Français

Haiti 2004 : Rêve démocratique, cauchemar autoritaire et espoir court-circuité


mardi 4 janvier 2005

P-au-P., 4 janv. 05 [AlterPresse] --- De l’ancien président Jean Bertrand Aristide, il reste encore dans ses fiefs à Port-au-Prince quelques affiches sur les murs. Demeurent aussi certains slogans écrits à la va-vite par ses partisans qui maintiennent quelques foyers de violence.

L’homme qui se comparait au héros de l’indépendance, Toussaint Louverture, a été transféré le 29 février 2004, de sa villa à Tabarre (banlieue nord-est de la capitale), vers une base militaire française à Bangui, en Centre Afrique. Après un séjour en Jamaïque, Aristide trouve asile en Afrique du Sud.

En 15 ans de vie politique, c’est la deuxième fois que Aristide a pris le chemin de l’exil, sans achever son mandat. Une première fois, en septembre 1991, Aristide avait du partir pour l’exil après 7 mois de gouvernement, suite à un sanglant coup d’Etat militaire. Il avait su pourtant brouiller les cartes en décembre 1990 lorsqu’il avait battu le poulain des Américains, à l’époque, Marc Bazin.

Cette fois, Aristide aura tout juste franchi le cap des 3 ans d’un mandat de 5 ans, lors d’élections fortement questionnées à la fin de l’année 2000. Très faible participation et absence de compétition électorale, vue que l’ensemble de l’opposition s’était retirée de la course à cause des précédentes élections législatives, entachées de fraude.

Les négociations entre le pouvoir et l’opposition pour résoudre la crise ouverte par ce processus électoral contesté n’auront apporté aucun résultat. 20 missions de l’Organisation des Etats Américains (OEA) demeureront sans succès, alors que l’aide internationale reste bloquée en guise de sanction contre le pouvoir.

Sur le terrain, violations de droits humains et scandales de corruption se multiplient. Les exactions du pouvoir sont dénoncées par des organismes de défense de droits humains nationaux et internationaux. A l’occasion des funérailles en mai 2003 du père Antoine Adrien (qu’Aristide considérait comme son père spirituel), le prêtre William Smarth, tenant de la théologie de la libération, dénonce « la passion du pouvoir absolu ». Un autre prêtre du même courant, Max Dominique, exprime sa déception et insiste sur « les exactions commises par la police et des groupes de bandits ».

Une contestation grandissante, d’abord politique puis sociale, dont l’ancien Chef d’Etat n’a pas su tenir compte, des actions armées et de fortes pressions internationales auront raison de celui qui a dominé la scène politique haïtienne durant plus de 15 ans.

Le départ d’Aristide a été précédé de longues tractations conduites par des diplomates en poste à Port-au-Prince, notamment celui des Etats-Unis, James Foley, supporté par la présence sur le terrain d’une cinquantaine de marines. 24 heures auparavant, Aristide répétait qu’il allait coûte que coûte terminer son mandat le 7 février 2006.

La nuit du 28 au 29 février 2004 était remplie de rumeurs et les port-au-princiens restaient accrochés à leur téléphone. Tôt dans la matinée du 29 février, la radio a annoncé la nouvelle du départ d’Aristide.

La terreur

3 jours auparavant, près de deux millions d’habitants de la capitale avaient été tenus en otage par une milice à la solde du pouvoir. Barricades enflammées et barrages sur différentes artères et à l’intérieur de divers quartiers, tenus par des hommes armés, parfois cagoulés et menaçants. Rançonnement, exécutions sommaires. Pillage d’entreprises appartenant à des personnalités critiques à l’endroit du régime.

Un climat de violence et d’intimidation s’installe également en province, suite à des appels lancés par des dignitaires lavalas sur les antennes de stations pro gouvernementales contre notamment des journalistes et médias, des opposants, des membres d’organismes de défense des droits humains.

La police, qui parait démobilisée et démoralisée, après avoir subi depuis 3 semaines l’assaut continu de groupes armés occupant plus de la moitié du territoire, semble obéir à une consigne de non intervention et de laisser-faire. Ce serait la stratégie du pouvoir pour contrer les insurgés du Front de Résistance pour la Libération et la Reconstruction d’Haiti, désormais aux portes de la ville.

Mercenaire ou Robin des bois ?

Celui qui dirige les opérations armées n’est autre que le commandant Guy Philippe, 36 ans. Celui qui a toujours enlevé le sommeil à Aristide et qui va finalement jouer un rôle capital dans la situation amenant le président à prendre la porte de sortie.

En 1991, jeune officier militaire, Philippe partait pour l’Equateur où il allait compléter son instruction, avec une formation assurée par les Forces Spéciales américaines durant 3 ans. Cette formation sera par la suite poursuivie aux Etats-Unis.

Lorsque Philippe revint en Haiti, il intégra la nouvelle police formée en 4 mois, après la dissolution de l’armée par Aristide.

Directeur départemental de la police dans le Nord, il se réfugia en République Dominicaine en octobre 2000, quand des bruits persistants de coup d’état ont circulé à Port-au-Prince à la fin de la présidence de René Préval, successeur d’Aristide. C’est à cette époque également que Philippe commence à formuler ouvertement des critiques contre Aristide, qu’il qualifie de « dictateur ».

Le nom de Guy Philippe sera mentionné lors de multiples incidents enregistrés dans le pays, dont une attaque du palais présidentiel, présentée comme une « tentative de coup d’Etat », le 17 décembre 2001, qui a fait un mort et plusieurs blessés.

Cette attaque a, par ailleurs été le motif d’une opération de représailles sévères de partisans du pouvoir contre des secteurs d’opposition. Des bureaux de partis politiques et des résidences de leaders de l’opposition ont été pillés et incendiés.

Des mois plus tard, la présence de groupes d’ex militaires sera relevée par les tenants du pouvoir à Pernal (zone frontalière avec République dominicaine). On parle de plus en plus de Guy Philippe qui refait surface aux cotés d’ex paramlitaires, dont le chef du FRAPH, Louis Jodel Chamblain. Eux deux assument le commandement du Front de Resistance pour la Libération et la Reconstruction d’Haiti, suite à la prise de Gonaives (nord) le 5 février.

Les évènements des Gonaives avaient débuté suite à l’assassinat sauvage, le 23 septembre 2003 d’Amiot Métayer, un ancien fidèle d’Aristide, dont la tête a été réclamée par la communauté internationale, comme un des principaux responsables des évènements du 17 décembre 2001.

Accusant l’administration d’Aristide d’être à l’origine de cet assassinat pour empêcher la victime de faire des révélations gênantes, les anciens partisans du Président se sont retournés contre lui. Depuis lors les agitations n’ont pas cessé, avec de temps à autre des actions armées aboutissant à la prise du commissariat de la ville.

Dernière ligne droite

Les actions armées ont rapidement changé la donne politique, alors que la pression de la rue peinait à faire fléchir l’administration lavalas. Aristide restait quasi insensible a des manifestations, parfois de plusieurs dizaines de milliers de personnes, convoquées depuis la fin de l’année 2003 par une large coalition de partis politiques, d’organisations civiques, religieuses et patronales, sous le label de la Plateforme Démocratique.

Au cours de cette période, les étudiants se révèlent le fer de lance de la bataille démocratique. La faculté des Sciences Humaines devient le « haut lieu de la résistance » anti-Aristide après avoir subi l’assaut de partisans armés du pouvoir le 5 décembre 2003, laissant un lourd bilan de plus d’une vingtaine de blessés, parmi eux le Recteur de l’université, Pierre Marie Paquiot, dont les deux jambes ont été fracturées. Cette attaque révolte la conscience de l’ensemble des secteurs non inféodés au pouvoir. Plusieurs ministres démissionnent.

La conjonction des énergies sociales et politiques (surtout sociales) aura finalement déterminé l’action de la communauté internationale, dont, tout au moins, les pressions, en particulier celles des Etats-Unis et de la France, ont fait partir Aristide.

Au départ de l’ancien Président, la communauté internationale, sous le leadership des Etats-Unis, se révèle « maître du jeu », selon ce qu’avouent des acteurs politiques, alors que le juge Boniface Alexandre, Président de la Cour de Cassation (Cour Suprême) est installé comme Chef d’Etat provisoire.

L’ex sénateur Paul Denis de la coalition de l’opposition affiche un air désabusé. Nous avions voulu, dit-il, une sortie ordonnée du président Aristide, mais la communauté internationale a tout « court-circuité ».

A l’issue de 3 mois de présence d’une force multinationale sous la houlette des Etats-Unis, avec notamment la France et le Canada, les Nations-Unies prennent le relais, sous le commandement du Brésil, avec maintenant plus de 6000 militaires et plus de 1400 policiers provenant aussi du Chili, de l’Uruguay, de l’Argentine, du Pérou, de l’Equateur, du Guatemala, de l’Espagne, du Népal, du Sri Lanka, de la Jordanie et du Maroc. A terme la présence internationale doit atteindre 6700 soldats et 1622 policiers.

Lecture de la chute d’Aristide par des secteurs populaires

Le 16 mars 2004, plusieurs réseaux, institutions et organisations des secteurs démocratiques et populaires d’Haiti, membres de l’Assemblée des Peuples de la Caraibe (APC) émettent une déclaration pour fixer leur position sur la conjoncture de la chute d’Aristide. Parmi ces entités, on retrouve la Plateforme de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA), l’Action Catholique Ouvrière (ACO) et l’organisation feministe Solidarité des Femmes Haitiennes (SOFA).

« Le départ de Jean Bertrand Aristide du pouvoir est le fruit d’un long processus de mobilisation populaire au cours de laquelle la nation a réussi à définir un très large consensus autour de la nécessité de révoquer le mandat d’un Président mal élu qui travaillait pour accélérer la destruction de notre pays.

Nous condamnons les circonstances du départ d’Aristide d’Haïti (Â…) l’ingérence du Département d’Etat dans les affaires politiques internes de notre pays. L’insurrection armée du 5 février selon toutes les informations disponibles a été appuyée et financée par la CIA. (Â…)

Il est important de comprendre que l’intervention des troupes américaines a été une décision unilatérale adoptée sans l’accord des acteurs politiques haïtiens. Les forces américaines sont intervenues en Haïti pour détourner et confisquer la victoire du Peuple haïtien contre la dictature d’Aristide. Le Peuple haïtien, contrairement à Jean Bertrand Aristide, n’a pas sollicité l’intervention de troupes étrangères sur notre sol.

(Â…) Quelques jours avant le 29 février 2004 l’ancien Président quémandait une intervention militaire des GI’s pour sauver son mandat et briser le soulèvement populaire pacifique réclamant son départ.

Depuis le retour de 1994 l’ex-président Aristide, en dépit d’une rhétorique nationaliste, ne s’est jamais démarqué de l’agenda défini par les USA et a mis en œuvre les éléments essentiels du Plan d’ajustement structurel imposé comme condition de son retour. Les résultats de cette politique sont aujourd’hui évidents : un pays en régression économique rapide et de plus en plus dépendant de l’extérieur, des institutions en lambeaux et les affres de l’extrême pauvreté qui frappent près de 80% de la population. » [04/01/2005 13:00]