Haiti
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Une Transition politique à hauts risques en Haïti


jeudi 15 septembre 2016

Débat

Par Gary Olius*

Soumis à AlterPresse

« Homme de vigie, du grand bateau fou qui roule et qui tangue sur les hautes vagues
dis-moi que vois-tu dans la nuit des mers… Ton œil est de lynx et lit l’avenir »

Anthony Phelps

L’intelligence stratégique n’est pas la chose la mieux partagée au sein des élites politique, économique et intellectuelle d’Haïti. C’est en partie ce qui explique qu’en voyant la manière avec laquelle Monsieur Jocelerme Privert s’est frayé un chemin dans le labyrinthe politique pour subtiliser le pouvoir au tandem Martelly-Paul, certains se sont dits « voici un politicien intelligent ». Une partie du beau monde de la communauté internationale s’est abandonnée résignée à cette conclusion et ce n’était pas seulement pour se consoler de la perte de supposés alliés de taille, comme on avait tendance à le faire croire. A l’époque, l’urgence et la peur du vide apportaient la souplesse qu’il fallait à ceux-là qui se croyaient dur à cuire, inflexibles et irréductibles. On savait aussi qu’en pareille circonstance, la première manche est toujours remportée par les plus rusés ; et il y a toujours moyen de rééquilibrer le jeu, si besoin est, quand les cartes seront redistribuées. Cela se passe toujours à peu près comme ça et la raison en est qu’il faut plus que la ruse pour rafler la mise de cent parties dans un jeu aussi répétitif que la politique. Préval et Martelly ont appris cette leçon dans la douleur.

C’est ainsi qu’à la faveur du temps qui passe, Monsieur Privert – devenu Président provisoire – a très tôt laissé filtrer le contenu de son agenda politique. La communauté internationale a réussi à lire son jeu et à déterminer son dispositif tactique et ce, jusqu’à voir que les éléments les plus déterminants de cet agenda n’étaient pas coulés dans le fameux accord du 6 février 2016. Cette lecture rapide n’a pas été facilitée par un excès de transparence de la présidence, mais justement parce que la gestion politique du provisoire ne laisse pas d’espace pour la nuance. Elle est comme le bain rapide qu’on est obligé de prendre, sans le moindre souci de cacher son nombril ou son bas- ventre.

Pour ne pas accumuler de passifs ou de dettes politiques inutilement, Président Privert a cru bon de régler son compte avec les sénateurs et députés avec qui il a négocié son droit de passage pour damer le pion au vir boni, Edgard Leblanc Fils. Tout s’est fait sans délai et sans contretemps. Pendant que ses créanciers politiques jubilaient et savouraient les prébendes reçues, il a vu la nécessité de continuer sur cette même lancée, en jouant la carte de l’apaisement politique ; conscient qu’il aura – à brève échéance - des carrefours dangereux à traverser. Il a résolu de se fabriquer un pare-soleil pour ne pas encourir le risque de bruler ses ailes comme Icare. Il a pris un petit bout de tout, dans le monde politique haïtien, pour s’assurer une traversée sans encombre. Il a fait appel à des paléo-macoutes, des chefs de file de la nébuleuse Espwa-Inite-Verite, des éléments de l’aile dure de la presse, des lavalassiens, des opposants et des aigris du régime jouisseur de Martelly, etc. Un pari à la fois osé et audacieux. Mais il faut reconnaitre qu’en agissant ainsi il a fait preuve d’un fin connaisseur du milieu politique haïtien. Entre autres, il savait indubitablement qu’au pays de Dessalines les inimitiés politiques ont rarement une base idéologique et que toutes les démonstrations d’opposition ne sont au fond qu’aigreurs mal contenus. « Il n’y a pas d’ennemis que je ne puisse transformer en ami, après 30 minutes de dialogue  », dit-il avec un brin de suffisance.

On peut dire ce qu’on veut, mais personne avant lui n’a réussi une cohabitation aussi pacifique – au Palais National – entre un Rony Gilot et un Anthony Barbier, pour ne citer que ceux-là. Pas même René Préval au temps de sa toute-puissance, n’a tenté de tels attelages. En politique, il est parfois nécessaire de faire feu de tout bois pour trouver l’indispensable éclairage permettant de traverser un carrefour dangereux. Mais cet éclairage ne dure qu’un temps : celui de la traversée périlleuse. Et, le Président Privert a bien compris qu’il le fallait pour passer le cap la composition de la Commission d’évaluation des élections de fin de règne de Martelly, créer la dynamique nécessaire à l’imposition du rapport de cette commission aux éventuels réfractaires, mettre en place le CEP, imposer à ce dernier un nouveau mandat et… j’en passe.

Ce feu de tout bois créé pour se donner une certaine lumière, n’était pas fait uniquement de bonnes brindilles. Il y avait aussi ces mauvais morceaux, avec leur trop-plein d’humidité, qui se manifestent déjà par leurs désagréables jets de fumée. Autant dire qu’il va y avoir de la suffocation politique dans l’air et on va tousser abondamment. Plus d’uns auront de l’eau dans les yeux, car les rétines ne seront pas suffisamment résistantes pour la retenir. La vie politique est ainsi faite, aux cris de joie succèdent parfois les larmes de désarroi.

Comme de fait, le Président provisoire a été affublé de compliments pour avoir mis hors-jeu politiquement une partie de la communauté internationale en annonçant le « rapatriement » du processus électoral, mais on dirait qu’aucun conseiller n’était assez informé pour connaitre l’existence de cet accord de l’Etat avec le PNUD instaurant le principe de l‘impression des bulletins à l’étranger (pour ne pas dire Dubaï). Et cette « nationalisation », applaudie avec naïveté, a abouti au désenchantement qu’on connait. La doxa a pris note et la présidence provisoire n’en est pas sortie très renforcée. Qui, au Palais National, sont très contents en leur for intérieur ? Allez savoir. Dans ce drôle de mosaïque, il faudrait de bons coups de talons – à défaut de coups de maillet - pour détecter les carreaux mal ajustés. Et puis, pendant ce temps, le temps passe… et le couac fait son œuvre.

Depuis un certain temps, des bénéficiaires des passe-droits politiques feignent d’oublier le nom du Président Jocelerme et lui attribuent un certain nom de famille… politique. A tort ou à raison, ceux qui le font savent pertinemment le risque auquel ils l’exposent, en cette période préélectorale et dans ce milieu haïtien peuplé en majorité de mauvais perdants. Le président n’en est pas dupe, mais il ne pourra pas s’en défaire sur un coup de tête et, comme de fait, il n’a plus le temps nécessaire pour cela. Entre-temps, Moise Jean-Charles fait cavalier seul, poursuit avec entêtement dans cette voie et refuse encore toute idée d’alliance avec Fanmi Lavalas. Du moins, pour l’instant. Le G8, se voulant stratège, lance Jude Célestin, pendant que Henry Ceant entend entretenir et conserver sa part d’électorat dans les bidonvilles dont Moise et Marise en revendiquent le monopole. Qui, au Palais National, rient jaune ? Qui, au Palais National, pleurent à chaudes larmes ? Nul besoin de l’aide des loas pour le savoir.

C’est d’ailleurs de notoriété publique que des partis ou regroupements politiques qui ont des représentants au sein du gouvernement ou au Palais laissent transpirer leur malaise et vendent les mèches à vil prix. Le Président devra un jour se repentir pour s’être entouré d’individualités politiques ; alors que pour faire l’affaire, il avait besoin – en réalité – d’une équipe ou d’un ensemble de chefs d’équipes. Trop attaché à l’idéologie de TiRene il s’est privé, sans peut-être le vouloir, de la solidarité ou de l’esprit d’équipe qui lui est indispensable pour écarter efficacement l’éventualité d’une crise post-électorale qui se dessine et qui se fait de plus en plus évidente ; à quel que soit la date où les élections aient lieu.

Une chose est de voir venir le danger, autre chose est de le prévenir à temps. Et, avec de la manière, en plus. Une partie des illustres conseillers du Président s’est activée, tout en étant convaincue qu’un virage à droite permettra au régime de contourner les obstacles qui s’annoncent. Elle a remis en selle le militaire de droite Himmler Rebu, au titre de Secrétaire d’Etat à la Sécurité Publique. Comme si les problèmes politiques les plus coriaces se laissaient résoudre par des méthodes militaires. Sans le savoir, le régime provisoire privertien s’expose à un problème majeur, en voulant mitiger un risque politique par un tour de force ou en prétendant utiliser une approche musclée. Si cette formule pouvait fonctionner le régime Tet-Kale serait encore au pouvoir, car ce Rebu était un de ses fidèles serviteurs. Les mêmes causes entrainant les mêmes conséquences, cette réponse incongrue risque de conduire le pays tout droit à une impasse politique. La fumée politique se propage, des gens toussent déjà et on ne voit plus clairement les choses. Qui, au Palais National, se frottent les mains ou touchent du bois en secret ?

Le CEP a établi un budget de 55 millions de dollars américains et a longtemps résisté à en publier la version désagrégée qui édifierait l’opinion publique sur la rationalité de ses projections. Il a fait durer le suspense, non pour le plaisir de le faire durer ; mais, selon le Sénateur Steven Benoit, parce que la chose est inavouable. Il laisse croire que ces nationalistes de circonstance qui promettaient de rapatrier le processus électoral se sont arrangés, avec les gens du PNUD, pour s’entre-frotter le dos. Oui, un drôle de jeu : tu grattes mon dos, je gratte ton dos. Dans la même veine, notre valeureux Sénateur a dénoncé sans ménagement le fait par le PNUD d’octroyer 100,000.00 dollars américains par mois à ses experts étrangers placés au service du CEP.

Et, là où le bât blesse est que l’on dit que cette rondelette somme de 55 millions proviendra à plus de 89% du Trésor Public haïtien. Les détails rendus publics par le CEP le 17 aout 2016 ont confirmé les dires du Sénateur Benoit dans sa rubrique 8 dénommée « Assistance Technique ». Pis est, il y a une rubrique 9 sous laquelle une allocation de 1,484,910.00 dollars américains est prévue pour un « appui au processus électoral », alors qu’il y a des émoluments et des per diem budgétisés pour tout le personnel impliqué dans l’organisation de ces élections. De quel appui parle-t-on, puisqu’on prévoit déjà une assistance technique nationale et internationale ? Et, comme si ce n’était pas assez, le budget du CEP contient une rubrique hors-activités, intitulée « frais de gestion » dont le montant s’élève à 486,067.00 dollars américains. Sans exagération, cela a l’air des primes de risque que les membres des autres CEP se sont auto-octroyés, au mépris des principes de gestion des deniers publics.

Le Président Privert semblait s’embarquer de bonne foi dans cette fièvre nationaliste, en promettant de tout faire pour que l’Etat haïtien porte seul ce fardeau financier, face au refus (compréhensible !) de la communauté des bailleurs de ne pas partager les coûts de ces joutes. Il s’est débrouillé comme un beau diable pour tenir audience avec tous les groupes détenteurs d’argent dans la société, dit-on, pour déterminer des sources potentielles de financement de ces élections que l’on voulait souveraines. Mais c’était sans savoir qu’au sein de ce CEP l’esprit de sacerdoce et d’abnégation n’est pas un don commun à tous les membres. C’était sans savoir non plus que dans le budget il y avait ces rubriques aussi obscures qu’incompréhensibles. Même au nom du nationalisme le plus réducteur, un Président ne saurait assumer le risque politique de financer à l’aveuglette certains aspects de ce budget ; surtout que personne n’est à même de garantir a priori si ces élections seront, à tout point de vue, acceptables.

Pendant longtemps, plus d’uns pensaient que l’entretien de ce sain secret autour du budget de ces élections serait l’émanation d’un jeu politique concocté entre le CEP et le régime provisoire en vue de trouver l’ultime justification pouvant faire durer le plaisir de la transition ; comme c’était le cas lors des manœuvres dilatoires précédant la publication du calendrier électoral. On se le rappelle, cela s’était soldé par une extension du mandat du CEP par le Président provisoire. Même les enfants ont compris ce petit jeu-à-deux gagnant-gagnant. Perplexes, plus d’uns se sont demandés : jusqu’à quel point le CEP et l’Exécutif provisoire pourront-ils s’entendre pour maximiser la durée de leur mandat ? Personne ne le sait. Toutefois, ce qui est certain c’est qu’entre le 9 octobre et le 8 novembre 2016, il y a moins d’un mois. Les américains et la Minustah le savent. Et c’est en ce sens qu’il faut comprendre la dernière déclaration de l’OEA demandant aux autorités haïtiennes d’ « assumer pleinement leurs responsabilités et de prendre toutes les mesures nécessaires pour achever le processus électoral avec la tenue d’élections libres, justes et transparentes le 9 octobre 2016 ». Qui, au CEP et au Palais National, souhaitent sincèrement que cette échéance soit respectée ? Si ces élections sont renvoyées, c’est un problème ; et si elles sont organisées à une date ultérieure et génèrent des problèmes de transparence ou de crédibilité, c’en est un autre. Les deux éventualités conjuguées nous enverront dans la crise politique la plus effroyable de notre histoire.

Cette éventuelle crise sera effectivement quasi-insoluble puisque la société haïtienne et le beau monde politique ne pourront plus compter sur les organisations de la société civile qui ont perdu une bonne part de leur aura parce qu’elles (i) se sont chamaillées et s’entre-insultées lors de la désignation des membres de ce CEP, (ii) n’ont pas été trop rigoureuses face aux décisions incohérentes de ce CEP et aux dispositions illégales de l’exécutif, (iii) sont attendues au carrefour-règlement par des organisations rivales dont les représentants ont été écartés par la présidence provisoire, et (iv) sont incapables de parler d’une seule voix, comme c’était le cas lors des élections contestables organisées par Pierre-Louis Opont. En tout état de cause, la crise générée par les menées du régime Tet-Kale et les miettes distribuées par le régime de transition aux organisations les mieux cotées pour leur position critique (face à Martelly) ont contribué à diviser la société haïtienne plus qu’elle ne l’était, il y a 5 ou 10 ans.

Notre société est en passe de perdre toutes ses bouées de sauvetage. Et, tous ces recours civils et sociétaux en période de crise ont été abusés sans pitié. Qui, de nos jours, croiraient encore en une forme d’arbitrage impliquant les chefs religieux ? Combien d’haïtiens et d’haïtiennes ne confondraient pas aujourd’hui les organisations de la société civile à des sous-structures de partis politiques ? Il est très malheureux de constater que les politiciens ont transformé ces organisations en terrains d’affrontement politique et les responsables de celles-ci n’ont pas su faire assez pour prendre leur distance par rapport à beaucoup d’entre eux et préserver leur neutralité. Nous sommes amenés aussi à constater impuissants que ce pays n’a plus les moyens de trouver par lui-même les solutions aux problèmes que pourront générer une éventuelle crise post-électorale. L’heure est déjà extrêmement délicate… et elle peut devenir archi-grave.

Les acteurs politiques et sociaux ne s’en rendent pas compte, en six (6) mois, la conjoncture politique a beaucoup évolué. Pour preuve, leur façon d’agir ne montre pas qu’ils ont pris la mesure de ce qui peut se produire si la tendance au cumul d’erreurs n’est pas inversée. Les choses ont évolué à un point tel que la communauté internationale que l’on disait inconfortable suite à l’application des recommandations du rapport de la CIEVE se retrouve aujourd’hui dans la position la plus enviable politiquement. Le CEP a épuisé la majeure partie de ses crédits par ses couacs sur le budget, son calendrier électoral incompréhensible, l’impression des bulletins à Dubaï, ses recrutements pas trop transparents, son réveil brusque et maladroit sur les dossiers des députés mal élus, la mise à l’écart suspecte de certains candidats etc. ; la Primature s’est confinée dans un silence stratégique, constatant l’attitude politique impériale de la Présidence provisoire, et le Palais National tout en n’ayant pas en mains tous les leviers va être le seul redevable si la roue tourne mal, les organisations de notre société civile se sont entre-détruites et ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes.

Cette réalité vient engendrer un exécutif en porte-à-faux, un parlement inopérant pour son dysfonctionnement et son déficit de moralité, un CEP sans crédit réel dans l’opinion publique. L’appareil judiciaire que le parlement et l’exécutif croyaient réduire au silence s’est réveillé avec fracas pour semer la pagaille au sein de ses bourreaux politiques. La société civile a le dos au mur et est obligée de réparer les dégâts que les politiciens ont commis en son rang. La communauté internationale savoure, pour une fois, le plaisir que procure la ‘neutralité’ politique, elle accepte de prendre ses distances et suit de loin l’empêtrement des dirigeants qui, hier encore, promettaient de faire monts et merveilles avec les moyens du bord. Il faut y voir le signe avant-coureur d’un grand bouleversement politique, d’un retournement de situation ou peut-être de la fin de l’histoire. Espérons que cette fin soit heureuse et ne mette pas notre souveraineté à rudes épreuves.

……

* Économiste, spécialiste en administration publique
Contact : golius_3000@hotmail.com

 

 

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