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Haïti : Sur la méthodologie de la commission de vérification et d’évaluation électorale


mercredi 11 mai 2016

Par Claude Joseph*

Soumis à AlterPresse le 11 mai 2016

Toute science a pour but la prévoyance
Auguste Comte

Nul n’est besoin d’être expert en statistique pour comprendre que la méthodologie de la commission de vérification et d’évaluation électorale qui consiste à estimer la proportion des irrégularités et fraudes dans l’ensemble des 13,725 procès-verbaux (PV) à partir d’un échantillon de 2000 PV, soit 15% de la population, est inappropriée étant donné les exigences de l’heure et la mission de cette commission. C’est une simple question de bon sens. Le travail de l’ancienne commission présidentielle, utilisant un échantillon aléatoire presque de même taille, a déjà confirmé l’hypothèse de fraudes dans les élections présidentielles du 25 octobre 2015. Les conclusions de ce travail font valoir, entre autres, que 1) 46.9% des PV contiennent des CIN qui ne sont pas corrects, 2) dans 60% des enveloppes, le procès-verbal de carence est absent, 3) 57.1% des PV manquent des signatures ou des empreintes sur des listes d’émargement et 4) il y a 30% des PV avec des numéros de CIN qui ne figurent pas sur la liste d’émargement. Sachant que cet échantillon était choisi aléatoirement et l’estimation des paramètres d’intérêt se faisait avec un seuil de confiance de 95%, on peut conclure que si on prend plusieurs échantillons représentant chacun 15% de la population des 13,725 PV, 95 fois sur 100, l’échantillon constituera une représentation fidèle de la population. C’est-à-dire que 95% des fois, on retrouvera des intervalles de confiance contenant correctement le paramètre à estimer (par exemple, la proportion de l’ensemble des PV qui contient des CIN qui ne sont pas corrects se situera entre [46.9% ± marge d’erreur]). Mais cela veut bien aussi dire que 5 fois sur 100, l’échantillon est une représentation infidèle de la population (ou que 5% des fois on retrouvera des intervalles de confiance qui ne contiennent pas le vrai paramètre de la population). Etant donné que la probabilité de choisir aléatoirement un échantillon qui ne soit pas une expression fidèle de l’ensemble des PV n’est pas nulle, il ne faut surtout pas être surpris si l’actuelle commission tombe cette fois sur un échantillon révélant qu’il n’y avait pas eu d’irrégularités dans les élections. Oui c’est possible et ce sont des choses qui arrivent 5% des fois ou 1 fois sur 20. Ce serait un résultat malheureux, mais ça ferait l’affaire des fraudeurs. Voilà donc, au moins, une des raisons pour lesquelles on ne doit pas s’enorgueillir, à l’instar de François Benoit, de la scientificité de cette méthode.

Rappelons encore qu’estimation et tests d’hypothèses constituent, grosso modo, les deux principales méthodes de statistiques inférentielles. Elles permettent toutes deux d’inférer les caractéristiques (paramètres) d’une population à partir des caractéristiques (statistiques) d’un échantillon. Elles sont généralement utilisées quand 1) la population est inaccessible ou 2) il est trop couteux (en termes d’argent, temps ou énergie) de recenser toute une population d’intérêt. Elles aident donc à avoir une idée probable, non certaine, du comportement des paramètres de la population. Certainement, mieux vaut une idée probable que de n’avoir aucune idée. Dans le cas des élections du 9 aout et de 25 octobre 2015, grâce à cette même méthode d’échantillonnage utilisée par la première commission présidentielle, nous avons une idée de l’ampleur des fraudes ; donc, étant donné les lois de probabilités, il y a une forte chance qu’un autre échantillon aléatoire de même taille projettent les mêmes résultats. Mais, « considérant le contexte de méfiance politique régnant dans le pays », cela ne suffira pas pour dénouer la crise. Ce qu’il faut maintenant, c’est une approche pouvant permettre de disposer de toute la vérité sur le déroulement des votes exprimés dans les journées du 9 août et du 25 octobre 2015. Et la façon de procéder n’est autre qu’une vérification exhaustive des PV. Pour pouvoir, selon les termes de références, « épurer le processus de vote par l’analyse des listes d’émargement, des listes électorales partielles, des feuilles de comptage, des procès-verbaux de dépouillement, des procès-verbaux de carence, des procès-verbaux d’incidence, des bulletins et des plaintes déjà enregistrées », il faut que la vérification se fasse sur la totalité des PV, le cas échéant un recomptage des bulletins de vote. Il ne faut pas que la proportion des fraudes dans l’ensemble des 13,725 procès-verbaux soit inférée à partir d’un échantillon probabiliste. Nonobstant les mérites d’une telle méthode, elle est, dans ce contexte, incongrue.

Quand Al Gore, aux élections présidentielles américaines de 2000, avait demandé un recomptage des voix dans certains comtés de Floride pour s’assurer de la régularité du scrutin, la méthode adoptée par les autorités n’était pas une méthode d’échantillonnage, c’était logiquement un décompte exhaustif des bulletins dans tous les comtés. Apres deux jours, soit le 10 novembre, les voix sont recomptées dans 66 des 67 comtés de Floride. Al Gore et ses partisans, toujours insatisfaits des résultats demandent une nouvelle fois un décompte manuel et ce n’est qu’après plus de 30 jours de tergiversations que la Cour Suprême des Etats-Unis intervient pour laisser la victoire à Georges W. Bush, devenu le 43e président des Etats-Unis.

Dans notre cas, l’ensemble des 13,725 procès-verbaux est accessible, il faut donc prendre du temps nécessaire pour les analyser minutieusement. Si les 30 jours ne suffisent pas, il faut conséquemment modifier les termes de référence pour donner plus de temps à la commission. Il n’y a aucune course contre la montre. Prenez garde aux politiciens qui veulent toujours faire croire qu’il y a péril en la demeure ! Ne sont-ils pas responsables du retard du pays à tous les niveaux de développement ? Apres avoir dépensé tous nos temps à gaspiller du temps soit dans les coups d’état ou dans l’organisation d’élections frauduleuses ou à se maintenir au pouvoir sans organiser des élections, nos politiciens n’ont aucune excuse à se montrer si impatients face aux travaux de la commission de vérification et d’évaluation électorale. Que la commission prenne le temps nécessaire pour produire un travail capable d’aider à trouver un dénouement heureux à la crise actuelle. « À chose bien faite, on ne demande pas combien de temps on y a mis ».

* Ph.D candidate in Public Policy
Adjunct professor – Fordham University
cjoseph20@fordham.edu