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Haïti : Sondage ou technique d’enfumage pour BRIDER l’intelligence ! (1/2)

Entre contexte et motivation beaucoup de place pour du trucage
lundi 29 août 2016

Par Erno Renoncourt*

Soumis à AlterPresse le 27 aout 2016

D’entrée de jeu, j’aime autant préciser que mon objectif, à travers ce papier, n’est pas de faire la démonstration du manque de crédibilité du dernier sondage de BRIDES sur les intentions de vote d’un certain échantillon de l’électorat haïtien quant aux élections à venir en 2016 ou plus tard. D’ailleurs, il semble que tout a été déjà dit, récemment, par Claude Joseph et, depuis quelque temps déjà, par d’autres, pour que les résultats des sondages de BRIDES n’étonnent plus personne.

Pour moi, il s’agit surtout de rappeler que toute étude statistique, et par extension, toute production scientifique, est soumise aux enjeux de l’environnement qui lui sert de cadre pour son exploration et son interprétation. Que ce soit à l’échelle d’une organisation, ou à l’échelle d’une société, le contexte organisationnel et social, quand il est soumis à des règles éthiques et à la saine rivalité entre les acteurs, facilite la mise en œuvre des processus d’apprentissage et des activités de production. A l’inverse, en l’absence de repères méthodologiques, en l’absence de référents éthiques et de pratiques de saine concurrence en matière de publication et de commande d’études statistiques, les enjeux de n’importe quel sondage, ou de n’importe quelle étude, deviennent très vite affaire d’intérêt stratégique et politique voire de motivation économique.

Ce lien entre contexte social, politique, économique et humain facilitant apprentissage et production reste une explication sociologique pertinente à intégrer dans toute approche d’analyse des études et des sondages. Du reste, puisqu’il est possible que l’influence sociale et économique du commanditaire incite au bidonnage et trucage des résultats, on reste prudent quant à la crédibilité à accorder à telle étude ou tel sondage. D’où l’intérêt pour que le contexte de mise en œuvre et les commanditaires de ces études soient dévoilés pour expliciter les vrais enjeux qui motivent leur commande et leur production. Ceci induit, qu’entre le contexte et la motivation justifiant l’étude, entre la déontologie de l’institut de sondage et l’engagement du commanditaire en matière de pratiques d’affaires éthiques, il reste beaucoup de place pour tous les trucages et bidonnages. Ce n’est peut-être pas le cas du récent sondage de BRIDES, mais c’est une option qui reste exploitable dans le contexte haïtien où l’inculture managériale locale et les aléas des projets douteux portés par une certaine communauté internationale empêchent aux professionnels locaux de rivaliser dans une saine concurrence pour promouvoir de bonnes pratiques et faciliter l’apprentissage de la culture et de la production statistique.

Un seul métier en 3 rôles pour un projet de sondage : journaliste, analyste et publiciste

De nombreuses études tendent à confirmer que l’organisation sociale motive dans un sens où l’autre la production et la communication scientifique. Un certain contexte politique et économique frustre peut donc induire une grande obscurité académique et faciliter un certain charlatanisme médiatique. Ainsi dans une période de basses eaux managériales et éthiques, la statistique peut servir comme outil pour véhiculer un mensonge officiel. Ainsi, il est probable que des individus, qui peuvent être tour à tour journalistes, analystes ou chercheurs statisticiens ou simplement publicistes agissent au nom d’une communauté d’intérêts (clairement identifiée ou agissant sous cape) à travers une motivation donnée pour promouvoir une certaine finalité. Comme dans toute activité professionnelle, ces gens seront forcément payés : qui (les journalistes) pour relayer une information, qui (analystes statisticiens) pour publier une étude ou qui simplement (les publicistes) pour déformer la vérité et vendre un mensonge. Et même, il arrive qu’une seule personne combine en un seul contrat les trois rôles dans une unité parfaite de projet, d’action, de temps et de lieu.

Ce fut le cas, par le passé, et cela reste, aujourd’hui encore, le cas de nombreux directeurs d’opinion et de rédacteurs en chef de médias de la capitale qui interviennent sur un même sujet à la fois comme journaliste, chercheur-analyste et publiciste. Aucun média, aucun institut de sondage n’échappe à l’emprise de cette réalité sociale qui dicte le ton quant au rôle de la statistique dans la manipulation et le traitement de l’information.

Il est évident qu’un tel contexte est porteur d’amalgame et de dérives déontologiques. Et comme l’objectif est avant tout d’influencer et de suggérer, tout sera mis à contribution, notamment tout ce qui s’apparente au savoir et à la science. Dans un pays où l’imposture est en fête, le mot statistique fascine forcément. D’où le recours à la technique des sondages bidonnés et truqués pour enfumer et brider l’intelligence.

Empressons-nous de dire, encore une fois qu’il ne s’agit ici que de montrer combien un certain contexte économique, social, politique et culturel peut desservir la production scientifique et dénaturer l’outil statistique. Evidemment, on s’efforcera d’agir avec un brin de malice. D’où le recours à ce personnage tricéphale pour taper au bon endroit. N’avez-vous pas vu que souvent en Haïti quand le jeu politique force à démasquer les acteurs de l’ombre, ce sont les mêmes personnages qui reviennent sur le devant de la scène médiatique. Ils font le tour des mêmes médias avec les mêmes journalistes qui se prêtent au jeu des entretiens, des interviews et autres enfumages médiatiques.

On imagine alors que puisqu’il sera difficile de déceler la frontière entre le journaliste, l’analyste et le publiciste, il sera certainement impossible pour le citoyen lambda de savoir quand la parole est d’actualité, de vérité ou de publicité. Même si pour le lecteur ou l’auditeur avisé, le résultat reste indéniable : une absurdité parfaite !

Comme je l’ai dit au début, je ne cherche pas à récuser la méthodologie du sondage de BRIDES. J’essaie simplement de montrer que vendre du n’importe quoi n’est pas une surenchère au-dessus des talents haïtiens. Au vrai, dans un certain contexte, certains individus sont prêts à jouer n’importe quel rôle et d’autres sont enclins à avaler n’importe quelle stupidité pour peu qu’on prenne le soin de la noyer dans un jargon statistique et prétendument méthodologique. C’est une expertise d’enfumage qu’on cherche à rendre de plus en plus convaincante. D’où le besoin d’étoffer cette absurdité dans des tableaux, de la maquiller avec des graphes pour entuber le lecteur moyen…Et une fois le document bidonné, on va chez les mêmes clients journalistes analystes et publicistes qui chercheront à faire ressortir la bonne information pour noyer et dissimuler l’essentiel. C’est bien la définition qu’on prête aux statistiques et aux sondages : suggérer tout en cachant l’essentiel !

Le contexte comme vrai enjeu des sondages

C’est pour se prémunir de tel contexte, qu’il est légitime de questionner l’environnement social, économique, politique, éthique et déontologique qui donne naissance à un sondage. Car, au-delà de la méthode de travail, ce sont ces éléments de contexte qui imposent souvent d’ajouter foi ou de rejeter certaines études, certains sondages. Cela dit, il va de soi que pour des sondages portant sur des enjeux aussi stratégiques que des élections, il est de bonne méthode de révéler toutes les informations de contexte qui peuvent renseigner sur la finalité, la motivation des commanditaires et des enquêteurs. Histoire de situer les résultats dans leur contexte, de préciser le niveau d’indépendance de la démarche méthodologique et de révéler l’éthique et la déontologie des chercheurs et des statisticiens.

Ces référents contextuels sur les sondages sont des concepts pleinement légitimes. Ils constituent des « méta données » qui facilitent l’analyse et permettent une meilleure appropriation des résultats. C’est même une exigence de bon sens puisque toute motivation de financer des sondages s’accompagne d’un potentiel risque de manipulation de l’opinion. Est-ce pourquoi dans certains pays, on s’efforce de développer des mécanismes de contrôle des instituts de sondage pour réguler les études et prévenir les dysfonctionnements qui peuvent se glisser d’un bout à l’autre entre le commanditaire et l’enquêteur. Il s’agit de veiller à ce que des pressions du client ne viennent influer sur la qualité des données et des résultats. Au vrai, le fameux « dis-moi qui te finance, je te dirai qui tu es » est pleinement d’actualité… en contexte de sondage.

Tout ceci nous permet de rappeler qu’il y a tout un contexte, tout un écosystème organisationnel et humain qui facilite et rend crédible le développement d’études statistiques et de sondages. Il y a toute une culture éthique des affaires qui rend possible l’émergence d’une information statistique objective et indépendante. Il y a toute une pratique d’engagement et de courage au service de la vérité, de la qualité et du bien commun qui rend crédible les efforts des instituts de sondage pour interpréter les comportements sociaux.

En dehors de ce contexte qui force l’apprentissage et stimule les bonnes pratiques, tout n’est qu’enfumage. D’autant que l’on sait que les entrepreneurs évoluant en Haïti ne s’intéressent nullement à l’analyse de données pour comprendre et anticiper les besoins de leur clientèle. Ils se désintéressent complètement de la prospective des outils d’aide à la décision pour anticiper les risques de leur environnement et adapter leurs stratégies. Trop portés sur les mauvais arrangements, ils négligent et délaissent les perspectives analytiques des systèmes d’information et des systèmes de management qui sont des outils de transparence et de lutte contre la corruption et le blanchiment des avoirs. A ce titre, ce serait intéressant que BRIDES fasse un sondage pour nous dire parmi les concessionnaires automobiles en Haïti combien disposent d’un système d’information qui collecte les doléances de leurs clients afin de leur apporter une meilleure assistance que ce soit dans leur besoin de nouveaux véhicules, que ce soit dans l’amélioration des services après-vente. Comme cela se fait ailleurs sous la poussée d’un contexte global qui force à se conformer aux normes organisationnelles, à souscrire à une culture éthique des affaires, à promouvoir la justice. Et à valoriser l’intelligence.

Mais ici on voit que c’est toujours sous la pression des acteurs internationaux que ce secteur d’affaires cherche au dernier moment à s’adapter, à faire semblant. Et souvent, dans l’urgence de faire, on fait du n’importe quoi, juste pour ne pas perdre l’opportunité de quelques miettes… comme c’est le cas avec le contexte bancaire sur le financement du terrorisme.

Ainsi, au-delà de l’analyse du contexte, notre propos vise aussi à inciter les gens à s’armer de courage et à cultiver l’intelligence de poser les bonnes questions. Car il faut se le dire, il ne peut y avoir de bonnes réponses à de mauvaises questions. Et il n’y a jamais de réponses toutes faites. Donc, apprendre à poser les bonnes questions est aussi un outil de clarification des enjeux souvent diffus que l’on préfère maintenir dans l’ombre pour desservir des projets douteux.

Dès lors questionner devient une exigence pour s’indigner, pour contester et, au besoin, pour transformer l’ordre social. C’est une exigence d’autant plus noble que dans le contexte haïtien, et même ailleurs, ce sont les mêmes hommes d’affaires qui possèdent les médias, financent les instituts de sondage, subventionnent les partis politiques et choisissent ceux qui doivent assumer le leadership politique pour mieux servir leurs intérêts. Quand, en plus, ce sont eux qui font l’apologie des mauvais arrangements pour forcer au maintien du statu quo, il est permis de douter des vertus méthodologiques des statistiques, de la déontologie des instituts de sondage, de l’indépendance des statisticiens enquêteurs. Au mieux, cela oblige à poser certaines questions. A semer pour récolter. A chercher pour trouver.

Ce sera l’objet de la suite de cette réflexion.

* Ingénieur informatique
Contact : Erno.renoncourt@integraledatastats.net

 

 

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