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Haïti-Culture : La publicité, une nuisance ou un soutien au rara ?


mardi 22 mars 2016

Par Edner Fils Décime

P-au-P, 22 mars 2016 [AlterPresse] --- La publicité « envahissante », quasiment omniprésente dans toutes les manifestations culturelles d’Haïti, n’épargne pas la pratique populaire dénommée rara, qui a lieu du « mercredi les cendres » (après les festivités carnavalesques) au dimanche de Pâques, tous les ans en Haïti, observe l’agence en ligne AlterPresse.

Cependant, dans les milieux ruraux, le rara semble pour le moment résister « au dévoiement » et à « la dénaturation ».

Une certaine logique interne de fonctionnement de l’espace-ville, d’une part, la précarité et la vulnérabilité de certaines communautés, d’autre part, favoriseraient le déploiement de l’arsenal publicitaire sur le terrain du rara.

Fruit d’un métissage entre la culture autochtone « taïno » de l’île et la culture africaine, la manifestation culturelle du rara serait obligée de céder ses couleurs, ses fanions, ses accoutrements à la marque du sponsor.

« Nos ancêtres venus d’Afrique, qui avaient rejoint, dans les mornes, les survivants du génocide espagnol, avaient pu partager leur culture et leur pratique spirituelle, leur contact et communication avec la nature. Donc, le rara a été maintenu et a intégré le calendrier Vodoun, comme pour honorer les premiers habitants de l’île », indique à AlterPresse l’Antropologue haïtien Norluck Dorange, Houngan et spécialiste du Vodoun et de l’Afrique.

Que la publicité n’efface pas la culture !

« J’ai une grande inquiétude sur le fait que le secteur privé des affaires se mêle du rara de cette façon. En plus, des maillots des entreprises, qui sponsorisent la bande (de rara), remplacent les habillements traditionnels. Tout ce qui a rapport au rara n’est plus confectionné, construit dans la communauté », constate, dans des déclarations à AlterPresse, Roxane Ledan, présentatrice d’une chronique yon ti koze sou rara, diffusée, en 2016, sur la station privée Radio Kiskeya.

Le sponsorship (sponsoring) des entreprises permet aux gens de continuer à reproduire les pratiques culturelles, auxquelles ils s’adonnent, reconnaît Jerry Michel, doctorant en sociologie et chercheur au Laboratoire architecture ville urbanisme environnement (Lavue) – unité mixte de recherche du Centre national de la recherche scientifique, France, (Cnrs).

« Cependant, il ne faut pas que ce support contribue à l’effacement d’éléments fondamentaux des pratiques culturelles », met en garde Jerry Michel, interrogé par AlterPresse.

Même la créativité prend un coup.

Dans le temps, les gens créaient des décorations pour les défilés, à partir de rien ou de quasiment rien. La période du rara renforçait les liens du vivre ensemble, de l’entraide dans les communautés.

« Tout ça se perd, se dénature », regrette Michel.

Il n’y a pas un lever de bouclier radical contre toute présence de marketing, de publicité dans cette manifestation culturelle.

« Cela fait plaisir que le secteur privé s’intéresse à l’une de nos plus anciennes traditions, que nous nous efforçons de maintenir en vie. Cependant, il ne faut pas que l’entreprise tue la culture », relativise Roxane Ledan.

L’opportunisme à l’origine de la détérioration du rara dans les villes

« Le rara est beaucoup plus business dans les zones qui se rapprochent des grandes villes. Cette culture s’en va », déclare, amèrement, Roxane Ledan.

Norluck Dorange analyse ce qui se passe en milieu urbain comme de « « l’opportunisme », une « planche pourrie, sur laquelle certains posent les pieds pour brader cet élément de la culture haïtienne ».

« Un élément important... a été dévoyé de son rôle originel, parce que les petits profits permettent de survivre. (…) La ville étant le lieu de tous les coups bas, l’absence d’emploi pour les jeunes les force à trafiquer une partie de notre culture. Ces jeunes-là ne rendent aucun hommage à l’agriculture. Ils semblent ne se rattacher à aucun Lakou. D’où leur ‘’superficialité’’, résidant dans le fait qu’ils n’offrent que le divertissement », signale Dorange.

Il n’est nullement rare de rencontrer ces bandes de rara, formées le temps d’un carême. Juste le temps de soutirer quelques dollars, d’un sponsor offrant produits, maillots et fanions.

Et même dans le cas des raras constitués. On se retrouve à confondre le nom de la bande avec celui de son sponsor.

Mais, les dirigeants sont obligés d’accepter les conditions des annonceurs, puisqu’ils n’ont pas vraiment les moyens de prendre en charge tous les préparatifs de la saison.

Le rara n’est pas que festivité.

Ce n’est pas un simple amusement. Ils étaient toujours liés à un péristyle ou un « Grand lakou Vodoun ».

« C’était dans ces lakou que les musiciens répétaient les chansons et refrains, composés par les sanba. Les chansons étaient, parfois, des enseignements ou des sanctions contre un membre de la communauté. Sur le parcours décidé, un ou des membres de la bande exhibaient leurs prouesses physiques ou leur pouvoir surnaturel », explique le Houngan Dorange.

Réguler le secteur

Il faut revoir la façon, dont les entreprises sponsorisent nos raras, préconise Roxane Ledan, qui va jusqu’à parler de la tendance à la privatisation de cette pratique populaire, qu’est la manifestation culturelle dénommée rara en Haïti.

« Il faut qu’il y ait un cadre légal pour le secteur, de manière à éviter que les sponsors pressurent les groupes, les bandes de raras ou autres. Il faut mettre des balises pour que les entreprises ne transforment pas les pratiques culturelles populaires et traditionnelles en vaste campagne de publicité », plaide Jerry Michel. [efd emb rc apr 22/03/2016 10:36]