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Premier anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis

Compassion pour les victimes et accent sur le respect des libertés


mercredi 11 septembre 2002

Nous publions ici des extraits des prises de position circonstancielles de deux organismes internationaux : Amenesty International et Féderation Internationale des Droits de l’Homme

Amenesty International : compassion pour les victimes, et détermination dans notre quête de justice et de respect des droits de tous

Un an après, l’onde de choc provoquée par les attentats haineux du 11 septembre continue de se propager partout dans le monde. Les victimes – des citoyens américains aussi bien que des Asiatiques, des Africains, des Latino-Américains et des Européens ; des musulmans comme des chrétiens ou des juifs – étaient représentatives de l’ensemble de la planète, et les attentats du 11 septembre constituent à ce titre des crimes contre l’humanité.

Aujourd’hui, dans plus de 60 pays les survivants et ceux qui ont perdu un proche commémorent les victimes de ces attaques monstrueuses. En ce jour de commémoration, Amnesty International exprime de nouveau sa plus grande compassion pour les victimes et leurs proches dispersés dans le monde. Les personnes impliquées dans ces attentats doivent être traduites en justice.

La souffrance des victimes et la douleur des survivants et des proches sont un appel à la compassion et à la justice, pas à la vengeance. Nous pensons à eux ainsi qu’à toutes les victimes d’atteintes aux droits humains dans le monde ; nous pensons à tous ceux qui sont tués, mutilés ou torturés ; à ceux qui “ disparaissent †ou sont incarcérés en raison de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils sont.

Aujourd’hui, nous devons nous souvenir de notre humanité commune. Nous devons faire preuve de compassion pour les victimes, de détermination dans notre quête de justice et de respect des droits de tous.

De la souffrance et de la peine peut renaître l’espoir en un monde pacifique et plus sûr, qui pourra voir le jour uniquement si l’on ne porte pas atteinte aux droits humains et à la primauté de la loi. Lorsque les droits humains sont respectés, la haine qui conduit à la violence a beaucoup moins de chances de prospérer.

Féderation Internationale des Droits de l’Homme : les droits de l’Homme plus que jamais !

Un an après les terribles attentats qui ont frappé les Etats Unis, l’onde de choc a touché tous les continents, provoquant des déstabilisations régionales, une légitimation inacceptable de violations massives de droits de l’Homme, ou bien encore des restrictions injustifiées des libertés individuelles. Le manichéisme et l’opportunisme semblent avoir pris le pas sur le rationalisme et le droit ; la lutte contre " l’axe du Mal ", sur la construction d’un monde de paix et de justice.

Un temps abasourdie par cette agression, la grande puissance américaine, blessée et humiliée a réagi avec la plus extrême des fermetés. Au niveau interne, tout d’abord, avec l’adoption en octobre 2001, du Patriot Act, qui a considérablement restreint les libertés civiles les plus élémentaires de ses citoyens, et, surtout, de ses non-ressortissants ; et avec une interprétation aussi tardive que fallacieuse des Conventions de Genève de 1949, censée fonder la détention de suspects sur la base de Guantanamo.

Plusieurs centaines d’arrestations, de détentions et d’interrogatoires sont ainsi intervenues dans des circonstances plus que douteuses, des sites internet et des morceaux de musiques ont été censurés, les scénaristes de la CIA ont revu et corrigé des films guerriers. Ce retour aux vieux réflexes " mac-carthystes " n’a visiblement choqué personne ou presque, aux Etats-Unis. Les médias eux-même, ont choisi de jouer la fibre patriotique, refusant presque tous obstinément de se poser la question : "Pourquoi ?". Seuls quelques magistrats, organisations de défense des droits de l’Homme et (trop rares) intellectuels dénoncent aujourd’hui cette dérive orwellienne de la société américaine. L’équilibre entre sécurité et liberté n’a manifestement pas été trouvé, et la balance commence à pencher dangereusement du côté du premier plateau. Les mécanismes internationaux de protection des droits fondamentaux paraissent impuissants.

Encouragés par l’exemple américain, de nombreux dirigeants à travers le monde ont profité de l’aubaine pour activer ou adopter des lois similaires, et renforcer leur arsenal répressif au prétexte de lutter contre le terrorisme. En Chine, en Russie, ou bien encore en Egypte, en Algérie, en Tunisie et en Colombie, de telles mesures ont ainsi été prises ou mises en oeuvre, qui pour réprimer les peuples, les minorités ou les opposants en les assimilant à de dangereux complices de Ben Laden, qui dans le but de museler les associations de défense des droits de l’Homme. En Géorgie, au Kazakhstan, en Malaisie, des défenseurs des droits de l’Homme ont été réprimés. Pour le Président Moubarak, l’instauration de tribunaux militaires aux Etats Unis " prouve que nous avions raison dès le départ en utilisant tous les moyens (…) (en réponse) à ces crimes qui menacent la sécurité de la société ". De telles initiatives, provenant de régimes qui bafouent au quotidien les droits de l’Homme ne sont guère surprenantes, et n’ont guère surpris. Le règne de l’amalgame est opportunément consacré. A elle seule la guerre en Tchétchénie illustre de façon flagrante l’utilisation fallacieuse de la lutte contre le terrorisme.

Plus étonnante a été l’attitude des autres régimes démocratiques, qui non contents de ne pas s’opposer à la mise en place de telles mesures, les ont partiellement ou totalement cautionnées. Pire, pour nombre d’entre elles, elles ont également adopté des dispositions identiques au sein de leurs propres systèmes législatifs. Ainsi en Grande Bretagne, en Allemagne, et même au Canada, des lois sécuritaires ont fleuri, au mépris le plus souvent du respect le plus élémentaires des droits humains. Contrôles au faciès, expulsions, surenchère, comme en France, de discours sécuritaires : cette année aura été celle de tous les dangers pour les libertés publiques.

Quant aux instances multilatérales gardiennes des normes internationales des droits de l’Homme, elles suivent en bonne logique le mouvement des Etats qui les composent. D’un côté, le Comité des Nations Unies contre le terrorisme, créé à l’automne 2001 par le Conseil de sécurité, a reçu à ce jour 207 rapports en provenance de 163 Etats. De l’autre, les six comités des Nations Unies, gardiens des conventions sur les droits de l’Homme, déplorent le retard cumulé de 1371 rapports de la part d’autant d’Etats. Quant à la Commission des droits de l’Homme de l’ONU, dont le rôle est pourtant consacré par la Charte même de l’Organisation, elle s’est comportée au printemps 2002 comme si rien ne s’était passé, malgré les appels pressants de Koffi Annan, de Mary Robinson, des mécanismes indépendants de surveillance et des ONG.

(…) nous sommes convaincus que l’Histoire donnera tort à ces opportunistes de l’arbitraire. L’indispensable et légitime lutte contre le terrorisme devra nécessairement passer par le respect des droits de l’Homme, de tous les droits de l’Homme.

Car, loin de tous les dogmatismes, ces normes constituent l’unique référentiel universellement acceptable d’organisation des sociétés nationales et mondiales ; le seul cadre fédérateur universellement admissible par les peuples, et opposable aux Etats tenus de les garantir, comme aux individus et aux entités privées tenus de les respecter.

Car le chaos de l’après 11 septembre a souligné l’importance de répondre à ces fléaux fondamentaux que sont l’injustice, l’inégalité, la pauvreté, le sous-développement.

Car l’exigence de démocratie et de développement se fait plus pressante que jamais.