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Haïti-Élections : 9 octobre 2016, un scrutin à enjeu complexe


samedi 24 septembre 2016

Débat

Par Erno Renoncourt*

Soumis à AlterPresse le 23 septembre 2016

Voici qu’approche la date fatidique des élections de 2016. Et tout semble être fin prêt pour le dénouement final, si l’on en croit l’avis de tous les acteurs qui sont parties prenantes de ce processus électoral. A terme, il s’agit d’un dénouement qui viendra :
• Soit, conforter les stratèges du chaos haïtien qui s’impatientent déjà pour célébrer « pi rèd » le règne de la banane.
• Soit, rehausser la dignité du peuple haïtien qui choisira de relever le gant en faisant le choix de la rupture d’avec le banditisme légal, l’idiocratie, la kleptomanie, l’arrogance et la corruption comme méthodes de gouvernement.

Des deux côtés, l’enjeu est de taille. Et pour cause.

D’un côté, pour le peuple haïtien, il s’agit de prouver à ses détracteurs locaux et internationaux qu’il n’est pas le produit de cette sous-humanité dans laquelle un certain modèle d’affaires économiques, sociales et politiques tend à le maintenir. Surtout, Il s’agit d’être digne et de montrer qu’Haïti n’est pas peuplé d’une masse ignare prête à acclamer, en foule imposante, selon la rumeur des sondages, ceux-là mêmes qui viennent de mettre à sac les fonds de PetroCaribe, ceux-là mêmes qui viennent de détourner les maigres ressources de la république pour s’offrir des résidences de rêve et doter leur progéniture d’un beau pactole les mettant ainsi à l’abri de toute précarité, ceux-là mêmes qui viennent de saborder toutes les institutions de l’état de droit, ceux-là mêmes qui se dressent comme les fossoyeurs du rêve d’une Haïti humble, digne et fière.

D’un autre côté, pour les éternels ennemis du peuple haïtien, il s’agit, dans le silence des traditionnelles actions de sape, de manipulation et de déstabilisation, de redonner la main aux stratèges du chaos en rejouant la comédie du 25 octobre 2015 pour prouver qu’ils avaient raison de s’opposer à la démarche de vérification électorale. La stratégie ici reste ce qu’elle a toujours été :
• Conforter les acteurs internationaux qui ont bassement manœuvré pour tenter d’imposer les résultats des élections de 2015.
• Décrédibiliser l’initiative honorable de la Commission indépendante d’évaluation et de vérification électorale (CIEVE) qui a su courageusement invalidé par son travail ces élections de la honte promues par les chancelleries internationales, dont européennes et nord-américaines, qui se font passer pour des chantres de la démocratie et de la bonne gouvernance.
• Poursuivre la déstabilisation de nos institutions et nous maintenir sur la trajectoire de cet échec qui enrichit si bien l’internationale humanitaire.
Pourtant, malgré cette équation modélisée par des paramètres connus, l’enjeu électoral haïtien n’est pas moins complexe.

Complexité de l’échiquier électoral entre polarisation et indigence

Au vrai, le premier niveau de complexité de l’enjeu électoral se mesure à l’indigence de l’offre politique qui est en adéquation parfaite avec le modèle d’affaires en vigueur depuis 212 ans. Il y a, en Haïti, un vrai processus de clochardisation de la fonction politique qui a été mis en œuvre, depuis au moins quelques décennies, pour desservir une certaine communauté d’intérêts incapable de s’ouvrir à la bonne gouvernance et à l’état de droit, et en guerre ouverte contre l’intelligence et l’éthique.

A ce propos, il faut dénoncer l’idiotie et l’inculture d’une certaine communauté journalistique et même universitaire qui tend à faire croire que l’écosystème haïtien actuel est le résultat de l’indigence de l’offre politique. Il s’agit là d’une pensée simpliste et abêtissante qui refuse de comprendre que ce sont les groupes économiques et sociaux influents qui déterminent le socle politique et institutionnel cadrant le mieux avec leur culture, leur pratique et leur « humanité ». Et de fait, l’indigence de l’offre politique haïtienne actuelle est une demande récurrente du modèle d’affaires qui structure notre économie, nos institutions et nos rapports civiques avec les autres. Sinon de même que ces groupes ne ratent jamais une occasion pour célébrer l’imposture en fête et maintenir « leur réussite » grâce à cet écosystème, ils se seraient arrangés pour promouvoir l’intelligence, l’éthique et la justice en opposant systématiquement le meilleur au pire.

Du coup, on se retrouve sur un échiquier politique polarisé avec les mêmes forces qui hantent l’histoire de ce pays depuis l’acte d’indépendance dit-on. Une offre politique polarisée d’un côté par un populisme qui galvanise les frustrations légitimes de tout un peuple maintenu « en dehors » du fonctionnement de la société et d’un autre côté par un affairisme politique au service d’un modèle d’affaires fait d’exclusion, de corruption, d’injustice et d’incurie managériale.

On voit bien que le choix électoral est dans une impasse et n’augure point d’un avenir radieux. Et c’est cela qui conforte les stratèges internationaux du chaos haïtien. Evidemment, il faut s’empresser de reconnaitre qu’à force d’imposer aux autres peuples des choix immondes et indécents, à force de « gouverner le monde à partir de postulats erronés, de mensonges » et de crimes politiques impitoyables autorisés, ces stratèges finissent par être confrontés, sur leurs propres théâtres électoraux, à la même pensée politique indigente qu’ils ont promu dans le monde durant toute leur histoire.

Et c’est là que se trouve un autre niveau de complexité. Comment empêcher au peuple de faire une nouvelle fois, comme en 1990, irruption sur la scène politique pour se réapproprier son destin, quand en face de lui il n’y a qu’une offre politique portée par des charognards prêts à le dépecer ? Comment empêcher au peuple haïtien de choisir ses dirigeants légitimes sans violence et sans influence de la communauté internationale ? Comment conforter les stratèges du chaos haïtien sans s’impliquer dangereusement pour ne pas fragiliser les puissants alliés, qui coïncidemment, se trouvent, sur d’autres théâtres électoraux aussi fragiles et précaires ?

Une stratégie de déjà vu comme en commune déstabilisation

Evidemment l’histoire nous apporte un premier élément de réponse en nous laissant croire que plusieurs stratégies sont possibles. Elles peuvent prendre l’allure de petites perturbations administratives et techniques qui compliqueront les opérations de vote dans les régions acquises aux idées de ces candidats qui historiquement font peur aux bandits légaux. Mais elles peuvent aussi, selon l’ampleur de l’engouement électoral, dégénérer, avant ou le jour du vote, en un climat de tension et de panique pour dissuader les gens d’aller voter. Car la constante électorale à maitriser reste la participation populaire. C’est la variable d’état qui dictera le degré de manipulation possible. C’est elle qui permettra de donner raison à un certain Staline qui pensait que « ce sont ceux qui comptent les voix qui décident de tout en matière électorale ».

Mais si l’ampleur de la participation, malgré les risques, minimise les marges de manipulation de « ceux qui comptent les voix » et que le choix électoral devait s’imposer en faveur de ces candidats qui surfent sur les frustrations et les exclusions du peuple et qui vont à contrecourant du modèle d’affaires économique et sociopolitique revendiqué par les bandits légaux, la riposte viendra sous différentes formes.

Elle prendra l’allure de blocage au parlement avec les nombreux caïds qui ont acquis et vont acquérir l’immunité parlementaire en raison de leurs accointances passées et présentes avec les stratèges du chaos. En cela le décor est déjà planté au parlement.

Mais ce sera aussi l’arrêt des programmes d’aide bilatéraux ou le refus de subventionner l’aide au développement comme cela a été fait par le passé. Il faudra affamer le peuple pour montrer que ce populisme n’est pas viable. Et que toute indigence confondue, il faudra compter avec ceux qui seront en mesure de recevoir les millions de dollars d’aide qui emprunteront les mêmes chemins détournés de la corruption et du blanchiment de avoirs.

Certainement, il faudra compter aussi avec les reflux de migrants et de déportés qu’on nous enverra pour augmenter la pression sociale, amplifier l’insécurité et nous maintenir sur la trajectoire de l’échec. En cela aussi le décor est déjà planté.

Encore qu’il faut rester prudent quant à la tenue de ce scrutin. Car il faut savoir écouter et déceler, par-delà les silences angoissants, les mouvements et les agissements des forces de l’ombre qui ne vivent que de chaos et de la souffrance des peuples.

Miser sur un pacte éthique pour nous tirer vers le haut

Toute proportion gardée, objectivement, il ne peut y avoir de surprise dans ce scrutin puisque chacun connait les cartes que l’autre détient. Et les forces en présence connaissent chacune le mode opératoire de l’autre. Le peuple connait les armes de déstabilisation massive de ses ennemis. Et les ennemis du peuple haïtien connaissent la force et la puissance de l’engagement dont il sait faire montre dans l’adversité pour forcer la victoire. Ainsi, le rideau se lève une fois de plus sur le théâtre électoral haïtien combien ponctué, ces derniers temps, de drames, d’imposture et d’indigence.

C’est donc un drame qui se rejoue. Et comme souvent, quand tout est joué d’avance, tout est aussi perdu d’avance. A moins qu’une troisième voie ne s’offre à nous.

A moins que par un sursaut d’intelligence collective nous acceptions de faire ce pacte éthique pour miser sur la responsabilité sociale, l’engagement citoyen, l ’effectivité de l’état de droit et la primauté de la justice. A moins que nous acceptions de renoncer à l’imposture des luttes qui desservent les causes inavouables, à l’enfumage des réussites faciles et aux accointances avec les forces acquises aux intérêts étrangers. A moins que nous acceptions de nous écarter de ce modèle d’affaires rythmé par une économie à la recherche de profit par les mauvais arrangements. A moins que nous choisissions d’arrêter la clochardisation de la fonction politique, la promotion de l’idiotie citoyenne à travers une pensée médiatique simpliste. A moins que nous cessions de fabriquer des hommes politiques qui ne savent gouverner que dans l’arrogance, l’indigence et l’indécence. A moins que nous n’acceptions plus que les bandits légaux et les agents au service des intérêts étrangers soient les seuls à terminer leur mandat électoral parce qu’au service de l’escroquerie nationale et internationale.

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