter l’éponge, prenant ainsi une option de crédibilité sur de prochains échéanciers.

Tout devra se jouer dans la plus grande transparence du processus et pour l’heure tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Au moment où je rédige cette chronique, observateurs et partis politiques, du moins dans leur majorité, semblent apprécier le déroulement des opérations. Pourvu que cela dure !

Le triomphe dans la discrétion

La femme ou homme politique qui sortira vainqueur de ces interminables joutes devra être à la hauteur des défis du moment. Le gagnant devra éviter de fédérer contre lui toutes les oppositions, et convoquer les « États-Généraux de la nation » pour que dans la pluralité des points de vue on puisse débattre de politiques publiques rationnelles et porteuses d’espérance.

Il faudra à tout prix éviter d’humilier les perdants et tenter de constituer un socle sur lequel construire une nouvelle gouvernance. Toute politique de « privatisation par la bande des copains » de l’appareil d’État sera rejetée comme une mauvaise greffe.

Le pays aura, après ces résultats, besoin d’apaisement pour guérir les morsures de la tempête Mathieu et les plaies encore ouvertes du séisme.

C’est à l’aune de leur comportement responsable et pacifique que l’on mesurera la dimension historique et l’étoffe réelle de chacun de ceux qui ont voulu nous gouverner.

*Enseignant, éditorialiste