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Haïti : Les inégalités socio-économiques, un frein au développement


mercredi 13 avril 2016

Débat

Par Dr Arnousse Beaulière*

Soumis à AlterPresse le 5 avril 2016

Haïti est notoirement connue comme une « société de classes ». Pour les sociologues, une classe se définit non seulement par une position commune dans le système des rapports de production, mais aussi par un ethos, la mobilisation au sein de structures collectives (partis politiques, collectifs, etc.) pour contrôler les orientations de la société. Le fait que des individus contrôlent les moyens d’existence d’une société ne fait donc pas d’eux réellement une classe sociale. Ils peuvent constituer une mafia, un groupe de mercenaires et de brigands. A ce propos, Jean-Marie Beaudouin note que « contrairement aux autres pays de la région dont Haïti partage les eaux salées avec eux, la société intellectuelle locale s’interdit de parler même du concept de classe, encore moins des luttes qui en résultent » (Tout Haïti, 30 juin 2014).

Depuis des lustres, un apartheid socio-spatial s’installe dans le pays, compromettant la cohésion nationale. Haïti est, en cela, un pays injuste, profondément inégalitaire, où une minorité de 3% de possédants gèrent 80% de l’économie (M le Magazine Le Monde, 12 janvier 2012), surexploitant une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci. Le clivage entre la classe supérieure et la classe inférieure, entre les bourgeois, monopolisant la propriété et les moyens de production, et les ouvriers, les masses populaires et paysannes y est donc très net. Si bien que les distorsions sociales prennent la forme principale de gonflement des masses paupérisées et exclues, pour reprendre une formule de Samir Amin.

Nonobstant cette réalité historique, l’oligarchie prône la thèse de l’« économie du ruissellement » en soutenant « qu’en donnant plus d’argent en haut [de l’échelle sociale] on rend service à tout le monde, notamment parce que cela va stimuler la croissance ». Si cette mythologie économique est démontée par Joseph Stiglitz dans Le prix de l’inégalité (p.14), les promoteurs de l’économie d’exportation – à l’image de l’ex-président haïtien, Michel Martelly – fondée sur l’industrie d’assemblage du textile la défendent ardemment. Ainsi font-ils l’apologie de l’inégalité, favorisant avant tout le 1% de bourgeois détenant 50% des richesses nationales. Ce au détriment des travailleurs pauvres, et plus généralement de ceux qui se trouvent tout en bas de l’échelle sociale, qui ne gagnent pas suffisamment pour maintenir leur famille au-dessus du seuil de pauvreté, comme le souligne Anthony Atkinson dans son article « Restaurons l’Etat providence » (Courrier international, n°1305, 5-11 novembre 2015).

Face à cette situation, contrairement à l’époque des Bloncourt, Depestre, Alexis, la majorité des intellectuels contemporains, et d’autres acteurs de la société civile – commentateurs politiques, économistes médiatiques et autres faiseurs d’opinions –, aux intérêts multiples, semblent, pour la plupart, s’accommoder de cette situation. Ils reprennent les dogmes de l’idéologie dominante sur la soi-disant rationalité économique, mesurée à l’aune de la soumission aux prétendues « lois objectives du marché », comme allant de soi, pour citer Samir Amin. Ce faisant, ils ne jouent pas leur rôle d’« intellectuels organiques ». En effet, égoïstes, cupides, complètement « campés en l’air », ils ne contribuent guère aux transformations sociales, pourtant nécessaires, par l’éducation et l’organisation des masses populaires et paysannes. Au contraire, ils les méprisent, voire les combattent parfois avec virulence et condescendance. Or, nul ne peut ignorer que l’inégalité engendrée par cette concentration de richesses astronomique, aucunement atténuée par l’Etat, constitue plus que jamais un fléau majeur pour la société, comme l’a démontré Paul Farmer dans Fléaux contemporains. Des infections et des inégalités. C’est-à-dire, un puissant facteur de paupérisation des masses, une bombe à retardement prête à exploser à la moindre étincelle de luttes, et donc un frein au développement.

* Economiste, Analyste politique, Essayiste

 

 

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